ARRIVÉE A ISCHIA
un feuillet de son carnet de dépenses où tout est minutieusement inscrit, même un franc de pourboire au portier de rhôtel, 10 sous de cigares et 4 sous aux pauvres. Tout compris, pour les trois voyageurs, le voyage a coûté 129 francs. Il dîna à la Piccola Sentinella, l’hotel le plus cher de Casamicciola, mais trouva une villa privée, où il s'installa.
Le lendemain de bonne heure, il était devant la demeure de Vilhelm Bergsôe et criait : « Hé, cordonnier Jakob ! Es-tu levé? Ouvre, Jakob ! » Le cordonnier Jakob est un voisin de Jcppe du Mont, dans la comédie de Holberg. Et les promenades à peu près quotidiennes commencèrent. Ce jour-là, les premiers mots dTbsen furent : « Maintenant je vais travailler, je me sens comme un cheval fringant, qui va sauter ^ »
Bergsôe était un jeune docteur ès-sciences naturelles qui venait de publier — résultat d’un séjour antérieur à Rome — un très gros roman, Fra Piazza del popolo, plein d’aventures qui se passent dans la campagne romaine, et auxquelles se trouvent mêlés des membres de la colonie Scandinave, dont quelques-uns sont reconnaissables. Ce roman eut du succès et fut même traduit en français sous le titre Le Roi des Brigands, Mais le succès n’était pas encore déclaré lorsque Bergsôe arriva en automne 1866 à Rome pour la seconde fois, et le jeune auteur était fort ému du long article d’éreintement que Clemens Petersen avait consacré à son livre. Ibsen, étant seul un jour dans la bibliothèque de l’association Scandinave, le vit entrer, et ne dit mot, ne sachant qui était ce nouveau venu, mais s’informa, et un jour, ayant aperçu Bergsôe dans la rue, alla droit à lui, le salua cordialement, dit qu’il avait lu son roman, que c’était un livre écrit d’après la réalité... « c’est à quoi nous sommes obligés maintenant; le temps des héros de roman langoureux est passé. » Et comme Bergsôe lui expri-
' Publié en fac-similé dans The Critic^ mars 1902. • V. Bergsôe, op, ciU, p. 160.
ŒUVRES D'ITALIE
mait ses craintes à cause de l’article de Cl. Petersen, Ibsen le rassura, prétendant au contraire qu’un article aussi long et aussi violent attirerait l’attention et ne ferait pas de tort *. On verra qu’il n’a pas toujours montré tant de sérénité.
Les relations ainsi commencées sont devenues presque journalières à Ischia, où Ibsen a eu en Bergsôe un compagnon idéal pour lui, c'est-à-dire qu’il pouvait prendre quand il voulait, et qui ne le dérangeait jamais. Et grâce à Bergsôe on connaît la vie d’Ibsen à Ischia, son travail méthodique, et son humeur, assez difiEérente de celle qu’on lui avait vue à Rome pendant l’hiver. Dans ce qui suit, quelques pages de Bergsôe sont tantôt résumées, tantôt traduites.
Ibsen se levait de très bonne heure, sortait faire une promenade, prenait son café du matin, puis, à dix heures, se mettait au travail. A ce moment, Mme Ibsen et le petit Sigurd s’en allaient vers quelque point de la côte ; car, tant qu’il travaillait, Ibsen voulait être absolument seul. A deux heures, il s’arrêtait de travailler, alors venait la sieste, et le dîner, après quoi il revoyait ce qu’il avait écrit, et le recopiait d’une écriture presque calligraphique. Il ne voulait pas que personne pût voir son manuscrit, et le rangeait avec soin aussitôt la copie terminée. Alors il sortait et interpellait son voisin : « Hé, cordonnier Jakob, on va boire la goutte !» Et la promenade du soir à travers Casamicciola, puis le long d’une route chaude et poudreuse les menait jusqu'à une petite chapelle. Généralement, au départ, Ibsen parlait un peu, contait quelque histoire, mais il s'absorbait bientôt dans ses réflexions, et arrivé devant la chapelle, il contemplait la mer, puis disait : « Retournons ! » et l’on rentrait sans dire un mot.
