‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 115 sur 153 · LES ENFANTS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS

Non maman ; mais veux-tu jouer encore?

Non, non ; pas maintenant.

LES ENFANTS Oh ! mais, maman, tu l’as promis.

NORA

Oui, mais je ne peux pas maintenant. Rentrez ; j'ai tant à faire. Rentrez ; rentrez, mes chers mignons.

(Elle les pousse doucement dans la chambre et ferme la porte derrière eux.)

Non!

NORA, s'assied sur le canapêf prend une broderie , et fait quelques points , puis s'arrête bientôt.

(Elle jette la broderie , se lève , va dans V antichambre , et crie :)

Hélène ! apporte-moi l'arbre.

(Elle va à la table à gauche et ouvre le tiroir; elle s'arrête de nouveau.)

Non, mais c’est tout à fait impossible !

LA BONNE, avec le sapin .

Où faut-il le mettre, madame?

Là, an milieu du salon.

LA BONNE

Y a-t-il autre chose à apporter?

NORA

Non, merci, j'ai ce qu'il me faut.

(La bonne , après avoir posé V arbre, sort; Nova orne l'arbre de Noël.)

Ici, des lumières,... et ici, des fleurs... Quel homme affreux. C'est absurde, absurde ! Ce n'est rien que cela. L'arbre de Noël va être superbe. Je ferai tout ce qu’il te plaira, Torvald;... je chanterai pour toi, je danserai pour toi...

(Helmerf avec un paquet de papiers sotis le bras , arrive du dehors.)

Ah!... tu reviens déjà?

HELMER

Oui. Quelqu'un est-il venu ici?

NORA

Ici? Non.

HELMER

C'est singulier. J'ai vu Krogstad sortir de la maison.

NORA

Vraiment? Ah oui, c'est vrai, Krogstad est venu ici un instant.

Nora, je le vois sur ta figure, il a été ici et t'a prié de parler en sa faveur.

Oui.

NORA

MAISON DE POUPÉE, ACTE I

HELMER

Et tu devais le faire comme si cela venait de toi? Tu devais me cacher qu’il était venu. N’a-t-il pas demandé cela aussi?

NORA

Oui, Torvald; mais...

HELMER

Nora, Nora, et tu as pu promettre cela? Causer avec un pareil individu et lui faire une promesse ! Et par-dessus le marché me dire un mensonge !

Un mensonge?...

NORA

HELMER

N'as-tu pas dit qu’il n’était venu personne?

(Il la menace du doigt.)

Cela ne doit plus jamais arriver à mon petit oiseau chanteur. Un oiseau chanteur doit avoir un bec propre pour gazouiller; jamais de fausses notes.

(Il la prend par la taille.)

N’est-ce pas ainsi que ça doit être? Oui, je savais bien.

(Il la lâche.)

Et maintenant, assez là-dessus.

(Il s'assied devant le poêle.)

Oh ! comme il fait bon et chaud ici.

(Il feuillette un peu ses papiers.) NORA, occupée a l arbre de Noêl} au bout d'un moment .

Torvald !

HELMER

Oui.

NORA

Oh ! comme je suis enchantée du bal costumé chez les Stenborg, après-demain.

Et combien je suis curieux de voir la surprise que tu me réserves.

NORA

Oh ! la fâcheuse idée.

HELMER

Hein?

NORA

Je ne trouve rien qui vaille; tout est si bête, si insignifiant.

HELMER

La petite Nora en est-elle venue à pareil jugement?

NORA, derrière son siège , les bras sur le dossier.

Es-tu très occupé, Torvald?

HELMER

Oh!...

NORA

Qu'est-ce que c'est que ces papiers-là?

HELMER

Des affaires de banque.

NORA

Déjà?

Je me suis fait donner pleins pouvoirs par la direction qui s'en va pour entreprendre les modifications nécessaires dans le personnel et dans l'agencement des services. Il faut que je passe la semaine de Noël à cela. Je veux que tout soit réglé pour le jour de l'an.

MAISON DE POUPÉE, ACTE I

NORA

C'était donc pour cela que le pauvre Krogstad...

HELMER

Hm!

NORA, toujours appuyée sur le dossier de sa chaise> lui passe lentement la main sur les cheveux du cou .

Si tu n'avais pas été si occupé, je t'aurais demandé un énorme service, Torvald.

HELMER

Voyons ça. Qu'est-ce que ça peut-être?

