‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 59 sur 148 · LE PLUS VIEUX TROLD DE COUR · texte numérisé non relu

LE PLUS VIEUX TROLD DE COUR

Le vieux de Dovre parle ; c'est lui qui est sage et toi qui es le fou !

LE VIEUX DE DOVRE

Songe de combien d’ennuis et de chagrins tu pourras, bon an, mal an, te libérer.

Et rappelle-toi que la vue est la source des larmes, fâcheuse et amère lessive.

PEER GYNT

C'est bien vrai ; et même on lit, au sermonnaire : si ton œil te scandalise, arrache-le.

Écoute ! Dis-moi quand la vue redevient une vue humaine?

LE VIEUX DE DOVRE

Oh, jamais, mon ami.

PEER GYNT

Non, vraiment ! Alors, je ne veux rien savoir.

LE VIEUX DE DOVRE Comment vas-tu faire alors?

PEER GYNT

Je m'en irai.

ŒUVRES d'iTALIE

LE VIEUX DE DOVRE

Halte-là ! Il est aisé d’entrer ici ;

mais sur le dehors ma porte n’ouvre pas.

PEER GYNT

Bon, tu ne vas pas me contraindre par force?

LE VIEUX DE DOVRE

Sois donc raisonnable, écoute, prince Peer !

Tu as de beaux dons pour être trold. Voyez s’il n’a pas déjà un genre presque trold?

Et trold tu veux être?

PEER GYNT

Oui, parbleu, je le veux.

Pour une mariée avec un bon royaume en dot, je consens à quelque sacrifice.

Mais il faut garder en tout quelque mesure.

La queue, je l’ai prise, oui, je le reconnais ; mais je peux ôter ce que m’a mis le trold de cour. J’ai jeté mes braies, vieilles et rapiécées ; mais je peux encore les boutonner sur moi.

Et certes je peux me délester aussi des façons et des usages dovriens.

Jurer qu’une vache est femme, je le peux; un serment, ça peut toujours se digérer;...

mais savoir qu’on ne peut jamais s’affranchir, qu’on ne peut mourir en homme convenable, qu’il faut vivre en trold jusqu’au bout de ses jours,., le fait que jamais on ne peut reculer, comme dit la Bible, oui, c’est à quoi tu tiens, mais à quoi jamais je ne consentirai.

PEER GYNT, ACTE II

LE VIEUX DE DOVRE

Maintenant je suis, par ma fourbe, en colère ; et je ne suis pas, alors, bon à narguer.

Face jaune du jour clair ! Me connais-tu?

Attenter d’abord à Thonneur de ma ûlle...

PEER GYNT

Tu en as menti !

LE VIEUX DE DOVRE

Il faut que tu réponses,

Diras-tu que je... !

LE VIEUX DE DOVRE

Comment? Peux-tu nier qu’elle était l’objet de ton ardent désir?

PEER GYNT, siffle.

C’est là tout? Qui diable y attache importance?

LE VIEUX DE DOVRE

Que l’homme est semblable à lui-même toujours. Vous reconnaissez l’esprit, tous, de la bouche ; mais ce que l'on peut saisir des mains seul compte. Alors, selon toi, le désir, ce n’est rien?

Attends, tu auras bientôt preuve patente...

PEER GYNT

Je ne mords pas à l’hameçon du mensonge.

LA FEMME EN VERT

Mon Peer, tu vas être père dans l’année.

ŒUVRES D'iTALIE

PEER GYNT Ouvrez, je m’en vais.

LE VIEUX DE DOVRE

Dans une peau de bouc

tu auras Tenfant.

PEER GYNT, en sueur^ s'essuie.

Que ne suis-je éveillé !

LE VIEUX DE DOVRE Au palais, on l’enverra?

PEER GYNT

A la paroisse !

LE VIEUX DE DOVRE

C’est bien, prince Peer ; ceci est ton affaire.

Mais ceci est sûr : ce qui est fait, est fait, et ton rejeton va pousser et grandir !

ces hybrides-là poussent follement vite...

PEER GYNT

Heu,... ne va pas, vieux, bondir comme un taureau! Sois juste, mademoiselle. Qu’on s’entende.

Sache donc que je ne suis prince, ni riche et tu peux me mesurer ou me peser, tu gagneras peu à m’avoir, crois-le bien.

(La femme en vert se trouve mal et est emportéi par des filles-irolds.)

LE VIEUX DE DOVRE, le regarde un instant avec un grand mépris

puis, dit :

Enfants, qu’on le jette au mur de roc ! en pièces !

PEER GYNT, ACTE II

LES JEUNES TROLDS

Père, on joue d'abord au grand-duc et à Taigle !