De temps en temps, Bergsôe avait cependant l’occasion d’entendre quelques paroles qui étaient évidemment la suite des réflexions qu’Ibsen faisait tout bas, et qui exprimaient
* V. Bergsôe, op, « 7 ., pp. 161-164.
L^ORGUEIL D'iBSEN
sa pensée intime. Un soir, près de la petite chapelle, il s’écrie : « Oh, quelle charmante houblonnière. — Ce n'est pas une houblonnière, mais une vigne. — Oui, tu as raison. Il faut parfois que je me secoue les oreilles pour oublier que je ne suis pas en Norvège. — Mais si ta nostalgie de la Norvège est si grande, pourquoi n'y retoumes-tu pas? » A cette question, Ibsen se redresse et ses yeux flamboient : « Retourner? Crois-tu que je me laisserai culbuter par des oies?... Moi, je ne rentrerai pas en Norvège avant que la Norvège m'appelle. » On peut observer à la fois son profond attachement à son pays, et sa rancune contre lui. Mais cette rancune paraît ici provenir beaucoup plus de ressentiments personnels que de sa sévérité pour le manquement à l'idée Scandinave. Et l’on voit l'orgueil ibsénien, cet orgueil qui s'était développé au cours de l'écriture du Brand dramatique, et avait cru ensuite jusqu'à lui donner « l'inébranlable certitude d'avoir raison », mais pour s'affaiblir, après la publication, lorsqu'il fut déçu par l’incompréhension de l'œuvre. Maintenant qu'il avait donné à son Peer Gynt une portée plus haute qu'il ne l'avait d'abord prévue, son orgueil lui revenait tout entier, peut-être encore plus grand.
Il disait souvent, en effet, qu’il ne travaillait pas pour le temps présent, mais pour l'éternité. Bergsôe, bien qu’assez enclin lui-même de hautes prétentions sur l'importance de ce qu'il écrivait lui répondit un jour qu’aucun poète ne pouvait y atteindre et que même les plus grands esprits seraient oubliés après quelques millénaires, et Ibsen, furieux, lui cria : « Va te promener avec ta métaphysique ! Si tu m'enlèves l'éternité, tu me prends tout î » Il est curieux de constater déjà ce souci d'immortalité dans son plus ancien poème, écrit à dix-neuf ans
Telle était l'existence monotone et bien réglée d'Ibsen à
* Se comparant à Ibsen et à Bjomson, quelques années plus tard, Bcrgsoc faisait observer que tous deux avaient atteint leur point culminant, tandis que lui-même avait encore du temps devant lui !
® Tome I, p. 89.
ŒUVRES d’ITALIE
Ischia. Parfois sans doute il n’allait pas trouver Bergsôe et sortait avec sa femme et son fils sur la côte. Ou bien il montait la colline jusqu’à un cloître où il s'était fait un ami d'un vieux moine, et causait avec lui, assis devant la Méditerranée, en buvant une fogliette de vin. Cela paraît indiquer qu'il avait tout de même appris un peu d’italien. En parlant de ce détail et de sa vie à Ischia, il observait : « Peer Gynt, d’ailleurs, était bien ce que j'ai écrit de plus fou »
Ceci ne modifiait pas son rigoureux horaire. Bergsôe, qui avait parcouru l’île volcanique en géologue, et que la montée presque quotidienne et trop silencieuse vers la petite église amusait peu, essayait d'entraîner Ibsen à quelques excursions les plus proches, mais n'y réussit que rarement. Un soir, ils pénétrèrent dans une gorge où il y avait des sources d'eau chaude et une végétation très particulière. Mais lorsqu'ils furent parvenus à un endroit où la gorge rétrécie n'avait plus de place que pour la rivière d'eau chaude, en sorte qu'on ne pouvait avancer que sur les grosses pierres qui l'encombraient, Ibsen épouvanté s'écria : « Où me mènes-tu? Veux-tu m'enfermer dans la montagne? Elle pourrait se refermer sur nous. » Il se croyait sans doute déjà prisonnier du Vieux de Dovre. Et comme Bergsôe lui disait que c'était impossible, il dit : « Mais une pierre peut tomber sur nous et nous écraser. Je veux rentrer ! » Et il partit à grands pas. — Une autre fois il s'agit de grimper au bord d'une haute falaise d'où la vue est splendide, mais Ibsen ne veut pas s'approcher, et Bergsôe, lorsqu'il revient vers lui, le trouve étalé par terre, et embrassant un bloc de pierre. — Une autre fois, rencontre d’un gros chien, qui fait à Ibsen une légère égratignure. Il resta plusieurs jours dans la terreur d’avoir attrapé la rage. Vraiment, Bergsôe n’avait pas de chance avec ses tentatives pour varier la prome-
* Raconté par Ibsen au cours d’un dîner auquel assistait Didrik Grônvold, qui me Ta rapporté.
