LE PLUS VIEUX TROLD DE COUR
Le vieux de Dovre parle ; c'est lui qui est sage et toi qui es le fou !
LE VIEUX DE DOVRE
Songe de combien d’ennuis et de chagrins tu pourras, bon an, mal an, te libérer.
Et rappelle-toi que la vue est la source des larmes, fâcheuse et amère lessive.
PEER GYNT
C'est bien vrai ; et même on lit, au sermonnaire : si ton œil te scandalise, arrache-le.
Écoute ! Dis-moi quand la vue redevient une vue humaine?
LE VIEUX DE DOVRE
Oh, jamais, mon ami.
PEER GYNT
Non, vraiment ! Alors, je ne veux rien savoir.
LE VIEUX DE DOVRE Comment vas-tu faire alors?
PEER GYNT
Je m'en irai.
ŒUVRES d'iTALIE
LE VIEUX DE DOVRE
Halte-là ! Il est aisé d’entrer ici ;
mais sur le dehors ma porte n’ouvre pas.
PEER GYNT
Bon, tu ne vas pas me contraindre par force?
LE VIEUX DE DOVRE
Sois donc raisonnable, écoute, prince Peer !
Tu as de beaux dons pour être trold. Voyez s’il n’a pas déjà un genre presque trold?
Et trold tu veux être?
PEER GYNT
Oui, parbleu, je le veux.
Pour une mariée avec un bon royaume en dot, je consens à quelque sacrifice.
Mais il faut garder en tout quelque mesure.
La queue, je l’ai prise, oui, je le reconnais ; mais je peux ôter ce que m’a mis le trold de cour. J’ai jeté mes braies, vieilles et rapiécées ; mais je peux encore les boutonner sur moi.
Et certes je peux me délester aussi des façons et des usages dovriens.
Jurer qu’une vache est femme, je le peux; un serment, ça peut toujours se digérer;...
mais savoir qu’on ne peut jamais s’affranchir, qu’on ne peut mourir en homme convenable, qu’il faut vivre en trold jusqu’au bout de ses jours,., le fait que jamais on ne peut reculer, comme dit la Bible, oui, c’est à quoi tu tiens, mais à quoi jamais je ne consentirai.
PEER GYNT, ACTE II
LE VIEUX DE DOVRE
Maintenant je suis, par ma fourbe, en colère ; et je ne suis pas, alors, bon à narguer.
Face jaune du jour clair ! Me connais-tu?
Attenter d’abord à Thonneur de ma ûlle...
PEER GYNT
Tu en as menti !
LE VIEUX DE DOVRE
Il faut que tu réponses,
Diras-tu que je... !
LE VIEUX DE DOVRE
Comment? Peux-tu nier qu’elle était l’objet de ton ardent désir?
PEER GYNT, siffle.
C’est là tout? Qui diable y attache importance?
LE VIEUX DE DOVRE
Que l’homme est semblable à lui-même toujours. Vous reconnaissez l’esprit, tous, de la bouche ; mais ce que l'on peut saisir des mains seul compte. Alors, selon toi, le désir, ce n’est rien?
Attends, tu auras bientôt preuve patente...
PEER GYNT
Je ne mords pas à l’hameçon du mensonge.
LA FEMME EN VERT
Mon Peer, tu vas être père dans l’année.
ŒUVRES D'iTALIE
PEER GYNT Ouvrez, je m’en vais.
LE VIEUX DE DOVRE
Dans une peau de bouc
tu auras Tenfant.
PEER GYNT, en sueur^ s'essuie.
Que ne suis-je éveillé !
LE VIEUX DE DOVRE Au palais, on l’enverra?
PEER GYNT
A la paroisse !
LE VIEUX DE DOVRE
C’est bien, prince Peer ; ceci est ton affaire.
Mais ceci est sûr : ce qui est fait, est fait, et ton rejeton va pousser et grandir !
ces hybrides-là poussent follement vite...
PEER GYNT
Heu,... ne va pas, vieux, bondir comme un taureau! Sois juste, mademoiselle. Qu’on s’entende.
Sache donc que je ne suis prince, ni riche et tu peux me mesurer ou me peser, tu gagneras peu à m’avoir, crois-le bien.
(La femme en vert se trouve mal et est emportéi par des filles-irolds.)
LE VIEUX DE DOVRE, le regarde un instant avec un grand mépris
puis, dit :
Enfants, qu’on le jette au mur de roc ! en pièces !
PEER GYNT, ACTE II
LES JEUNES TROLDS
Père, on joue d'abord au grand-duc et à Taigle !
