QUELQUES CONTES
Les contes qui suivent sont traduits d'après les recueils d'Asbjôrrsen et J. Moe, et toutes les indications, ici et dans les notes à la fin du volume, se réfèrent aux ouvrages suivants : P. Chr. Asbjômsen, Norske Huldte Eveniyv og Folkesagn^ 3® éd., 1870, désigné comme Huldre-Ev, ; P. Chr. Asbjômsen et Jôrgen Moe, Norske Folke-Eventyr^ 1867, et Norske Folke-Eventyr^ ny sanling^ 1871, désignés comme Folke-Ev.^ I et II.
PEER GYNT
Ce récit est extrait de « Chasse au renne dans les Rondanes », où des chasseurs, après une longue journée de marche, causent en attendant de se coucher. Asbjômsen le fait dire à Per Fugleskjelle, succédant à Anders (Huldre-Ev.^ pp. 190-196), bien qu’ii l'ait tenu d'Engebret Hougcn, qui le lui a conté dans i'un des chalets de Hôvringen, à l'est des Rondanes (Frik Hougen, Omkring Asbjôrnsens reise til Gudhvandalen : 1842, dans Edda 1935).
Je pourrais conter des histoires que les vieilles gens croient vraies, et qu’ils disent s’être passées autrefois. Mais tu croirais peut-être que c’est faux; c’est pourquoi je te conterai une aventure qu’ici les gens croient aussi fausse.
Il y avait autrefois à Kvam un chasseur qui s'appelait Per Gynt. Il était tout le temps au fjeld et y tuait ours et élan, car en ce temps-là il y avait plus de forêts au fjeld, et ♦17
ŒUVRES D’ITALIE
c'est là que se tenaient ces bêtes sauvages. Un jour, tard dans l'automne, longtemps après le temps du pacage, Per devait aller au fjeld. Tous les gens en étaient revenus, sauf trois vachères. Lorsqu’il fut parvenu à la hauteur de Hôvringen, où il devait passer la nuit dans un chalet, il faisait si sombre qu’il ne pouvait voir son poing devant lui, et les chiens se mirent à aboyer si furieusement que c'était à faire peur. Tout à coup, il buta contre un obstacle, et lorsqu'il y toucha, c’était froid, et glissant, et grand, et comme il pensait bien ne pas s'être trompé de chemin, il ne pouvait savoir ce que c’était ; mais c’était fort déplaisant.
— Qui est-ce? dit Per, car il sentit que ça remuait.
— Hé, c'est le Courbe, fut la réponse. Per Gynt n'en fut pas plus avancé ; il fit quelques pas au long de cet être, car il se disait qu'il pourrait bien passer quelque part. Tout à coup, il rencontra de nouveau une résistance, et lorsqu'il y toucha, c'était encore grand et froid et glissant.
— Qui est-ce? dit Per Gynt. — Hé, c’est le Courbe, fut de nouveau la réponse.
— Bon, que tu sois tors ou droit, il faut que tu me laisses passer, dit Per, car il comprenait qu'il tournait en rond, et que le Courbe s'était enroulé autour de la cabane. Alors le Courbe s’écarta un peu, et Per arriva au chalet. Lorsqu’il entra, il n'y faisait pas plus clair que dehors, et il allait, tâtant les murs, et voulait déposer son fusil et son sac ; mais soudain, comme il avançait ainsi à l'aveuglette, il sentit de nouveau cet obstacle froid, et grand et glissant.
— Qui est-ce donc, voyons? cria Per.
— Hé, c’est le grand Courbe, fut la réponse, et Per ne pouvait faire un pas et ne pouvait rien toucher sans rencontrer le cercle du Courbe. L'endroit n'est pas bon, se dit Per, puisque ce Courbe est à la fois dehors et dedans, mais je viendrai bien à bout de cette mauvaise tête. Et il prit son fusil et ressortit, et il tâtonna jusqu'à ce qu'il eût trouvé le crâne.
APPENDICES
— Quelle sorte d’être es-tu? dit Per.
— Hé, je suis le grand Courbe d’Etnedal, dit le grand Trold. Et Per Gynt lui tira aussitôt trois coups en plein dans la tête.
