‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 116 sur 153 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

(Même salon. Dans le coin près du piano est larbre de Noël, dégarni, abîmé, avec des bouts de bougie brûlés. Le manteau de Nora est étalé sur le canapé.)

NORA, seule dans le salon , marche avec agitation çà et là; elle finit par s'arrêter devant le canapé et prend le manteau .

NORA, lâche le manteau .

Voilà qu’on vient !

(Elle va près de la porte; écoute.)

Non... personne. Naturellement... il ne viendra personne aujourd’hui, le jour de Noël ;... et demain non plus... Mais peut-être...

(Elle ouvre la porte et regarde.)

Non ; rien dans la boîte aux lettres ; elle est vide.

(Elle s'avance dans le salon.)

Bah ! niaiserie ! Il ne mettra naturellement pas sa menace à exécution. Ça ne peut pas arriver. C’est impossible. C’est que j’ai trois petits enfants.

(La bonne d'enfants , avec une grande boîte en carton , arrive de la chambre , à gauche.)

T. XI. — 48i

LA BONNE D’ENFANTS

Voilà, j'ai enfin trouvé la boîte au costume de bal masqué.

NORA

Merci ; mets-le sur la table.

LA BONNE D’ENFANTS, le pose .

Mais il est en bien mauvais état.

NORA

Oh ! je voudrais pouvoir le déchirer en mille morceaux ! LA BONNE D’ENFANTS

Par exemple ! on peut bien le réparer ; un peu de patience.

NORA

Oui, je vais aller trouver madame Linde ; elle m'aidera. LA BONNE D’ENFANTS

Encore sortir? Par ce vilain temps? Madame va se refroidir,... elle sera malade.

NORA

Oh ! ce ne serait pas le pis... Comment sont les enfants? LA BONNE D’ENFANTS

Les pauvres petits jouent avec les cadeaux de Noël, mais...

NORA

Demandent-ils souvent après moi?

LA BONNE D’ENFANTS Ils sont si habitués à être avec leur maman.

NORA

Oui mais, Anne-Marie, je ne pourrai plus désormais être aussi souvent avec eux que jusqu’ici.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

LA BONNE D'ENFANTS

Oh ! des petits enfants s’habituent à tout.

NORA

Tu crois? Tu crois qu’ils oublieraient leur maman, si elle disparaissait tout à fait?

LA BONNE D'ENFANTS

Par exemple !... tout à fait !

NORA

Écoute, dis-moi, Anne-Marie,... j’ai souvent pensé à ça... comment as-tu pu avoir le cœur de placer ton enfant chez des étrangers?

LA BONNE D'ENFANTS

Mais il le fallait bien, puisque je devais être la nourrice de la petite Nora.

NORA

Oui, mais que tu l’aies voulu?

LA BONNE D’ENFANTS

Quand je pouvais avoir une si bonne place? Une fille pauvre qui a eu un malheur doit en être bien contente. Car ce vilain homme n'a rien voulu faire pour moi.

NORA

Mais alors ta fille a dû sûrement t’oublier.

LA BONNE D’ENFANTS

Oh ! que non. Elle m’a écrit quand elle a été confirmée et quand elle s’est mariée.

NORA, lui entoure le cou.

Ma vieille Anne-Marie, tu as été une bonne mère pour moi, quand j’étais petite.

LA BONNE D’ENFANTS

La petite Nora, la pauvre, n'avait pas d'autre mère que moi.

NORA

Et si les petits n'en avaient pas d'autre, je sais bien que tu ferais... Allons, c'est bête.

(EUe ouvre la boîte.)

Va les retrouver. Maintenant je dois... Demain, tu verras comme je serai belle.

LA BONNE D’ENFANTS

Oui, dans tout le bal, madame Nora sera, bien sûr, la plus belle.

(EUe entre dans la chambre , à gauche.)

NORA, commence à dépaqueter , mais ne tarde pas à tout planter là.

Oh ! si j'osais sortir. Si au moins personne ne venait. Si au moins il n'arrivait rien à la maison pendant ce temps-là. C'est des bêtises; personne ne viendra. Brossons le manchon. Surtout ne pas penser. Oh ! les jolis gants, les jolis gants. Oublier ; oublier ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six...

(Elle crie :)

Ah ! voilà qu’ils viennent...

(EUe veut aller à la povte} mais reste indécise .

Mme Linde entrey après avoir ôté son manteau dans

V antichambre.)

