LE PRÉVÔT
Oui,... tout ce qui est grand et fort, c'était lui, prétendait-il, qui l'avait fait.
Mais excusez-moi,... j'ai autre chose à faire...
(Il s*en va.)
PEER GYNT
Et ce curieux homme, où est-il maintenant?
UN HOMME AGÉ
Sur la mer il est parti à l'étranger ;
il a mal tourné, comme on pouvait prévoir,
et voilà longtemps qu'il a été pendu.
PEER GYNT
Pendu? Ah vraiment ! Oui, je le savais bien ; feu Peer Gynt est jusqu'au bout resté lui-même.
(Avec un salut.)
Adieu donc, et grand merci pour aujourd'hui !
(Il fait quelques pas^ mais s'arrête.)
Hé, joyeux garçons, et vous, charmantes femmes, voulez-vous entendre une fable en échange?
PLUSIEURS
Oui, si tu en sais?
PEER GYKT
Oh, je n’en manque pas...
(Use rapproche; il lui vient une expression singulière.)
PEER GYNT, ACTE V
A San Francisco j'ai déterré de Tor.
Pleine de jongleurs était toute la ville.
L'un raclait du violon avec ses doigts de pied ; un autre à genoux dansait le halling espagnol ; un troisième, m'a-t-on dit, faisait des vers pendant que son crâne était percé de part en part.
Le diable aussi vint au rendez-vous des bateleurs il voulait tenter la chance, lui aussi.
Sa spécialité consistait à savoir
grogner comme un vrai cochon, à s'y méprendre.
Sans qu'il fût connu, sa personne attirait.
La salle était comble, et l'attente excitée.
Il parut en cape à nombreux pans flottants ; comme on dit en allemand, man muss sich drappieren. Mais nul ne savait que dessous cette cape le malin avait introduit un cochon.
Alors commença la représentation.
Le diable pinça le cochon, qui grogna.
Tout cela eut lieu comme une fantaisie sur la vie contrainte et libre du cochon ;... pour finir, un cri, comme sous le couteau ;... et l'artiste, avec un grand salut, sortit...
Les gens de métier discutèrent, jugèrent ; il y eut éloge et blâme en même temps ;...
la voix fut trouvée par quelques-uns trop faible ; pour d'autres, le cri de mort était trop étudié;... mais tous, sur un point, étaient d'accord : c'était très exagéré en tant que grognement...
tel fut le succès du diable, car il était bête, n'ayant pas tenu compte de son public.
(Il salue et s*en va. Un silence dérouté pèse sur la foule.)
ŒUVRES D'iTALIE
(Soir de Pentecôte. Dans la grande forêt. Assez loin, à un endroit défriché, une cabane avec des cornes de renne au-dessus de la porte.)
PEER GYNT, marche courbé^ et arrache des oignons sauvages, PEER GYNT
C'est un point de vue. Et quel est le suivant?...
Il faut tout tenter, et choisir pour le mieux.
C'est ce que j'ai fait,... commençant par César pour tomber jusqu'à Nabuchodonosor.
Parcourir la Bible était ainsi mon lot...
Le vieux gars est donc revenu vers sa mère.
C'est écrit, d'ailleurs : tu es sorti de terre...
Ce qu'il faut pour vivre est se remplir la panse.
La remplir d'oignons sauvages? C'est médiocre ;... je serai malin et tendrai des collets.
Je n'aurai pas soif ; le ruisseau a de l'eau ; et je compterai, parmi les animaux sauvages, tout de même pour le premier.
Et quand je mourrai,... ce qui arrivera,...
je me glisserai sous quelque gros chablis ; comme l'ours entasserai sur moi des feuilles, et graverai dans l'écorce en grandes lettres :
Ici gît Peer Gynt, cet honnête garçon, empereur de tous les autres animaux...
Empereur?
(Il rit en dedans.)
Ah, vieux coucou diseur d’augures!
Empereur, non pas ; toi, tu es un oignon.
Je vais t’éplucher maintenant, mon cher Peer !
Tu peux sangloter ou prier, rien n’y fait.
(Il prend un oi gnon quHl épluche pelure par pelure,)
PEER GYNT, ACTE V
Voici enlevée la couche extérieure ;
c'est rhomme en péril de mer sur une épave.
Voici celle du passager, mince et line
elle a tout de même un peu goût de Peer Gynt.
Là, en dedans, c'est le moi du chercheur d'or ; le suc est parti,... s'il en a jamais eu.
Cette peau grossière avec sa pointe dure, c'est le chasseur de peaux de la baie d'Hudson.
Là, on dirait une couronne ;... merci !
Celle-là, nous la jetons sans discussion.
Le savant d'histoire ancienne, bref, mais fort.
Et voici, tout frais et juteux, le prophète.