— Tires-en un de plus ! dit le Courbe. Mais Per savait fort bien que, s’il avait tiré un coup de plus, le coup aurait ricoché contre lui. Cela fait, Per et les chiens saisirent le grand Trold et le traînèrent dehors, afin de pouvoir entrer aisément dans la cabane. En même temps, avec des ricanements et des rires, toutes les hauteurs d’alentour disaient :
— Per Gynt en a traîné beaucoup, mais les chiens encore plus.
Le lendemain, il devait aller à la chasse. Lorsqu’il fut sur le fjeld, il vit une femme qui appelait du petit bétail sur Tverhô. Mais lorsqu’il arriva là-haut, la fille avait disparu et le bétail aussi, et il ne vit rien d’autre qu’un grand troupeau d’ours.
Je n’ai jamais encore vu d’ours en troupeau, songea Per ; mais lorsqu’il approcha, ils avaient tous disparu, sauf un. Et d’une hauteur voisine venait cet appel :
Veille à ton verrat :
Per Gynt est en route avec son bâton.
— Oh, Per sera quinaud, et non mon verrat, car il ne s’est pas lavé aujourd’hui, dit-on dans la hauteur. Per se lava les mains avec l’eau qu’il avait et tua l’ours. Ricanements et rires sur la hauteur.
— Tu aurais pu veiller sur ton verrat î
— Je ne me suis pas rappelé le pot à eau qu’il a entre les jambes, répondit l’autre.
Per écorcha l’ours et enfouit le corps sous les pierres de l’éboulis, mais emporta le crâne et la peau. Sur le chemin du retour, il rencontra un renard bleu.
— Regarde mon agneau, s'il est dodu, dit une voix sur une hauteur.
ŒUVRES d'iTALIE
— Regarde le bâton de Per, bien à Tafîût, dit une voix sur une autre hauteur, lorsque Per visa et tira. Il l'écorcha et l'emporta, et quand il arriva au chalet, il fixa les têtes au dehors, gueules béantes. Puis il fit du feu et mit une marmite de soupe dessus, mais il y eut une fumée si effroyable qu'il pouvait à peine tenir ses yeux ouverts et dut ouvrir une lucarne qui était là. Tout à coup, arriva un trold qui introduisit dans la lucarne son nez si long qu’il atteignait jusqu’à la cheminée.
— Regarde-moi ce museau ! dit une voix.
— Tiens, goûte-moi ce gruau ! dit Per Gynt, qui versa toute la marmite de soupe sur le nez. Le trold s’enfuit en poussant des cris, tandis que de toutes les hauteurs d’alentour on entendait des éclats de rire et ces cris :
— Gyri museau de gruau I Gyri museau de gruau !
Puis, il y eut un moment de silence, mais bruit et vacarme ne tardèrent pas à recommencer au dehors. Per regarda, et vit une voiture attelée d’ours ; ils dépecèrent le grand Trold et s'en allèrent avec lui dans le fjeld. Soudain, un seau d'eau jeté dans le tuyau de la cheminée éteignit le feu, et Per fut dans l’obscurité. Alors des rires éclatèrent dans tous les coins, et l’on disait :
— Maintenant, ça n’ira pas mieux pour Per que pour les vachères de Val.
Per ralluma le feu, prit ses chiens, ferma la cabane, et se dirigea au nord, vers le chalet de Val, où étaient les trois vachères. Lorsqu’il eut marché un moment vers le nord, il vit un incendie comme si le chalet de Val était en flammes. En I même temps, il rencontra un troupeau de loups, et il en tua
quelques-uns à coups de fusil, quelques-uns en les assommant.
I Lorsqu’il arriva au chalet de Val, il faisait noir comme dans
un four, et pas le moindre incendie, mais il y avait là quatre gars inconnus qui tenaient compagnie aux vachères et c'étaient
^ > J’ai adopté les surnoms choisis par Gunnar Hdst dans sa traduction du
conte. (Asbjôrnsen et Moe, Contes norvégiens^ p. 14.)
APPENDICES
quatre trolds des hauteurs qui s'appelaient Gust en TAir, Tron Valfjeld, Tjôstol la Berge et Rolf Bourse à Feu Gust en TAir se tenait à la porte et devait faire le guet pendant que les autres courtisaient les vachères. Per tira sur lui, mais le manqua, et Gust en l'Air s'en alla. Lorsque Per entra, les trolds étaient fort empressés auprès des vachères, et deux de ces filles étaient épouvantées et priaient Dieu de les sauver, mais la troisième, qui s'appelait Kari la Folle, n’avait pas peur ; elle disait qu'ils pouvaient venir, elle avait envie de voir si ces gars-là étaient solides. Mais quand ils virent que Per était entré, ils se lamentèrent et dirent à Bourse à Feu d'activer le feu. A ce moment les chiens s'attaquèrent à Tjôstol et le renversèrent dans l’âtre, si bien que cendre et braises volaient autour de lui.