Oh ! c’est toi, Kristine? Il n’y a personne d’autre là?... Comme tu as bien fait de venir.

MADAME LINDE

On me dit que tu es venue demander après moi.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

NORA

Oui, je passais par là. Il faut que tu m'aides à ça. Asseyons-nous ici sur le canapé. Regarde. Il y aura bal costumé demain soir, là-haut, chez le consul Stenborg, et Torvald veut que je sois en pêcheuse napolitaine et que je danse la tarentelle, car je l’ai apprise à Capri.

MADAME LINDE

Oho ! tu vas donner une vraie représentation?

NORA

Oui, Torvald dit que je dois le faire. Vois-tu, j'ai là le costume ; Torvald me Ta fait faire là-bas ; mais maintenant il est tout déchiré, et je ne sais pas du tout...

Oh ! ce ne sera pas long à réparer ; c’est seulement la garniture qui s’est un peu défaite çà et là. Une aiguille et du fil? Bon, nous avons là ce qu’il nous faut.

NORA

Oh ! comme c’est gentil de ta part.

MADAME LINDE, cousant.

Alors, tu seras déguisée demain, Nora? Dis donc,... alors je viendrai un moment pour te voir en costume. Mais j’ai tout à fait oublié de te remercier pour l’agréable soirée d’hier.

NORA, se lève et marche dans la pièce .

Oh ! je trouve qu’hier ce 11’était pas aussi agréable ici que d’habitude... Tu aurais dû venir en ville un peu plus tôt, Kristine... Oui, Torvald s’entend vraiment à rendre la maison élégante et agréable.

MADAME LINDE

Et toi tout autant, je pense ; tu n’es pas pour rien la

fille de ton père. Mais, dis-moi, le docteur Rank est-il toujours aussi lugubre qu’hier?

NORA

Non, hier c’était frappant. Mais il faut dire qu’il souffre d’une maladie très dangereuse. Il a une consomption de la moelle épinière. Voilà, c’est que son père était un individu dégoûtant, qui entretenait des maîtresses et cœtera; et c’est pourquoi le fils a été maladif depuis son enfance, tu comprends.

MADAME LINDE, laissant retomber son ouvrage .

Mais, ma chère, ma bonne Nora, d’où est-ce que tu sais cela?

NORA, marchant.

Peuh!... quand on a trois enfants, on reçoit parfois la visite de... de dames qui s’y connaissent un peu en médecine ; et elles vous racontent ceci et cela.

MADAME LINDE, se remet à coudre ; court silence.

Est-ce que le docteur Rank vient tous les jours ici dans la maison?

NORA

Absolument tous les jours. Il est le meilleur ami d’enfance de Torvald, et mon bon ami, à moi aussi. Le docteur fait pour ainsi dire partie de la maison.

MADAME LINDE

Mais dis-moi : cet homme est-il tout à fait sincère? Je veux dire : n'est-il pas enclin à dire des aménités aux gens?

NORA

Non, au contraire. D’où te vient cette idée?

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

MADAME LINDE

Hier, lorsque tu m'as présentée à lui, il a déclaré qu'il avait entendu souvent mon nom ici dans la maison ; mais ensuite j'ai observé que ton mari n'avait aucune idée de ce que j'étais au juste. Comment donc le docteur Rank a-t-il pu?...

NORA

Oui, c'est très juste, Kristine. Torvald m’aime si prodigieusement ; aussi veut-il me posséder tout seul, comme il dit. Dans les premiers temps il était comme jaloux dès que je nommais quelque personne chère de chez moi. Alors je n'en ai plus parlé, naturellement. Mais avec le docteur Rank j'en parle souvent, car il est disposé à écouter cela, vois-tu.

MADAME LINDE

Écoute un peu, Nora ; tu es encore, à beaucoup d'égards, comme une enfant ; je suis pas mal plus âgée que toi, et j'ai plus d'expérience. Je vais te dire une chose ; tu devrais tâcher de te dégager de cette situation avec le docteur Rank.

NORA

De quelle situation est-ce que je devrais tâcher de me dégager?

MADAME LINDE

De ça, de ces rapports, je trouve. Hier, tu as dit un mot d'un riche admirateur qui pourrait te procurer de l’argent...

NORA

Oui,... qui n'existe pas... malheureusement. Eh bien ! après?

MADAME LINDE

Le docteur Rank a-t-il de la fortune?

NORA

Oui, il en a.

MADAME LINDE Et personne à sa charge?

NORA

Non, personne; mais?...

