LES CONTES DE HOULDRES
Il rendait hommage à tous les deux, et c’est bien à 1842, date de leur première publication en commun, qu’il faisait remonter « rère nouvelle ». Mais Asbjôrnsen avait apporté un élément de plus, qui ne se trouvait pas dans les contes détachés des premiers recueils. Il avait donné de véritables tableaux de vie populaire, et les légendes y sont contées par les paysans qu’il nomme, et accompagnées des réflexions de leur auditoire. C'est de ces « Contes de Houldres » qu’Ibsen s'est surtout inspiré, et c'est à eux qu’il a fait de continuels emprunts, tantôt en leur donnant forme dramatique ou par simple allusion, ou en les contant à son tour, et à sa façon.
Ces emprunts sont nombreux et manifestes, et cependant ils ne sont pas ce qui caractérise le plus Peer Gynt : c’est la couleur générale, le mouvement, le ton, la langue toute simple et familière, et tout cela aussi est inspiré d’Asbjôrnsen. L’œuvre du conteur est ainsi non pas simplement utilisée dans ses détails, mais assimilée pour une expression nouvelle et imprévue. C’est bien le même genre de travail que celui auquel Ibsen s'était autrefois livré en refaisant la chanson héroïque et la saga en forme dramatique. Seulement, outre qu’il avait perfectionné son métier et que son esprit s’était mûri, tout contribuait à le rendre particulièrement apte à mieux réussir cette fois. Sa tendance instinctive au réalisme trouvait à se satisfaire dans des scènes paysannes, malgré toute la fantaisie, ou même le fantastique des contes, et il a écrit la langue la moins stylisée, la plus naturelle qu'il eût encore écrite. Par là, Peer Gynt, bien qu’en vers, a été une excellente préparation aux drames en prose. Et puis, justement en 1867, son goût pour l’ironie tantôt âprement caustique, tantôt simplement malicieuse, était tempéré par la bonne humeur où l’avaient mis la sécurité enfin acquise et le succès. Certes, le souvenir de 1864 et sa nature nerveuse lui donnaient encore des accès de colère, mais son caractère, au fond bienveillant et affable, rendait sa raillerie plus souriante. C'était, d’ailleurs, cette disposition qui l'avait
ŒUVRES D'ITALIE
amené à concevoir son poème, et il n'en pouvait être de meilleure pour le composer'.
Il est un autre écrivain auquel Ibsen a certainement pensé lorsqu’il a construit son premier plan. C’est Bjôrnson, qui avait obtenu son premier grand succès littéraire précisément avec ses Nouvelles paysannes. Ibsen les appréciait, mais ne voyait pas les paysans norvégiens sous le même angle. En 1875, au cours d'une conversation sur le peintre Adolf Tidemand, qui s'est fait une spécialité des scènes de la vie paysanne, il a établi une comparaison entre ses tableaux et les nouvelles paysannes de Bjôrnson. A son avis, tout cela était « du romantisme national, qui veut idéaliser au lieu de faire vraiment comprendre. Tidemand et Bjôrnson nous ont tous deux montré le paysan endimanché et en fête. Le jour gris quotidien et le travail pénible, ils ont oublié de les décrire - ». Peer Gynt prouve suffisamment que son sentiment sur les Nouvelles paysannes devait être, en 1866-67, peu différent de celui-là. Il n’a pas montré, lui non plus, le jour gris quotidien et le labeur, parce qu’il n’y avait pas place pour cela dans son poème, comme dans un roman, mais il n’a pas idéalisé les paysans, — au contraire. Il s’est évidemment fort bien rendu compte du contraste entre sa façon de considérer le monde paysan et celle de Bjôrnson, mais il n’a pas eu l’idée de mettre ce contraste en évidence, pas plus que de l’atténuer. Les nouvelles et le drame sont des œuvres d'inspiration totalement différente. On peut dire que les nouvelles, tout en ouvrant la voie à une littérature plus moderne, appartiennent encore au genre romantique, tandis que Peer Gynt est comme un feu de joie où Ibsen a brûlé tout son attirail romantique. « Nul poète
> Ibsen, bien entendu, s’est servi également de tous ses souvenirs de folklore, d'Andréas Paye, par exemple, et très probablement, comme Ta signalé Hans Eitrem, d’une histoire contée dans Brage og Idun, II (1839), p. 449 » où Hammerich parle d’un garçon reçu chez un vieux trold qui lui offre une de ses filles à choisir ; comme il refuse, il est mis vilainement à la porte.
