‹ Œuvres complètes. tome douzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 61 sur 82 · UN MONSIEUR · texte numérisé non relu

UN MONSIEUR

Je propose à monsieur le président de retirer la parole à l’orateur.

DES VOIX, avec ardeur.

Oui, oui ! C’est ça ! Retirez-lui la parole !

LE DOCTEUR STOCKMANN, s'emportant.

Alors j’irai crier la vérité à tous les coins de rue! J'écrirai dans des journaux d’ailleurs! Tout le pays apprendra comment ça va ici !

HOVSTAD

On dirait presque que le docteur se propose de ruiner la ville.

LE DOCTEUR STOCKMANN

Oui, j’aime tellement ma ville natale que je la ruinerais plutôt que de la voir prospère par un mensonge.

ASLAKSEN

C’est parler fort.

(Bruit et sifflets. Mme Stockmann tousse vainement : le docteur ne Ventend plus.)

HOVSTAD, crie dans le bruit .

Il faut être un ennemi public pour vouloir ruiner toute une société!

LE DOCTEUR STOCKMANN, s'emballant de plus en plus.

Peu importe que soit ruinée une société mensongère! Il faut la raser jusqu’au sol, je vous dis ! Il faut détruire comme des bêtes nuisibles tous ceux qui vivent dans le mensonge ! Vous finissez par empester tout le pays ; vous aboutirez à ce que tout le pays méritera d’être anéanti. Et si cela va si loin, je dirai du fond de mon cœur : que tout le pays soit anéanti; que ce peuple soit entièrement détruit !

UN HOMME, dans la foule.

C’est parler en ennemi du peuple !

BILLING

Voilà, Dieu me damne, la voix du peuple !

TOUTE LA FOULE, criant.

Oui, oui, oui ! C’est un ennemi du peuple ! Il hait son pays ! Il hait tout le peuple.

ASLAKSEN

Je suis, à la fois en qualité de citoyen et d’homme, profondément ému par ce que je viens d’entendre ici. Le doc-

leur Stockmann s'est démasqué d'une manière que je n'aurais jamais imaginée. Je suis malheureusement obligé de me ranger à l'opinion qui vient d'être exprimée par d’honorables citoyens ; et je suis d'avis que cette opinion soit formulée dans une résolution. Je propose ce texte : « L'assemblée déclare qu'elle considère le docteur Tomas Stockmann, médecin des eaux, comme un ennemi du peuple. »

(Cris de hourra et approbation tumultueuse. Beaucoup de gens entourent le docteur et le sifflent. Mme Stockmann et Petra se sont levées. Morten et Ejlif se battent avec d'autres écoliers qui ont sifflé aussi . Quelques hommes les séparent.)

LE DOCTEUR STOCKMANN, aux siffleurs.

O insensés que vous êtes,...je vous dis que...

ASLAKSEN, sonne .

Le docteur n'a plus la parole. Il faut procéder à un vote formel ; mais pour ménager les sentiments personnels, ce doit être par écrit et sans nom. Avez-vous du papier, monsieur Billing?

BILLING

En voilà du bleu et du blanc.

ASLAKSEN, descend de l'estrade.

Parfait ; comme ça, on ira plus vite. Coupez-le en morceaux... ; c'est ça.

(A l'assemblée.)

Bleu signifie non ; blanc signifie oui. Je vais moi-même circuler pour recueillir les votes.

(Le maire quitte la salle . Aslaksen et deux autres citoyens circulent dans l'assemblée avec les morceaux de papier dans des chapeaux.)

UN MONSIEUR, à Hovstad.

Qu'est-ce qu’il a, le docteur? Que faut-il penser de cela? HOVSTAD

Vous savez comme il est impétueux.

UN AUTRE MONSIEUR, à Billing.

Dites donc ; vous fréquentez la maison. Avez-vous vu s’il boit?

BILLING

Je ne sais quoi dire, Dieu me damne. Le grog est toujours sur la table, quand il vient quelqu’un.

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