MADAME LINDE

Et il vient ici tous les jours dans la maison?

NORA

Oui, je te l'ai dit.

MADAME LINDE

Comment un homme si distingué peut-il être si indiscret.

NORA

Je ne te comprends pas du tout.

MADAME LINDE

Voyons, ne dissimule pas, Nora. Crois-tu que je ne comprends pas à qui tu as emprunté les douze cents speciedaler?

NORA

Es-tu folle? Peux- tu imaginer chose pareille! Un de nos amis, qui vient ici tous les jours ! Quelle situation terriblement pénible ce serait !

MADAME LINDE

Alors, ce n’est vraiment pas lui?

Non, je t'assure. Jamais l’idée n’a pu me venir un instant... Il n’avait d’ailleurs pas d’argent à prêter dans ce temps-là; il n’a hérité que plus tard.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

MADAME LINDE

Eh bien ! je crois que ç'a été heureux pour toi, ma chère Nora.

NORA

Non, jamais je n'aurais pu penser à prier le docteur Rank... Je suis d'ailleurs bien sûre que si je lui demandais...

MADAME LINDE

Mais tu ne le feras pas, naturellement.

NORA

Non, naturellement. Je ne crois pas pouvoir m'imaginer que cela devienne nécessaire. Mais je suis tout à fait sûre que si je parlais au docteur Rank...

MADAME LINDE

Derrière le dos de ton mari?

NORA

Il faut que je sorte de l'autre histoire ; celle-là aussi, s'est passée derrière son dos. Il faut que je sorte de cette histoire-là.

Oui, oui, c’est aussi ce que je disais hier; mais...

NORA, arpentant la pièce.

Un homme peut se débrouiller là-dedans bien mieux qu’une femme.

MADAME LINDE

Un mari, oui.

NORA

Des bêtises.

(Elle s'arrête.)

Quand on paye tout ce qu’on doit, la reconnaissance de dette vous est rendue?

MADAME LINDE

Bien entendu.

NORA

Et on peut la déchirer en cent mille morceaux, et la brûler,... la sale feuille de papier.

MADAME LINDE, la regarde fixement , rejette son ouvrage , et se lève lentement .

Nora, tu me caches quelque chose.

NORA

Tu peux voir ça sur moi?

Quelque incident est survenu depuis hier matin. Qu'est-ce que c’est?

NORA, s’approche d’elle .

Kristine !

(Elle écoute.)

Chut ! Torvald est rentré. Écoute ; va t'asseoir chez les enfants pour un moment, Torvald ne supporte pas de voir coudre. Tu te feras aider par Anne-Marie.

MADAME LINDE, rassemble une partie des affaires .

Bien, bien, mais je ne m’en irai pas d'ici avant que nous ayons causé ensemble sans détour.

(Elle entre à gauche ; au même instant , Helmer arrive du vestibule.)

NORA, va au-devant de lui.

Oh ! comme je t'ai attendu, cher Torvald.

HELMER

C'était la couturière? . . .

NORA

Non, c'était Kristine ; elle m’aide à mettre mon costume en état. Tu peux penser si je vais faire de l’effet.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

Oui, n’ai- je pas eu là une bonne idée?

NORA

Superbe! Mais ne suis-je pas gentille aussi, moi qui me laisse faire?

HELMER, la prend sous le menton .

Gentille... parce que tu te laisses faire par ton mari? Voyons, voyons, petite folle, je sais bien que ce n’est pas ce que tu voulais dire. Mais je ne veux pas te déranger ; tu vas essayer, je suppose.

NORA

Et toi, tu vas travailler, sans doute?

Oui.

HELMER

(Il montre un paquet de papiers.)

Regarde. J’ai été à la banque.

(Il va pour entrer dans son bureau.)

Torvald.

Oui.

NORA

HELMER, s* arrête.

Si ton petit écureuil t’adressait bien gentiment une prière...?

HELMER

Et après?

NORA

Ferais-tu ce qu’il demande?

HELMER

Il faut naturellement que je sache d’abord ce que c’est.

NORA

L'écureuil courrait de tous côtés et ferait des cabrioles si tu étais bon et complaisant.

HELMER

Voyons, dis ce que c’est.

NORA

L’alouette grisolerait dans toutes les chambres, du matin au soir...

HELMER

Baste, l’alouette le fera quand même.

NORA

Je jouerais la fille-elfe et danserais pour toi au clair de lune, Torvald.

