‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 55 sur 148 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

(Étroit sentier de montagne haut situé. Le matin de bonne heure.

PEER GYNT, longe le sentier vite et de mauvaise humeur, INGRID à demi vêtue en mariée^ cherche à le retenir.

PEER GYNT

Va-t'en, va !

INGRID, pleurant.

Après cela !

Où?

PEER GYNT

Oh ça, où tu voudras !

INGRID, se tord les mains.

Trahison !

PEER GYNT

Querelle vaine.

Que chacun suive sa voie.

INGRID

Faute... et faute encor nous lient !

PEER GYNT

Diable soit des souvenirs !

ŒUVRES D'ITALIE

Diable soit de toutes femmes,...

une à part...?

INGRID

Et cette seule?

PEER GYNT

N'est pas toi.

INGRID

Qui est-ce donc?

PEER GYNT

Va-t'en.., d'où tu es venue !

Chez ton père ! Oust !

INGRID

Mon chéri... !

PEER GYNT

Tais-toi !

INGRID

Tout ce que tu dis, tu ne peux pas, tout de même, le penser.

PEER GYNT Je peux et veux.

INGRID

Attirer,... puis repousser!

PEER GYNT

Et quels biens peux-tu offrir?

INGRID

Terre de Hægstad et plus.

PEER GYNT, ACTE II I45

PEER GYNT

As-tu un psautier en main?

Et toison d'or sur la tête?

Et, les yeux baissés, tiens-tu par la jupe ta maman?

Hein?

INGRID

Non ; voyons...?

PEER GYNT

Viens-tu d'être

confirmée?

INGRID

Hé, non, mais Peer...?

PEER GYNT

As-tu un front qui rougit?

Dis-tu non, si je demande?

INGRID

Dieu ! je crois qu'il perd la tête... !

PEER GYNT

Est-ce fête de te voir?

Hein?

INGRID Non, mais...

PEER GYNT

Que vaut le reste?

(Il veut s*en aller.)

ŒUVRES D'ITALIE

INGRID, le retient.

Sais-tu que tu joues ta vie à me lâcher?

PEER GYNT C'est possible.

INGRID

Tu auras biens et honneur à me prendre...

PEER GYNT

Rien à faire.

INGRID, fond en larmes.

Oh, tu m'as enjôlée... !

PEER GYNT

Bien

consentante.

INGRID

J'étais si

désolée !

PEER GYNT

Moi, j'étais gris.

INGRID, menaçante.

Oui, mais tu le paieras cher !

Très cher est parfois bon compte, ' INGRID

Tu te tiens à ton parti?

PEER GYNT, ACTE II

PEER GYNT

Ferme comme roc.

INGRID

C'est bien ;

tu verras qui gagnera.

(Elle descend.)

PEER GYNT, se tait un moment; soudain il crie.

Diable soit des souvenirs !

Diable soit de toutes femmes !

INGRID, tourne la tête et crie avec mépris.

Une à part !

PEER GYNT Oui, une à part.

(Ils sortent chacun de son côté.)

(Près d'un torrent de montagne; terrain mou et marécageux. Un orage se prépare.)

AASE, au désespoir, appelle et regarde de toitë côtés. SOL VE JG a peine à marcher du même pas. Ses père et mère, et HELGA, suivent à quelque distance.

AASE, agite les bras et s’arrache les cheveux.

Tout est contre moi avec force rageuse !

Le ciel et les eaux et les horribles fjelds !

Le ciel répand un brouillard pour Tégarer !

Les eaux perfides vont lui ravir la vie !

Les fjelds le tueront par éboulis et chutes et les gens ! ils sont en route pour le meurtre !

ŒUVRES D’ITALIE

Vain effort, parbleu ! Je ne peux pas le perdre ! L'idiot, qui se laisse tenter par le diable !

(Elle se tourne vers SolvejgJ

Oh, c'est impossible à concevoir, cela !

lui qui a toujours menti et inventé;...

lui qui était fort seulement en paroles ; lui qui n'a jamais tenté œuvre qui vaille,.., il y a de quoi en rire et en pleurer !...

Nous étions unis dans Theur et le malheur.

Oui, car tu sauras que mon mari buvait, courait le canton, bambocheur et bavard, dissipait et gaspillait notre bien-être.

Petit Peer et moi restions à la maison.

Nous ne savions rien de mieux que d'oublier ; car j'ai tant de peine à mettre le holà.