-John Paulsen, Samliv med Ibsen^ Sommeren i Berchtesgaden, p. 54.
ALMA ET SOLVEJG
n’a donné plus brillamment congé à une forme d’art périmée •. »
Rompre avec le romantisme n’était pas toutefois pour Ibsen une pensée dominante, lorsqu’on octobre 1866 il a choisi son sujet. La rupture était déjà un fait accompli dès 1858, lorsqu’elle avait suggéré la première idée de La Comédie de VAmour, et elle était devenue, à la fin de 1864, une condamnation sévère, exprimée dans le poème « Aux complices », pour servir d’introduction au « Brand épique ». Il est clair que le folklore ne devait pas être ici utilisé de la façon traditionnelle, mais, au contraire, être condamné comme le mensonge, et comme la tare de Peer Gynt. Et l’essentiel était de peindre ce représentant du peuple norvégien.
Ibsen voyait sûrement l’analogie de son héros avec l’Adam Homo de Paludan Müller. Il a pu songer aussi à Don Quichotte. L’analogie existait d’abord uniquement dans le fait de créer un type national. Mais il fallait une intrigue, une femme qu’aimerait Peer Gynt, et ce rêveur sans volonté ne pouvait pas avoir une histoire amoureuse profonde autrement qu’en rêve. Une véritable intrigue était impossible. Il n’est pas besoin de beaucoup réfléchir pour se rendre compte que la simple logique devait amener Ibsen à concevoir un personnage qui ne pouvait différer beaucoup de Solvejg, c’est-à-dire dont l’amour fidèle attendrait Peer Gynt, tandis que lui ne conserverait son souvenir que dans l’arrière-plan de sa conscience. Or, Adam Homo, en sa jeunesse, s’était fiancé avec la jeune Alma, fille de condition modeste ; ensuite, par ambition et vanité, il avait fait un beau mariage et semblait presque avoir oublié son seul véritable amour ; il ne retrouve Alma qu’à son lit de mort, où elle est appelée par hasard, comme garde-malade. Lorsqu’il la reconnaît, il se dit prêt à écouter ses reproches, mais elle répond :
Tu as été ma joie en toutes ces années
ï Sigurd Host, op. cit.y p, 152.
- Adam Homo y II, p. 342.
ŒUVRES d’iTALIE
Gn voit combien Solvejg est proche d’Alma, aussi bien par son caractère que par le rôle qu’elle joue dans la composition du poème.
Je crois avoir indiqué tous les auteurs qui ont concouru à la conception de Feer Gynt et à la construction du plan, — du moins tel qu’il a existé dans l’esprit d’Ibsen jusqu’au moment où il allait écrire la scène de la femme en vert, ce qui l’amène chez le Vieux de Dovre. C’est alors, en effet, à Rome, vers la fin de mars, qu’il a décidé d’introduire ce personnage non prévu dans sa liste primitive, pourtant si bien calligraphiée qu’il avait évidemment cru qu’il n’aurait aucun changement à y apporter *. Il n’a pas seulement inventé le Vieux de Dovre, il a remanié son plan, sans doute pour transformer son drame en poème « à idées ». Car Feer Gynt ne devait être d’abord qu’une critique du paysan norvégien, comme le montre clairement la liste primitive où ne figure aucun des personnages qui sont expressifs des idées. Vers la fin de mars, Ibsen invente à la fois le Vieux de Dovre et le Grand Courbe, et probablement aussi le personnage maigre et le fondeur de boutons, car sa décision d’écrire un poème à idées entraîne toutes ces additions. Elles ne modifient, d’ailleurs, aucunement le ton et l’allure du drame, puisqu’elles sont conformes à l’esprit du folklore norvégien. Le Grand Courbe est pris dans le conte de Peer Gynt, le personnage maigre est le diable lui-même, tel qu’on le rencontre dans mainte légende, le Vieux de Dovre est probablement suggéré par un conte d’Andersen, mais où précisément le conteur danois s’est amusé à réunir les elfes danois et les trolds norvégiens avec une ironie
9 La remarque est de H. Logeman, dans son article sur The « Caprices » ift Henrik Ibsens Peer Gynt [Edda^ VII, p. 264). Mais il considère comme « caprices * tous les personnages qui ne figurent pas dans la liste primitive. Ils seraient bien nombreux et tous d’importance. Je crois que le passager étranger est le seul. La lettre du 2 mai, où Ibsen parle d'une révision de son plan, qu’il vient d’efîectuer, montre que l’invention du Vieux de Dovre n’a pas été un a caprice ï» et a comporté d’autres changements ou additions.