Nora,... ce n’est tout de même pas ce que tu as insinué ce matin?

NORA, plus près.

Si, Torvald, je t’en prie instamment !

HELMER

Et tu as vraiment le courage de revenir à cette question?

NORA

Oui, oui, il faut que tu me l’accordes; il faut que tu laisses Krogstad conserver son poste à la banque.

HELMER

Ma chère Nora, j’ai destiné son poste à madame Linde.

NORA

Oui, c’est tout à fait aimable de ta part ; mais tu n’as qu'à renvoyer un autre employé au lieu de Krogstad.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

HELMER

Voilà tout de même un caprice extraordinaire! Parce que tu Ven vas donner une promesse inconsidérée de parler en sa faveur, il faudrait que je... !

NORA

Ce n’est pas pour cela, Torvald. C’est dans ton propre intérêt. Cet individu écrit dans les plus vilains journaux ; c’est toi-même qui l’as dit. Il peut te faire énormément de mal. J’ai une peur mortelle de lui...

HELMER

Aha! je comprends; ce sont de vieux souvenirs qui t’alarment.

NORA

Que veux-tu dire par là?

HELMER

Tu penses à ton père, naturellement.

NORA

Oui, mais oui. Rappelle-toi comment de méchantes gens ont écrit dans les journaux sur papa et l’ont affreusement calomnié. Je crois qu'ils l’auraient fait destituer si le ministère ne t’avait pas envoyé là-bas faire une enquête, et si tu n’avais pas été si bienveillant et obligeant envers lui.

HELMER

Ma petite Nora, il y a une grande différence entre ton père et moi. Ton père n’était pas un fonctionnaire inattaquable. Moi, je le suis, et j’espère que je continuerai à l’être tant que je serai à mon poste.

NORA

Oh ! personne ne sait ce que de méchantes gens peuvent

inventer. Nous pourrions maintenant être si bien, si tranquilles et heureux dans notre foyer paisible et sans soucis, . . . toi, moi et les enfants, Torvald! C'est pourquoi je te prie instamment...

HELMER

Et justement en intercédant pour lui tu me rends impossible de le conserver. On sait déjà dans la banque que je veux renvoyer Krogstad. Si le bruit se répandait que le nouveau directeur a changé d’avis sous l'influence de sa femme...

NORA

Alors, quoi?...

HELMER

Non, naturellement ; du moment que la petite volontaire pourrait avoir ce qu'elle veut... Je me rendrais ridicule aux yeux de tout le personnel,... je donnerais aux gens l’idée que je suis soumis à toutes sortes d’influences étrangères? Oui, tu peux penser si je serais long à en sentir les conséquences ! Et de plus, il y a un fait qui rend Krogstad tout à fait impossible à la banque, tant que je serai directeur.

NORA

Qu’est-ce que c’est?

HELMER

Peut-être aurais-je pu, à la rigueur, ne pas tenir compte de sa tare morale...

NORA

Oui, n’est-ce pas, Torvald.

HELMER

Et j’entends dire aussi qu’il est fort capable. Mais c’est une connaissance de jeunesse à moi. Une de ces connaissances trop vite faites, et qui sont gênantes plus tard dans

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

la vie. Bref, je peux bien te le dire franchement : nous nous tutoyons. Et cet homme dépourvu de tact ne s'en cache pas du tout, quand il y a d’autres personnes présentes. Au contraire,... il croit que cela l’autorise à prendre avec moi un ton familier, et il tranche à tout instant avec son : toi, Helmer. Je t’assure que cela me cause une impression extrêmement pénible. Il me rendrait ma situation à la banque intolérable.

NORA

Torvald, dans tout cela tu ne dis rien de bien sérieux.

HELMER

Tu trouves? Pourquoi donc?

NORA

Non, car il n’y a là que des raisons mesquines.

HELMER

Qu’est-ce que tu dis là? Mesquines? Tu me trouves mesquin !

NORA

Non, au contraire, cher Torvald ; et c’est précisément pourquoi...

HELMER

Peu importe ; tu qualifies mes motifs de mesquins ; alors, il faut bien que je le sois aussi. Mesquin ! Ah ! oui !... Bon, ceci doit prendre fin, une fois pour toutes.

(Il va dans V antichambre et appelle .)

Hélène !

NORA

Que veux-tu?

HELMER, cherchant dans ses papiers .

Une solution.

(La bonne entre.)

Tenez ; prenez cette lettre ; descendez avec tout de suite. Cherchez un commissionnaire qui la portera. Mais vite. L'adresse est dessus. Tenez, voilà de l'argent.