NORA

Il n'y a personne qui ait aussi bon goût que toi. Et je voudrais avoir bonne tournure au bal costumé. Torvald, ne pourrais-tu pas t'occuper de moi, et décider ce que je serai, et comment le costume devra être ajusté.

HELMER

Aha ! la petite volontaire est dans l'embarras et cherche un sauveur?

Oui, Torvald, je ne peux pas m'en tirer sans ton aide.

HELMER

Bon, bon ; j'y penserai ; nous trouverons bien une idée.

NORA

Oh ! que c'est gentil de ta part.

(Elle retourne à l'arbre de Noël; un silence .)

Comme ces fleurs font bien... Mais dis-moi, est-ce vraiment si vilain, ce dont ce Krogstad s'est rendu coupable.

HELMER

Il a écrit des noms supposés. Te représentes-tu ce que ça signifie?

NORA

Ne peut-il l'avoir fait poussé par le besoin?

HELMER

Oiii, ou bien, comme tant d'autres, par légèreté. Je ne suis pas insensible au point de condamner un homme sans merci pour une telle action isolée.

NORA

Non, n'est-ce pas, Torvald !

Bien des gens peuvent se relever moralement, s'ils reconnaissent franchement leur faute et subissent leur peine.

NORA

Leur peine?...

HELMER

Mais Krogstad n'a pas suivi cette voie ; il s'est tiré d'affaire par des artifices et des manigances ; et c'est là ce qui l'a perdu moralement.

NORA

Crois-tu que ce serait?...

HELMER

Songe donc un peu combien un pareil individu, qui se sait coupable, est obligé de mentir, et de feindre et simuler de toutes façons, de porter un masque avec ses proches, même avec sa propre femme et ses propres enfants. Et vis-à-vis des enfants, c'est là le plus terrible, Nora.

NORA

Pourquoi?

MAISON DE POUPÉE, ACTE I

HELMER

Parce qu'une telle atmosphère de mensonge apporte la contagion et un principe morbide dans toute la vie dun foyer. Toute bouffée que les enfants aspirent dans une pareille maison est pleine de germes de quelque chose de laid.

NORA, plus près , derrière lui.

Tu es sûr de cela?

HELMER

Oh ! ma chère, j'en ai eu bien souvent l'expérience comme avocat. Presque tous les gens dépravés de bonne heure ont eu des mères menteuses.

NORA

Pourquoi précisément... des mères?

HELMER

Cela provient le plus souvent des mères ; mais les pères agissent naturellement dans le même sens ; tout avocat le sait très bien. Et pourtant ce Krogstad, pendant des années, chez lui, a empoisonné ses propres enfants par le mensonge et la simulation; c’est pourquoi je le dis moralement perdu.

(Il tend les mains vers elle.)

Aussi ma gentille petite Nora doit me promettre de ne pas parler en sa faveur. Donne la main en signe de cela. Eh bien ! allons, qu’est-ce qu’il y a? Tends-moi la main. C’est bien. Voilà qui est conclu. Je t’assure qu’il me serait impossible de travailler avec lui. J’éprouve littéralement un malaise physique à me trouver en présence de telles gens.

NORA, retire sa main et passe de l'autre côté de l'arbre de Noël.

Comme il fait chaud ici. Et j’ai tant à faire.

HELMER, se lève et rassemble ses papiers.

Oui, il faut aussi que je lise un peu de ceci avant le dîner. Je penserai aussi à ton costume. Et j’ai peut-être aussi quelque chose à mettre dans du papier doré pour l’accrocher à l’arbre de Noël.

(Il lui pose la main sur la tête.)

Oh ! mon petit oiseau chanteur béni.

(Il entre dans son bureau et ferme la porte après lui.)

NORA, à voix basse , après un silence.

Mais non ! Ce n'est pas ainsi. C’est impossible. Il faut que ce soit impossible.

LA BONNE D’ENFANTS, à la porte, à gauche.

Les petits demandent gentiment s’ils peuvent venir trouver maman.

NORA

Non, non, non ; ne les laisse pas venir à moi ! Reste avec eux, Anne-Marie.

LA BONNE D'ENFANTS

Bien, bien, madame.

(Elle ferme la porte.)

NORA, pâle d’effroi.

Corrompre mes petits enfants !... Empoisonner la maison ?

(Court silence; elle dresse la tête.)

Ce n’est pas vrai. Jamais de la vie.

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