‹ Œuvres complètes. tome huitièmeChapitre 58 sur 148 · UN AUTRE JEUNE TROLD · texte numérisé non relu

UN AUTRE JEUNE TROLD

Lui tirerai-]'e

les cheveux?

UNE JEUNE TROLD

Oho, je le mords à la cuisse !

UNE SORCIÈRE-TROLD, avec une cuiller à pot.

Faudra-t-il en faire un bouilli?

UNE AUTRE SORCIÈRE-TROLD, ^.vec un couperet.

Le rôtir

à la broche, ou le cuire à la casserole?

LE VIEUX DE DOVRE

Soyons de s^.ng-froid !

(D'un signe il prie ses intimes de venir plus près de lui,)

Gardons-nous de crâner.

En ces derniers temps, nous avons décliné ; nous ne savons plus sur quel pied nous tenir, et il ne faut pas refuser qui vous aide.

T. VIII

ŒUVRES d’iTALIE

Le garçon, d'ailleurs, est presque sans défaut, et bien bâti même, autant que je peux voir.

Il est vrai qu'il a seulement une tête ; mais ma fille aussi n'en a pas davantage.

Le trold à trois chefs n’est plus guère de mode ; à peine en voit-on même qui ont deux têtes, et encore, elles ne valent pas grand'chose.

fA Peer Gynt.)

Et alors, c'est ma fille que tu demandes?

PEER GYNT

Oui, ta fille, et le royaume comme dot.

LE VIEUX DE DOVRE

Tant que je vivrai, tu auras la moitié, et l’autre moitié quand je disparaîtrai.

PEER GYNT

Ça me va ainsi.

LE VIEUX DE DOVRE

Oh, halte, mon garçon;... tu as aussi des engagements à prendre.

Le pacte est rompu, si tu en romps un seul, et tu ne pourras sortir d’ici vivant.

Promets donc d’abord de n'avoir nul souci de ce qui est hors des bornes des Rondanes ; tu fuiras le jour, l’action, et tout lieu clair.

PEER GYNT

Si j'ai nom de roi, cela sera facile.

PEER GYNT, ACTE II 163

LE VIEUX DE DOVRE Ensuite,... je vais éprouver ton esprit...

(Il se lève,)

LE PLUS VIEUX TROLD DE COUR, à Peer GynL Voyons si tu as une dent de sagesse pour casser la noix de T énigme du roi !

LE VIEUX DE DOVRE

Entre hommes et trolds, quelle est la différence?

PEER GYNT

Il n’y a, je trouve, aucune différence.

Les trolds veulent, grands, rôtir, petits, griffer c’est comme chez nous, aussitôt qu’on le peut.

LE VIEUX DE DOVRE

C’est vrai ; là-dessus nous sommes bien d’accord. Mais l’aube, c’est l’aube, et le soir, c’est le soir, si bien qu’il y a différence quand même...

Et tu vas entendre en quoi elle consiste :

Là-bas, au dehors, sous la voûte brillante, les hommes, entre eux, se disent : « Sois toi-même ! » Mais ici, chez nous, dans le troupeau des trolds, la formule est : « Trold, sois à toi-même... assez ! »

LE TROLD DE COUR, à Peer Gynt,

Vois-tu jusqu’au fond?

PEER GYNT

Ça me paraît brumeux.

LE VIEUX DE DOVRE

« Assez », mon garçon, est le mot vigoureux et tranchant, qui doit figurer dans tes armes.

ŒUVRES D’ITALIE

PEER GYNT, se gratte derrière Voreille.

Non, mais...

LE VIEUX DE DOVRE Il le faut, pour être maître ici !

PEER GYNT

Enfin, zut ; passons ; ce n’est pas pis, en somme...

LE VIEUX DE DOVRE

Puis, il faut que tu apprennes à goûter les mœurs simples de notre vie domestique.

(Il fait un signe; deux trolds à têtes de cochons^ en bonnets de nuit blancs^ etc.^ apportent à boire et è manger.)

Vois : gâteaux de vache, hydromel de taureau ; ne demande pas s’il est aigre ou sucré ; rimportant, jamais il ne faut l’oublier, est que c’est ici, chez nous, qu’on l’a brassé.

PEER GYNT, repousse les aliments.

Le diable soit de vos boissons domestiques !

Aux mœurs du pays je ne peux me plier.

LE VIEUX DE DOVRE

Le bol est en or, et il est à qui boit.

Ma fille s’attache au possesseur du bol.

PEER GYNT, réfléchissant.

C’est écrit : il faut contraindre ta nature;... la boisson doit être, à l’usage, moins aigre.

Eh bien, soit !

(Il se décide.)