Il pue le mensonge, ainsi qu'il est écrit, à faire pleurer les yeux d'un honnête homme.
Cette couche qui se replie doucement, c'est le beau monsieur qui vivait vie joyeuse.
La suivante a l'air malade et des traits noirs ;... le noir représente à la fois prêtre et nègre.
(Il enlève plusieurs couches à la fois.)
Quelle quantité prodigieuse de couches !
Le noyau enfin ne va-t-il pas paraître?
(Il achève d'éplucher tout Voignon.)
Non, il n'en fait rien, parbleu ! Jusqu'au milieu, tout est couche après couche,... plus ou moins grandes... la nature a de l'esprit !
( Il jette les restes.)
Songer? Au diable !
Si l'on réfléchit, aisément on trébuche.
ŒUVRES D'ITALIE
Bah, je peux d'ailleurs narguer le danger, moi car je suis solide sur mes quatre pattes.
(Il se gratte la nuque.)
Que tout cela fait un drôle de ménage.
Ce qu'on nomme vie tient un peu du renard.
Et si, pour saisir, on avance les mains,
Mikkel saute, et l'on prend autre chose,... ou rien.
(Il est arrivé près de la cabane^ l’aperçoit, et reste interdit.)
Cette hutte? Sur la lande... ! Ho !
(Il se frotte les yeux.)
Il me semble
que j'ai autrefois connu cette bâtisse...
Le crâne de renne au-dessus de la porte... !
Une fée de mer à la queue de poisson... !
Je mens ! Pas de fée !... Rien que des clous,... des planserrure à se garer des idées de nisse... ! [ches,.-
SOLVEJG, chante dans la cabane.
Tout est prêt pour la pentecôte.
Mon cher garçon qui es si loin, vas-tu arriver?
Si ta charge est lourde, donne-toi du temps je t'attendrai bien ; je te l'ai promis.
PEE R GYNT, se lève sans bruit ^ pâle comme la mort.
Telle se souvient,... et tel a oublié.
Tel a tout perdu,... et telle a conservé...
PEER GYNT, ACTE V
Oh, rigueur!... Et le jeu n'est pas à refaire !
Oh, angoisse!... Ici se trouvait mon empire!
(Il court au sentier de forêt.)
(Nuit. Une lande de pins. Un incendie de forêt l*a dévastée. Troncs d'arbres carbonisés jusqu’à des lieues de distance. Des nuages blancs çà et là au-dessus des bois.)
PEER GYNT, court sur la lande,
PEER GYNT
Cendre, brume, poudre au vent,...
on a là de quoi bâtir !
C'est pourri dedans, ça pue ; tombe crépie, rien de plus.
Fable et rêve et vain savoir vont ensemble aux pyramides ; l'œuvre montera sur elles par les marches du mensonge.
Fuir le grave et les remords brille en pancarte au sommet, et la trompette proclame :
Petrus G5mtus Cæsar fecit !
(Il écoute.)
On dirait des pleurs d'enfants?
Pleurs qui forment presque un chant...
Des pelotes à mes pieds... I
(Il donne un coup de pied.)
Pfut ! Vous barrez le chemin.
ŒUVRES d'iTALIE
LES PELOTES, par terre.
Nous sommes des pensées que tu devais penser ; tu devais nous donner des petons pour courir.
PEE R GYNT, fait le tour.
J'ai donné la vie un jour;...
un bancal en résulta.
LES PELOTES Nous devrions voler comme voix émouvantes,...
et il nous faut rouler, pelotes de fil gris.
PEER GYNT, trébuche.
Boule maudite ! A ton père donnes-tu un croc-en-jambe?
(Il s*enfuit.)
FEUILLES FANÉES, volant au vent.
Nous sommes un mot d’ordre que tu devais dicter !
Vois le piteux état où nous met l’inertie.
De tous côtés, les vers sont venus nous manger ; jamais nous n’avons fait couronne autour de fruits.
PEER GYNT
Soyez aises d’être engrais;...
votre vie n’est donc pas vaine.
PEER GYNT, ACTE V
SOUFFLES DANS L'AIR Nous sommes des chansons que tu devais chanter ! ....
mille fois tu nous as réprimés et contraints.
Dans le fond de ton cœur nous attendions toujours...
sans que tu nous appelles.
Ta gorge est un poison.
PEER GYNT
Sot tenson, poison toi-même !
Ai-je eu temps pour vers et fables?
(Il se dépêche.)
GOUTTES DE ROSÉE, tombant des branches.
Nous sommes des pleurs qui n'ont pas été versés; nous aurions pu fondre la glace aiguë qui blesse.
La pointe est maintenant dans le poitrail velu la blessure est fermée ; nous ne pouvons plus rien.
J'ai pleuré dans les Rondanes,...
j'ai quand même été battu !