LA BONNE

Bien.

(Elle sort avec la lettre .)

HELMER, ramasse les papiers .

Voilà, ma petite madame l'entêtée.

NORA, respirant à peine.

Torvald... qu'est-ce que c'est que cette lettre?

HELMER

Le congé de Ivrogstad.

NORA

Rattrape-la, Torvald ! Il est encore temps. Oh ! Torvald, rattrape-la! Fais cela pour moi;... pour toi; pour les enfants ! Tu entends, Torvald ; fais-le ! Tu ne sais pas tout ce que ceci peut amener pour nous tous.

HELMER

Trop tard.

NORA

Oui, trop tard.

HELMER

Chère Nora, je te pardonne cette inquiétude où je te vois, bien qu'elle soit offensante pour moi, au fond. Oui, elle l'est ! N'est-ce pas offensant, peut-être, que tu croies que j'aurais peur de la vengeance d'un avocassier marron? Mais je te pardonne tout de même parce que c'est un joli témoignage de ton affection pour moi.

(Il la prend dans ses bras.)

C’est ainsi comme il faut, ma chère Nora aimée. Advienne ce qu’on verra. Si l’affaire devient sérieuse, crois-moi, j’ai

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

du courage et de la vigueur. Tu verras que je suis homme à tout prendre sur moi.

NORA, épouvantée.

Que veux-tu dire par là?

HELMER

Tout, te dis-je...

NORA, ferme.

Jamais de la vie tu ne feras cela.

HELMER

Bien, nous partagerons, Nora,... comme mari et femme. C'est ce qu’il faut.

(Il la caresse.)

Allons, voyons ; pas ces yeux de colombe effrayée. Tout cela n’est qu’imaginations tout à fait vaines... Tu devrais maintenant danser la tarentelle et t’exercer avec le tambourin. Je vais m’installer dans l’intérieur du bureau, et je fermerai la seconde porte, comme ça je n’entends rien ; tu peux faire tout le bruit que tu voudras.

(Il se tourne , arrivé à la porte.)

Et lorsque Rank viendra, dis-lui où il peut me trouver.

(Il lui fait un signe de têtey entre dans la pièce avec ses papiers , et ferme derrière lui.)

NORA, folle d'inquiétude y est comme clouée sur place ; elle chuchote :

Il serait capable de le faire. Il le fera. Il le fera, malgré tout au monde... Non, ça, jamais de la vie! Tout avant cela! Le salut!... Un moyen d’en sortir...

(Sonnerie dans V antichambre.)

T. XI

Le docteur Rank !... Tout avant cela ! Tout, avant, quoi que ce soit !

( Elle se passe les mains sur la figure, se rajuste, et va ouvrir la porte de V antichambre. Le docteur Rank est là, qui accroche son manteau de fourrure. Pendant ce qui suit, le jour commence à tomber.)

Bonjour, docteur. Je vous ai reconnu à votre coup de sonnette. Mais il ne faut pas entrer chez Torvald maintenant ; je crois qu’il a du travail.

RANK

Et vous?

NORA, pendant qu'il entre et qu'elle ferme derrière lui.

Oh! vous le savez bien,... pour vous j’ai toujours un moment.

RANK

Je vous en remercie. J’en profiterai aussi longtemps que je le pourrai.

NORA

Qu’entendez- vous par là? Aussi longtemps que vous le pourrez?

RANK

Oui. Est-ce que cela vous effraye?

NORA

Peuh ! l’expression est singulière. Attendez-vous quelque événement?

Un événement auquel je suis préparé depuis longtemps. Mais, à vrai dire, je ne croyais pas qu’il se produirait si tôt.

NORA, lui saisit le bras.

Qu’est-ce que c’est que vous avez appris? Docteur, il faut me le dire !

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

RANK, s’assied près du poêle .

Je suis sur la mauvaise pente. Il n’y a rien à y faire.

NORA, respire , soulagée .

C’est de vous que vous parlez?...

RANK

Et de qui d’autre? Inutile de se mentir à soi-même. Je suis le plus pitoyable de mes malades, madame. J’ai entrepris ces jours-ci un examen général de mon état. D’ici un mois je serai peut-être en train de pourrir au cimetière.

NORA

Oh ! fi, les vilaines paroles.