crainte de la mort
nade de son compagnon. Et un jour, Ibsen courut vraiment un danger mortel. On devait gravir le volcan Epomeo, et on était parti à cinq heures du matin, — je crois bien que ce fut la seule journée entièrement sacrifiée pour le travail, — mais on s'arrêta en chemin pour manger chez un vigneron, Ibsen trouva le vin d'Epomeo délicieux, et ensuite la montée parut si pénible que Ton décida de redescendre. Bientôt Ibsen croit voir un raccourci et s’y engage, malgré les cris de Bergsôe, qui était en arrière, et court après lui pour le retenir. Ils étaient sur un ancien éboulement qui se mit à glisser, et ils eurent la chance d’être arrêtés un peu brusquement en haut du mur qui bordait le chemin de montagne, tandis que sable et pierres continuaient à voler autour d’eux
Ibsen s’était bien exposé par sa faute à la mort dont il paraissait avoir si grand’peur. Cependant il ne la craignait pas tant, et je pense que l’on peut croire à la lettre ce qu’il a dit un jour : « Je ne demande pas mieux que de vivre un peu plus longtemps, — car on est toujours curieux de voir comment les choses vont tourner dans le monde, — et je ne crains pas non plus la mort. Pourtant, je dois avouer que lorsque je suis plongé dans une oeuvre nouvelle, c’est pour moi une angoisse de penser que je pourrais disparaître avant que mon travail soit terminé. On ne meurt pas volontiers avant d’avoir dit ce qu’on a sur le cœur ^ » Il était d’autant plus anxieux de ne pas mourir avant la fin du cinquième acte, qu’il tenait davantage à Peer Gynt, depuis qu’il en avait fait un poème philosophique.
Le troisième acte fut achevé le 2 juillet. Sans doute y eut-il une dernière révision de l’ensemble des trois actes, puisque Ibsen avait annoncé à Hegel qu'il les enverrait sans attendre d’avoir écrit la suite, ce qu’il fit, en effet, le 8 août Ce retard
* V. Bergsoc, op. «/., pp. 169-179.
* John Paulsen, Mine erindringer, p. 159.
3 BrevCy I, p. 151.
ŒUVRES D ITALIE
d'un mois s’explique parce que Tenvoi pour T impression ne pouvait évidemment avoir lieu avant que le plan des deux derniers actes fût bien définitivement établi. On a vu qu’Ibsen avait écrit à Hegel qu'il l'était (lettre de Rome du 2 mai), mais cela voulait dire seulement qu'il était révisé, modifié, non fixé. Dans les premiers jours de juillet un scirocco sévit, avec une température de 40 degrés à l’ombre, et dura dix jours. Bergsôe s'étonnait de voir Ibsen travailler avec plus d'acharnement que jamais, et lui conseilla fortement de s’arrêter, a Non, répondit-il, il faut que je travaille, car j'en arrive à la fin. Hé, ce sera une joyeuse comédie, tu verras, et il n’y a fichtre pas là de bavardage et de vains propos », et Tun des derniers jours du scirocco, sur la route qu’ils parcouraient ensemble presque tous les soirs, il s’arrêta soudain et demanda : a Peut-on représenter sur la scène un homme courant avec une cuiller à fondre? — Oui, pourquoi pas? — Mais il faut que ce soit une grande cuiller... où l’on peut fondre des gens. — Ça aura l’air un peu cocasse. — Oui, je le crois aussi ; mais je ne pense pas qu’on le joue'. » On voit qu’Ibsen, qui venait d’achever son troisième acte, pensait à ce moment au cinquième et que si l’idée du fondeur de boutons lui était peut-être déjà venue lors de la révision du plan dans les dernières semaines de Rome, il ne l’avait pas alors décidément adoptée. C'est seulement au moment de les écrire qu’il a établi le plan de ses deux derniers et même pas encore ne varietur, car les scènes du passager étranger ont été une invention soudaine du dernier moment, un « caprice », ainsi qu'il l’a écrit Bergsôe pense aussi que les dix jours de scirocco avec la poussière, le sable et l’aspect désertique présenté alors par l’île d’Ischia, ont suggéré à Ibsen l’idée des scènes dans le désert marocain, et cela est fort possible, puisque la liste des per-
‘ V. Bergsôe, op* cii., pp. 211*212.
