IBSEN REMANIE LE PLAN DE LA SUITE
duisait tout naturellement à la grande salle des trolds, ce qui amenait Ibsen à méditer sur un aspect de son sujet qu'il avait sans doute entrevu, mais volontairement négligé. Il se décida cette fois à faire de Peer Gy>vt un poème philosophique et il hésita sans doute assez longtemps, puis, lorsque son parti fut pris, il lui fallut écrire trois essais qui sont conservés, et qu’il a successivement abandonnés, avant d’en arriver à la forme à peu près définitive. Encore se sentait-il apparemment peu sûr de lui-même, car pour sa quatrième rédaction il s’est servi, par exception, de feuilles d’un plus petit format, comme s’il prévoyait qu’elle ne serait pas la dernière. (V. la description des manuscrits, p. 381). C’est le seul endroit où son travail ait nécessité des tâtonnements aussi prolongés. Le Grand Courbe a été inventé au cours des réflexions qui ont fait de Peer Gyni un drame « à idées ». Mais entre lui et le Vieux de Dovre subsiste cette différence que le Vieux de Dovre en quelque sorte s'imposait, tandis que le Grand Courbe est une invention beaucoup plus géniale et plus inattendue.
Il existe tout de même, entre les conclusions de H. Logeman et rhistoire de la composition de Peer Gynt exposée ici, une différence. Ibsen a écrit qu’il avait introduit le passager étranger en le « tartinant » comme un caprice *. Cela indique l’idée soudaine d’une scène imprévue et qui ne serait pas indispensable, et Logeman, étudiant les « caprices » d’Ibsen dans Peer Gynt, trouve qu’il y en a quatre, les trois autres étant : le Grand Courbe, le Fondeur de boutons, et le personnage maigre. Sa raison essentielle, avant de les examiner un par un, est qu’ils ne figurent pas dans la première liste de personnages. Mais alors pourquoi ne prend-il pas aussi le Vieux de Dovre, qui n’y est pas non plus? En réalité, la raison de l’addition de personnages nouveaux est la décision prise par Ibsen, lorsqu’il en était à la scène de la femme en vert, d’insister davan-
* Brève, I, p. 159.
40 ŒUVRES D’ITALIE
tage sur le côté philosophique de son poème. C'est ce qui a transformé la scène prévue des « gnomes et trolds » en une scène beaucoup plus importante avec le Vieux de Dovre. Ce n'est pas là un « caprice », mais le résultat d'une conception nouvelle du drame. Le Grand Courbe vient ensuite, comme une idée suggérée par cette conception, et il n'est pas introduit après coup, puisque, sur les feuilles supplémentaires, l'acte s'achève par la courte scène entre Peer et la sœur de Solvejg, sans que rien indique une insertion ultérieure. L'acte était bien définitivement terminé lorsqu’il l’a écrit à Hegel dans sa lettre du 2 mai, où il dit qu’il a « éclairci » son plan >. Cette révision du plan, nécessitée par sa décision, a eu lieu probablement avant qu'il composât la fin de son second acte. Elle a naturellement comporté l'invention de personnages nouveaux, et l’on ne peut guère douter que l'idée du fondeur de boutons, tout au moins, et sans doute aussi du personnage maigre, soit venue à ce moment. Ibsen, alors, sûr de lui et d’avance tout fier de l'œuvre élargie, a de nouveau éprouvé, comme pour Brand, une crise de formidable orgueil.
Il avait choisi, au moins dès avril, Ischia comme séjour d'été. Un écrivain danois, Vilhelm Bergsôe, y songeait également, et fut tout à fait décidé lorsque Ibsen lui eut dit son intention Bergsôe partit le premier. Aussitôt qu'Ibsen eut reçu l’argent demandé à Hegel, il quitta Rome à son tour, le 21 mai, avec sa femme et son fils, descendit à Naples à l'albergo di Genova, qui était un bon hôtel, et arriva le lendemain 21 à Ischia sans avoir rien visité à Naples, peut-être parce qu’il était trop pressé de s’installer, peut-être aussi parce qu'il savait que des cas de choléra avaient été observés dans les bas quartiers de Naples, On est très renseigné sur les faits et gestes d’Ibsen pendant son voyage et les jours suivants par
‘ H. Logeman ne connaissait pas cette lettre, qui n’a été publié qu’en 1932.
- Vilhelm Bergsôe, Henrik Ibsen paa Ischia og « Fta Piazza del Popolo »,