RANK

Le fait aussi est diablement vilain. Mais le pis est tout le vilain qui doit le précéder. Il ne me reste à faire qu’une seule recherche ; quand elle sera terminée, je saurai à peu près quand la décomposition commencera. Il y a ceci, que je veux vous dire. Helmer, avec sa nature délicate, a une répugnance marquée pour tout ce qui est laid. Je ne veux pas l’avoir dans ma chambre de malade...

Oh ! mais, docteur. . .

RANK

Je ne veux pas qu’il y vienne. Je ne veux pas. Je lui ferme ma porte... Aussitôt que je serai sûr du pis, je vous enverrai ma carte de visite avec une croix noire dessus, et alors vous saurez que l’abomination de la désolation a commencé.

NORA

Non, vous êtes tout à fait absurde aujourd’hui. Et moi qui aurais tant voulu vous voir vraiment de bonne humeur.

RANK

Avec la mort qui m’attend?... Et payer ainsi pour un autre. Y a-t-il justice là dedans? Et dans toutes les familles on voit se produire d’une façon ou d'une autre d’aussi impitoyables représailles. . .

NORA, se bouche les oreilles.

Non, c’est absurde! Soyons gais, gais!

RANK

Oui, ma foi, il n’y a rien d’autre à faire de tout cela qu’à en rire. Ma pauvre colonne vertébrale innocente doit pâtir des joyeuses années que mon père a passées quand il était lieutenant.

NORA, près de la table à gauche.

Oui, il était très amateur d’asperges et de foie gras, n’est-ce pas?

RANK

Oui, et de truffes.

NORA

De truffes, oui. Et d’huîtres aussi, je crois?

RANK

Oui, les huîtres ; bien entendu.

NORA

Et puis du porto et du champagne avec. C’est dommage que toutes ces bonnes choses attaquent la colonne vertébrale.

RANK

Surtout quand elles attaquent une malheureuse colonne vertébrale qui n’en a pas joui le moins du monde.

NORA

Oh ! oui, c’est bien là le plus triste.

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

RANK, la regarde d'un air scrutateur .

Hm!

NORA, un peu après .

Pourquoi avez- vous souri?

Non, c’est vous qui avez ri.

NORA

Non, c’est vous qui avez ri, docteur.

RANK, se lève.

Vous êtes une plus grande espiègle que je ne l’aurais cru.

NORA

J’ai l’humeur si folle aujourd’hui.

RANK

C’est ce qu’il semble.

NORA, les deux mains sur ses épaules.

Cher, cher docteur, vous n’allez pas mourir et nous quitter, Torvald et moi.

RANK

Oh ! vous vous consolerez vite de la perte. Celui qui s’en va est bientôt oublié.

NORA, le regarde avec inquiétude .

Vous croyez cela?

RANK

On contracte des liaisons nouvelles, et alors...

NORA

Qui contracte des liaisons nouvelles?

RANK

Vous le ferez tous deux, vous et Helmer, quand je serai parti. Vous-même êtes déjà en bon chemin, il me semble. Que faisait là cette Mme Linde hier soir?

NORA

Aha !... vous n'êtes tout de même pas jaloux de la pauvre Kristine?

RANK

Si, je le suis. Elle va me succéder ici, dans la maison. Quand je manquerai à l'appel, peut-être cette femme...

NORA

Chut ! ne parlez pas si haut ; elle est là.

RANK

Aujourd'hui aussi? Vous voyez bien.

NORA

Rien que pour coudre ma robe. Mon Dieu, comme vous êtes déraisonnable.

(Elle s'assied sur le canapé.)

Soyez gentil, docteur; demain, vous verrez comme je vais bien danser; et alors vous imaginerez que je le fais seulement pour vous,... oui, et pour Torvald, naturellement ;... ça va de soi.

(Elle prend divers objets dans la boîte.)

Docteur ; asseyez-vous là, je vais vous montrer quelque chose.

RANK, s’assied.

Qu’est-ce que c’est?

NORA

Tenez. Regardez

RANK

Des bas de soie.

NORA

Couleur chair. Ne sont-ils pas jolis? Il est vrai qu’il fait si sombre maintenant ; mais demain... Non, non ; vous ne

MAISON DE POUPÉE, ACTE II 503

verrez que la plante des pieds. Oh ! si, vous pouvez bien voir plus haut.

RANK

Hm !

NORA

Pourquoi prenez- vous un air si critique? Croyez-vous peut-être qu’ils ne vont pas bien?

RANK

Il m’est impossible d’avoir là-dessus une opinion fondée.