* Brevet b P- ^59*
« PEER GYNT )) ACHEVE
sonnages montre que les scènes égyptiennes étaient prévues dès janvier ou février, mais non les scènes marocaines.
Le mois de juillet fut donc consacré à établir le plan des deux derniers actes, et il est très probable que le quatrième acte dut commencer vers le 8 août, date de l'envoi à Hegel des trois premiers. Comme Ibsen l’a fini le 15 septembre, on voit qu'il en a écrit les 142g vers presque avec la même rapidité de composition qu’il atteignit ensuite pour le cinquième, ce qui est beaucoup plus naturel que le ralentissement qu’on devrait constater, s'il s’était mis à l’écrire peu de jours après avoir achevé le précédent.
Mais au bout d’une quinzaine de pages, Ibsen dut quitter Ischia. Le 14 août, à minuit, se produisit une forte secousse sismique. Il ne paraît pas s'en être beaucoup ému. Seulement le surlendemain, se promenant avec Bergsôe dans les rues de Casamicciola, il vit au mur de l’église une lézarde où il put passer la main. Il hocha la tête sans rien dire, et partit le lendemain *. Il s’installa à Sorrente, à la « Rosa magra », petit hôtel dont il avait entendu parler par des artistes danois qui l’avaient fréquenté, probablement par ce David, amideBrandès, qui s’était suicidé l’année précédente à Rome, et qui lui avait parlé de Sorrente avec enthousiasme mais cet hôtel était situé dans la partie basse, près de la mer, et ainsi bien plus exposé que les villas d'en haut au choléra que pouvaient apporter les marins de Naples. Cependant, lorsque Bergsôe, débarqué à Sorrente quelques jours plus tard, le lui fit observer, Ibsen ne voulut pas changer =. Et les promenades reprirent comme à Ischia. Il dut bien regretter de n’avoir pas suivi le conseil de Bergsôe lorsqu’il crut sa femme prise par le choléra, mais ce ne fut qu’une cholérine qui passa vite *, et cette alerte
* V. Bergsôe, op. cii., p. 220.
* Brève^ I, p. n6.
3 V. Bergsôe, op. cit., p. 232.
* Ibid,f p. 244.
ŒUVRES D*ITALIE
ne retarda pas son travail. Peer Gynt fut achevé à Sorrente le 14 octobre. Il n’avait plus qu’à relire son dernier acte et à rentrer, en s’arrêtant à Pompéi et à Naples pour voir le musée, ce qu’il a dû faire vers le novembre, bien qu’il sentît l’agitation politique s’accentuer *. La défaite de Garibaldi à Mentana est en effet du 3 novembre, et à la frontière de l'État pontifical il éprouva quelque peine à y rentrer ^ Il venait d’écrire plus de la moitié de Peer Gynt en moins de deux mois et demi, mais le poème l’avait complètement absorbé pendant une année.
Dans la lettre d’envoi à Hegel, datée du 18 octobre, il écrit : « Je suis curieux de savoir comment le livre va être accueilli ; mais je ne suis pas inquiet, il est écrit avec mûre réflexion ^ »
1 BrevEy I, p. 155.
2 L. C. Nielsen, Frederïk V, Hegely II, p. 299.
^ Brève, I, p. 314.