Jeu du loup ! Chat œil de feu et souris grise !

LE VIEUX DE DOVRE

Vite, soit ! Je dors et suis vexé. Bonsoir !

(Il son.)

PEER GYNT, poursuivi par les jeunes trolds.

Lâchez-moi, engeance du diable !

(Il veut monter dans la cheminée.)

LES JEUNES TROLDS

Mordez son derrière !

PEER GYNT

Aïe !

Gnomes ! nixes !

(Il veut descendre par la trappe de la cave.)

LES JEUNES TROLDS

Fermez les fissures !

LE TROLD DE COUR

Ils s’amusent bien, les petits !

PEER GYNT, luttant avec un tout petit irold qui s'acharne à lui mordre Voreille.

Lâche, ordure !

LE TROLD DE COUR, le tape sur les doigts.

Attention, vaurien ! c’est un enfant royal !

PEER GYNT

Oh, un trou de rat... !

(Il y court.)

ŒUVRES D’ITALIE

LES JEUNES TROLDS

Ferme-le, frère nixe !

PEER GYNT

Le vieux est affreux, mais les jeunes sont pires.

LES JEUNES TROLDS

Écharpez-le !

PEER GYNT

Oh, si Ton était souris !

(Il court de tous côtés,)

LES JEUNES TROLDS, fourmillent autour de lui.

Fermez tout ! Fermez !

PEER GYNT, pleurant.

Ah, que ne suis-je un pou !

(Il tombe.)

LES JEUNES TROLDS

Aux yeux maintenant !

PEER GYNT, enfoui sous un tas de trolds.

Mère, au secours, je meurs!

(Des cloches d'église sonnent au loin.) LES JEUNES TROLDS

Les cloches au fjeld ! C’est les vaches du prêtre !

(Les trolds s'enfuient en tumulte avec des cris. La salle s'effondre; tout disparaît.)

PEER GYNT, ACTE II

(Obscurité noire. On entend Peer Gynt frapî.er autour de Un avec une grosse branche.)

PEER GYNT Réponds ! Qui es-tu?

UNE VOIX DANS LES TÉNÈBRES Moi-même.

PEER GYNT

Écarte-toi !

LA VOIX

Fais le tour ! La butte est assez grande, Peer !

PEER GYNT, veut passer ailleurs^ mais se heurte.

Qui es-tu?

LA VOIX

Moi-même. En peux-tu dire autant?

PEER GYNT

Moi, je dis ce que je veux ; j'ai bonne épée ! Méfie-toi ! Aïe, ouf, elle va frapper dur !

Saül en a bien tué cent ; Peer Gynt, mille !

Qui es-tu?

LA VOIX

(Il frappe.)

Moi-même.

PEER GYNT

Imbécile réponse ;

garde-la pour toi ; elle n'éclaircit rien.

Quoi es-tu?

LA VOIX

Je suis le grand Courbe.

ŒUVRES D'ITALIE

PEER GYNT

Ah, vraiment !

L'énigme était noire ; elle est maintenant grise. Écarte-toi, Courbe !

LA VOIX

Fais le tour, Peer Gynt !

Droit !

PEER GYNT

Il est tombé !

(Il frappe.)

(Il veut avancer^ mais se heurte.)

Oh, sont-ils donc plusieurs?

LA VOIX

Le Courbe, Peer Gynt ! Il est seul et unique. Cest le Courbe intact, et le Courbe blessé.

C'est le Courbe mort et le Courbe qui vit.

PEER GYNT, jette sa branche.

Mon arme a reçu un sort ; mais j’ai des poings !

(Il fonce.)

LA VOIX

C’est bien, compte sur tes poings, et sur ton corps. Hi-hi, ainsi, Peer, tu atteindras le faîte.

PEER GYNT, revient.

Avance ou recule, et c'est même distance;...

entre ou sors, et c'est toujours aussi étroit !

Il est ici ! Là ! Et où qu’on se retourne !

Sitôt que j'en sors, je suis en plein milieu... Nomme-toi! Laisse-toi voir! Tu es quoi? Dis!

PEER GYNT, ACTE II

Le Courbe !

LA VOIX

PEER GYNT, tâtonnant.

Ni mort, ni vif. Brumeux, visqueux.

Pas même non plus un être ! C'est se battre dans un monceau d'ours mi-éveillés qui grognent !

Donne donc des coups !

(Il crie.)

LA VOIX

Le Courbe n'est pas fou.

PEER GYNT

Frappe !

LA VOIX

Le Courbe ne se bat pas !

PEER GYNT

Lutte ! Il faut !

LA VOIX

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