NORA, le regarde un instant .

Fi ! vous n’avez pas honte?

(Elle lui frappe légèrement V oreille avec les bas.)

Voilà pour vous.

(Elle les range de nouveau.)

Et quelles autres splendeurs est-ce que je vais voir?

NORA

Vous ne verrez rien du tout de plus ; car vous n’êtes pas convenable.

(Elle fredonne un peu et cherche dans la boîte.)

RANK, après un court silence.

Lorsque je suis ainsi, assis avec vous très familièrement, je ne comprends pas... non, je ne peux concevoir... ce que j’aurais pu devenir, si je n’étais jamais venu dans cette maison.

NORA, sourit.

Oui, je crois qu’au fond vous vous plaisez tout à fait chez nous.

RANK, plus bas , regardant devant lui.

Et dire qu’il faut quitter tout cela...

NORA

Des bêtises ; vous ne le quitterez pas.

R AN K, comme précédemment .

... et ne pouvoir même pas laisser un pauvre témoignage de remerciement; à peine un regret passager,... rien de plus qu'une place vide, qui pourra être remplie par la première personne venue.

Et si maintenant je vous demandais?... Non...

RANK

Demander quoi?

NORA

Une grande preuve de votre amitié...

RANK

Oui, oui?

NORA

Non, je veux dire,... un immense service...

RANK

Vous voudriez vraiment, pour une fois, me rendre si heureux?

NORA

Oh ! vous ne savez pas du tout ce que c'est.

RANK

Eh bien ! dites-le.

NORA

Non, mais je ne peux pas, docteur ; c'est beaucoup, beaucoup trop,... à la fois un conseil, une aide et un service.

RANK

D'autant mieux. Je n'ai aucune idée de ce que vous voulez dire. Mais parlez. N'avez-vous pas confiance en moi?

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

NORA

J'ai confiance en vous comme en personne d'autre. Vous êtes mon plus fidèle et mon meilleur ami, je le sais bien. Aussi, je vais vous le dire. Eh bien ! voici, docteur; il y a quelque chose que vous devez m'aider à empêcher. Vous savez combien l’amour que me porte Torvald est profond et prodigieusement fort ; pas un instant il n'hésiterait à donner sa vie pour moi.

R AN K, penché vers elle .

Nora,... croyez-vous qu’il soit le seul...?

NORA, avec un léger tressaillement .

Qui...?

RANK

Qui donnerait avec joie sa vie pour vous.

NORA, tristement .

Ah ! oui.

RANK

Je me suis juré que vous le sauriez avant que je disparaisse. Je ne trouverais jamais une meilleure occasion... Oui, Nora, vous le savez maintenant. Et maintenant vous savez aussi que vous pouvez vous confier à moi comme à personne d'autre.

NORA, se lève: d'un ton simple et calme .

Laissez-moi passer.

RANK, lui fait place , mais reste assis.

NORA, à la porte de V antichambre.

Hélène, apporte la lampe.

( Elle va vers le poêle.)

Oh ! cher docteur, ceci était vraiment vilain de votre part.

RANK, se lève .

Que je vous ai aimée aussi profondément que personne? C'était vilain?

NORA

Non, mais que vous veniez me le dire. Ce n'était pas du tout nécessaire...

RANK

Que voulez- vous dire? Avez- vous su?...

(La bonne entre avec la lampe , la pose sur la table , et ressort.)

Nora,... madame... je vous le demande, avez-vous su?...

NORA

Oh ! que sais-je de ce que j'ai su ou pas su? Je ne peux vraiment pas vous dire. . . Vous avez été bien maladroit, docteur. Tout allait si bien.

Enfin, vous êtes au moins certaine que je suis à votre disposition corps et âme. Voulez-vous alors achever.

NORA, le regarde.

Après cela?

RANK

Je vous en prie, faites-moi savoir ce qu'il y a.

NORA

Vous ne pouvez plus rien savoir maintenant.

RANK

Si, si. Vous n'allez pas me punir ainsi. Permettez-moi de faire pour vous tout ce que peut faire un homme.

NORA

Vous ne pouvez plus rien faire pour moi... Je n ai d'ailleurs certainement besoin d'aucune aide. Vous verrez, tout

MAISON DE POUPÉE, ACTE II

cela n’était qu’imaginaire. Mais oui, bien sûr. Naturellement !

(Elle s’assied dans le fauteuil à bascule , le regarde , sourit.)