C'est si déplaisant de voir le sort en face, et puis, on voudrait secouer ses chagrins, tenter d'écarter ses pensées comme on peut.

L'un prend l'eau-de-vie, et l'autre les mensonges ; alors, oui, voilà, nous avons pris les contes sur princesses, trolds et animaux divers.

Sur des rapts aussi. Mais qui aurait pensé que de tels cancans le hantaient à ce point?

(Effrayée de nouveau.)

Quel cri ! C'est le nixe ou bien le revenant !

Peer ! Peer ! M'entends-tu?... Là-haut sur la colline... !

(Elle grimpe en courant une petite hauteur et regarde Veav., Les parents de Solvejg arrivent.)

Pas la moindre trace !

PEER GYNT, ACTE II

L'HOMME, posément.

Et c'est le pis pour lui.

AASE, pleurant.

Hélas, mon Peer ! Mon agneau perdu !

L'HOMME, approuve doucement de la tête.

C'est bien ça. Perdu,

AASE

Non, ne dites pas ça.

Il est étonnant. Il n'a pas son pareil,

L'HOMME

Mauvaise femme !

AASE

Ça se peut ; ça se peut ; je suis mauvaise ; mais lui est bon garçon !

L'HOMME, toujours sans élever la voix et les yeux doux.

Il est endurci et son âme est perdue.

AASE, inquiète.

Non, mais non ! Notre-Seigneur n'est pas si dur ! L’HOMME

Ses péchés, crois-tu qu'ils puissent lui peser? AASE, vivement.

Non, mais sur le bouc il sait voler dans Tair.

LA FEMME Dieu, vous êtes folle?

L'HOMME

Que dit es-vous, la mère?

ŒUVRES D^ITALTE

AASE

Il n'est pas d'exploit qui soit pour lui trop grand. Vous verrez, pour peu qu'il vive assez longtemps...

L’HOMME

Mieux vaudrait le voir pendu à la potence.

AASE, criant.

Oh, mon Dieu !

L’HOMME

Aux mains du chef des hautes œuvres son âme au remords inclinerait peut-être.

AASE, bouleversée.

Oh, vous me feriez tomber sans connaissance !

Il faut le trouver !

L’HOMME Sauver l'âme.

AASE

Et le corps !

S'il est au marais, nous devons l'en tirer ; s'il est envoûté, il faut sonner les cloches.

L’HOMME

Hum !... Voici une sente où passent les bêtes...

Que Dieu largement vous récompense, vous qui m'aidez !

L’HOMME

C'est devoir de chrétien.

PEER GYNT, ACTE II

Pfuh ; alors, ils sont païens, donc, tous les autres ! Pas un seul qui ait voulu m'accompagner...

L’HOMME

Ils Tont trop connu.

AASE

Il valait trop pour eux !

(Elle se tord les mains,)

Et songez,... songez, il y va de sa vie !

L’HOMME

Traces de pieds d'homme.

AASE

Il faut chercher ici.

L'HOMME

Devant le chalet, nous nous séparerons.

(Lui et sa femme se mettent en route,)

SOLVEJG, à Aase,

Contez-moi encore.

AASE, s*essuie les yeux.

Au sujet de mon fils?

SOLVEJG

Oui;... tout !

AASE, sourit et dresse la tête.

Tout?... Tu finirais par t’en lasser !

ŒUVRES D’ITALIE

SOLVEJG

C'est vous qui serez lasse de discourir, non moi d'écouter.

(Coteaux bas et nus devant le haut plateau ; des cimes au loin. Les ombres sont longues; il est tard.)

PEE R GYNT, arrive par bonds et s* arrête sur le versant.

Toute la paroisse en troupe me poursuit !

Ils se sont armés de fusils et bâtons.

En tête on entend le vieux Hægstad qui crie...

On apprend au loin que Peer Gynt est en route !

C'est mieux que se battre avec un forgeron !

Voilà vivre. On a des muscles comme un ours.

(Il frappe autour de lui et saute en Vair.)

Briser, renverser, défier la cascade !

Frapper ! Arracher le pin et sa racine !

Voilà vivre ! On s'endurcit et on s'élève !

Au diable tous les insipides mensonges !

TROIS FILLES DE CHALET, courent sur les coteaux en criant et chantant.

Hé, Trond du Valfjeld ! Baard et Kaare !

Racaille de trolds, voulez-vous dormir dans nos bras?

PEER GYNT

Qui appelez-vous?

Page 1