Jeu du loup ! Chat œil de feu et souris grise !
LE VIEUX DE DOVRE
Vite, soit ! Je dors et suis vexé. Bonsoir !
(Il son.)
PEER GYNT, poursuivi par les jeunes trolds.
Lâchez-moi, engeance du diable !
(Il veut monter dans la cheminée.)
LES JEUNES TROLDS
Mordez son derrière !
PEER GYNT
Aïe !
Gnomes ! nixes !
(Il veut descendre par la trappe de la cave.)
LES JEUNES TROLDS
Fermez les fissures !
LE TROLD DE COUR
Ils s’amusent bien, les petits !
PEER GYNT, luttant avec un tout petit irold qui s'acharne à lui mordre Voreille.
Lâche, ordure !
LE TROLD DE COUR, le tape sur les doigts.
Attention, vaurien ! c’est un enfant royal !
PEER GYNT
Oh, un trou de rat... !
(Il y court.)
ŒUVRES D’ITALIE
LES JEUNES TROLDS
Ferme-le, frère nixe !
PEER GYNT
Le vieux est affreux, mais les jeunes sont pires.
LES JEUNES TROLDS
Écharpez-le !
PEER GYNT
Oh, si Ton était souris !
(Il court de tous côtés,)
LES JEUNES TROLDS, fourmillent autour de lui.
Fermez tout ! Fermez !
PEER GYNT, pleurant.
Ah, que ne suis-je un pou !
(Il tombe.)
LES JEUNES TROLDS
Aux yeux maintenant !
PEER GYNT, enfoui sous un tas de trolds.
Mère, au secours, je meurs!
(Des cloches d'église sonnent au loin.) LES JEUNES TROLDS
Les cloches au fjeld ! C’est les vaches du prêtre !
(Les trolds s'enfuient en tumulte avec des cris. La salle s'effondre; tout disparaît.)
PEER GYNT, ACTE II
(Obscurité noire. On entend Peer Gynt frapî.er autour de Un avec une grosse branche.)
PEER GYNT Réponds ! Qui es-tu?
UNE VOIX DANS LES TÉNÈBRES Moi-même.
PEER GYNT
Écarte-toi !
LA VOIX
Fais le tour ! La butte est assez grande, Peer !
PEER GYNT, veut passer ailleurs^ mais se heurte.
Qui es-tu?
LA VOIX
Moi-même. En peux-tu dire autant?
PEER GYNT
Moi, je dis ce que je veux ; j'ai bonne épée ! Méfie-toi ! Aïe, ouf, elle va frapper dur !
Saül en a bien tué cent ; Peer Gynt, mille !
Qui es-tu?
LA VOIX
(Il frappe.)
Moi-même.
PEER GYNT
Imbécile réponse ;
garde-la pour toi ; elle n'éclaircit rien.
Quoi es-tu?
LA VOIX
Je suis le grand Courbe.
ŒUVRES D'ITALIE
PEER GYNT
Ah, vraiment !
L'énigme était noire ; elle est maintenant grise. Écarte-toi, Courbe !
LA VOIX
Fais le tour, Peer Gynt !
Droit !
PEER GYNT
Il est tombé !
(Il frappe.)
(Il veut avancer^ mais se heurte.)
Oh, sont-ils donc plusieurs?
LA VOIX
Le Courbe, Peer Gynt ! Il est seul et unique. Cest le Courbe intact, et le Courbe blessé.
C'est le Courbe mort et le Courbe qui vit.
PEER GYNT, jette sa branche.
Mon arme a reçu un sort ; mais j’ai des poings !
(Il fonce.)
LA VOIX
C’est bien, compte sur tes poings, et sur ton corps. Hi-hi, ainsi, Peer, tu atteindras le faîte.
PEER GYNT, revient.
Avance ou recule, et c'est même distance;...
entre ou sors, et c'est toujours aussi étroit !
Il est ici ! Là ! Et où qu’on se retourne !
Sitôt que j'en sors, je suis en plein milieu... Nomme-toi! Laisse-toi voir! Tu es quoi? Dis!
PEER GYNT, ACTE II
Le Courbe !
LA VOIX
PEER GYNT, tâtonnant.
Ni mort, ni vif. Brumeux, visqueux.
Pas même non plus un être ! C'est se battre dans un monceau d'ours mi-éveillés qui grognent !
Donne donc des coups !
(Il crie.)
LA VOIX
Le Courbe n'est pas fou.
PEER GYNT
Frappe !
LA VOIX
Le Courbe ne se bat pas !
PEER GYNT
Lutte ! Il faut !
LA VOIX