Oui, vous êtes vraiment un joli monsieur, docteur. Vous n’avez pas honte, maintenant que la lampe est allumée?

RANK

Non ; vraiment non ! Mais il faut peut-être que je m’en aille... pour toujours?

Non, certes, vous ne le ferez pas. Vous viendrez naturellement ici comme auparavant. Vous savez bien que Torvald ne peut pas se passer de vous.

RANK

Oui, mais vous?

NORA

Oh ! je trouve toujours que c’est très agréable ici, quand vous venez.

RANK

C’est bien cela qui m’a entraîné sur une fausse voie. Vous êtes pour moi une énigme. Souvent il m’a paru que vous aimiez presque autant être avec moi qu’avec Helmer.

NORA

Oui, voyez-vous, il y a des gens que l’on aime le plus, et d’autres avec qui on préfère presque se trouver.

RANK

Hé oui ! il y a du vrai là dedans.

NORA

Lorsque j’étais chez nous, j’aimais surtout papa, naturellement. Mais je trouvais que c’était si amusant, quand je

pouvais me faufiler dans la chambre des bonnes ; car elles ne me grondaient pas du tout ; et puis, elles causaient toujours entre elles de façon si amusante.

Aha ! alors, c'est elles que j'ai remplacées.

NORA, se lève brusquement et va vers lui.

Oh ! mon bon, mon cher docteur, ce n'est pas du tout ce que je voulais dire. Mais vous comprenez bien qu'avec Torvald, c'est comme avec papa...

(La bonne entrey venant de V antichambre.)

Madame.

LA BONNE

(Elle lui parle bas et tend une carte.)

Ah!

NORA, jette un coup d'œil sur la carte.)

(Elle glisse la carte dans sa poche.)

RANK

Quelque chose qui ne va pas?

NORA

Non, non, pas du tout; c'est seulement..., c'est ma nouvelle robe.

RANK

Comment? La voilà, votre robe.

NORA

Ah! oui, celle-là; mais c'est une autre; je l’ai commandée... ; il ne faut pas que Torvald le sache...

Aha ! voilà donc que se découvre le grand secret.

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NORA

Hé oui ! entrez donc chez lui ; il est dans la seconde pièce ; retenez-le un moment...

RANK

Soyez tranquille ; je ne le lâcherai pas.

(Il entre dans le bureau de Helmer.) NORA, à la bonne.

Et il est là dans la cuisine, qui attend?

LA BONNE

Oui, il est monté par l'escalier de service...

NORA

Mais tu ne lui as pas dit qu’il y avait quelqu’un?

LA BONNE

Oui, mais ça n’a servi à rien.

NORA

Il ne voulait pas s’en aller?

LA BONNE

Non, il ne s’en ira pas avant d’avoir parlé à madame.

NORA

Eh bien ! fais-le entrer ; mais sans bruit. Hélène, il ne faut en parler à personne ; c’est une surprise pour mon mari.

LA BONNE

Oui, oui, je comprends bien...

NORA

(Elle sort.)

L’effroyable a lieu. Il vient quand même. Non, non, il ne peut avoir lieu ; il n’aura pas lieu.

( Elle va pousser le verrou de la porte de Helmer.) (La bonne ouvre la porte de V antichambre à Krogstad et la ferme derrière lui. Il est en pelisse de voyage , bottes et bonnet de fourrure.)

NORA, va au-devant de lui.

Parlez bas ; mon mari est à la maison.

KROGSTAD

Bon, ça m'est égal.

NORA

Que me voulez-vous?

C'est pour un renseignement.

NORA

Eh bien ! dépêchez-vous. Ou'est-ce que c’est?

KROGSTAD

Vous savez, je pense, que j'ai reçu mon congé.

NORA

Je n'ai pas pu l'empêcher, monsieur Krogstad. J'ai combattu de toutes mes forces pour votre cause ; mais cela n’a rien fait.

KROGSTAD

Votre mari a-t-il si peu d'affection pour vous? Il sait à quoi je peux vous exposer, et malgré cela, il ose...

NORA

Comment pouvez-vous penser qu'il l'aurait appris? KROGSTAD

Oh ! non, je ne le pensais pas non plus. Cela ne ressemblerait pas du tout à mon bon Torvald Helmer de montrer un tel courage viril...

NORA

Monsieur Krogstad, j’exige qu'on respecte mon mari. KROGSTAD

Certes, tout le respect que je lui dois. Mais puisque vous prenez un tel souci, madame, de tenir ceci caché, j'ose pré-

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