— As-tu vu mes serpents, dis, Per? dit Tron Valfjeld. C'est ainsi qu’il appelait les loups.
— Tu vas prendre le même chemin que tes serpents, dit Per, et il l'abattit d'un coup de fusil ; puis il assomma la Berge avec la crosse ; mais Bourse à Feu était parti par le tuyau de la cheminée. Cela fait, Per accompagna les vachères au pays, car elles n'osaient plus rester là.
Mais à l'approche de Noël, Per Gynt fut de nouveau en route. Il avait entendu dire que dans une ferme à Dovre, il venait tant de trolds, tous les soirs de Noël, que les gens devaient la quitter et aller dans d'autres fermes ; il avait envie de voir ça, car les trolds l'attiraient. Il se vêtit affreusement et emmena un ours blanc apprivoisé qu'il avait, ainsi qu'une alêne, de la poix, et un bout de fil poissé. Quand il arriva, il entra dans la maison et demanda à loger.
— Dieu nous assiste, dit l'homme, nous ne pouvons te donner à loger, nous-mêmes devons partir, car tous les soirs de Noël, il arrive ici des trolds en masse.
Mais Per Gynt pensait qu'il pourrait bien débarrasser la maison des trolds, et il eut permission de rester, et reçut même une peau de truie. Alors l'ours se coucha derrière la cheminée,
ŒUVRES D'ITALIE
et Per prit alêne, poix et bout de fil, et se mit à faire de toute la peau de truie un grand soulier. Il y mit un fil solide comme lacet de façon à pouvoir serrer le soulier entier tout autour ; il avait aussi deux gourdins tout prêts. Tout à coup, ils arrivèrent avec violon et ménétrier, et les uns dansèrent et d'autres mangèrent des plats de Noël qui étaient sur la table ; quelquesuns grillèrent du lard, d’autres rôtirent grenouilles, crapauds et autres mets rebutants, victuailles de Noël qu’ils avaient eux-mêmes apportées. Et plusieurs virent le soulier que Per avait fait ; ils trouvèrent qu’il était pour un grand pied, et voulurent l’essayer, et lorsque chacun d’eux eut mis un pied dedans, Per tira sur la corde, et y introduisit un des gourdins et donna quelques tours, en sorte que tous étaient bien pris dans le soulier. Alors l’ours montra son nez et flaira le rôti.
— Veux-tu des tripes, Chat blanc? dit tm des trolds, et il lui jeta une grenouille brûlante en pleine gueule.
— Griffe et assomme, Martin, dit Per Gynt. Et l’ours fut tellement furieux qu’il bondit et les frappa et les griffa tous, et Per Gynt tapa dans le tas avec le second gourdin, comme s’il voulait leur défoncer le crâne dans le corps. Alors les trolds durent décamper, et Per resta là et vécut à son aise des plats de Noël toute la durée des fêtes, et l’on n’entendit plus parler des trolds pendant de nombreuses années. Or, l’homme avait une jument à robe claire, et Per lui conseilla d’en tirer des poulains qui gambaderaient sur les hauteurs d’alentour.
Et bien des années plus tard, vers le temps de Noël, l’homme était dans la forêt en train de couper du bois pour la fête, lorsqu’un trold vint à lui et cria :
— As-tu encore ton grand Chat blanc?
— Oui, il est chez moi derrière la cheminée, dit l’homme, et il a maintenant sept petits, beaucoup plus grands et plus méchants que lui.
— Alors on ne viendra plus jamais chez toi, cria le trold.
APPENDICES
— Ce Per Gynt était un homme singulier, dit Anders. C'était un vrai forgeur de fables et d’histoires qui t'auraient amusé : il racontait toujours que lui-même avait pris part à toutes les aventures que les gens disaient arrivées autrefois.
— C'est bien vrai ce que tu dis là, dit Per Fugleskjelle, ma grand'mère l’avait connu ; elle m'a souvent fait des récits qui venaient de lui.