PEER GYNT, ACTE II l 6 $

LE VIEUX DE DOVRE Allons, voilà qui est bien dit.

Tu craches?

PEER GYNT

Il faut que Thabitude vienne.

LE VIEUX DE DOVRE

Puis, tu jetteras tes habits de chrétien ; car tu sauras qu’à l’honneur de notre Dovre, tout est fait au fjeld, ici, rien aux vallées, sauf le nœud de soie tout au bout de la queue.

PEER GYNT, en colère.

Je n’ai pas de queue !

Tu peux en avoir une.

Trold de cour, lie lui bien ma queue du dimanche. PEER GYNT

Jamais de la vie ! Vous moquez-vous de moi?

LE VIEUX DE DOVRE Ne demande pas ma fille le cul nu.

PEER GYNT

Faire un animal de l'homme !

LE VIEUX DE DOVRE

Tu te trompes,

mon fils ; je te fais prétendant convenable.

Tu auras un nœud jaune feu à porter, ce qui passe ici pour le plus grand honneur.

ŒUVRES D’ITALIE

PEER GYNT, réfléchi.

L'homme ne serait, a-t-on dit, qu’un fétu.

Il faut s’adapter quelque peu aux usages.

Fais vite !

LE VIEUX DE DOVRE Tu es un gars accommodant.

LE TROLO DE COUR Vois comme tu peux frétiller joliment !

PEER GYNT, hargneux.

Oh, vous n’allez pas encore me contraindre?

Ma foi de chrétien, la voulez-vous aussi?

LE VIEUX DE DOVRE

Non, tu peux tranquillement la conserver.

La foi peut passer ; nulle douane sur elle.

Surface et habit sont ce qui fait un trold.

Pourvu que tu aies même aspect, même habit, tu peux nommer foi ce qui nous terrifie.

PEER GYNT

Bon, tu es, malgré les conditions nombreuses, gars plus raisonnable qu’on ne pourrait craindre.

LE VIEUX DE DOVRE

Oui, nous, trolds, valons mieux que notre renom ; en cela aussi, vous et nous différons...

Mais on a fini les affaires sérieuses ; nous voulons ravir nos yeux et nos oreilles.

Musicienne, joue de la harpe de Dovre !

Toi, danseuse, cours sur le plancher de Dovre !

{Musique et danse,)

PEER GYNT, ACTE II

LE TROLD DE COUR Que t'en semble?

Semble? Hum...

Que vois-tu?

LE TROLD DE COUR

Oui, parle sans crainte.

PEER GYNT

Spectacle effroyablement laid.

Du sabot une vache frappe un boyau.

A ce bruit trottine une truie en chaussettes.

LES TROLDS DE COUR Qu'on le mange !

LE VIEUX DE DOVRE

Il a, VOUS savez, des sens d'homme !

DES FILLES-TROLDS

Fuh, arrachez-lui les yeux et les oreilles !

LA FEMME EN VERT, pUiivanL Hi, ce qu'il nous faut entendre et supporter, ma sœur et moi, quand nous jouons et dansons !

PEER GYNT

Oho ! c'était toi? On peut blaguer un peu sans penser à mal, tu sais, dans une fête.

LA FEMME EN VERT Tu peux le jurer?

PEER GYNT

Charmants étaient la danse et le jeu, le chat me griffe si je mens !

ŒUVRES D’ITALIE

LE VIEUX DE DOVRE

Comme c'est curieux, cette nature humaine ; elle reste un temps si long indéfectible.

Un accroc subi en luttant avec nous marque bien un peu, mais est vite guéri.

Mon gendre est accommodant comme pas un ; ses braies de chrétien, il les a rejetées, il a bien voulu boire au bol d'hydromel, il s'est laissé mettre au derrière la queue,.,, si docile, en somme, à toutes nos demandes, que le vieil Adam semblait à tout jamais chassé, je croyais pouvoir en être sûr; mais voilà soudain qu'il reprend le dessus.

Hé oui, oui, mon fils, il faut qu'on te guérisse de cette nature humaine qu'on te voit !

PEER GYNT

Et que feras-tu?

LE VIEUX DE DOVRE Je t'égratignerai

à l'œil gauche, un peu ; ça te fera loucher ; mais tout paraîtra beau et noble à ta vue.

Et après, je taillerai ta vitre droite...

PEER GYNT

Tu es saoul?

LE VIEUX DE DOVRE, pose sur la table quelques instruments tranchants.

Vois les outils du vitrier.

On te bandera comme un taureau furieux.

PEER GYNT, ACTE II 169

Alors tu verras la mariée très belle,...

et jamais ta vue ne sera plus blessée

par porcs trottinants et vaches à clochette...

PEER GYNT

C'est de la folie !

Page 1