L. 16-17. — tout - très bien.] Et Krogstad le savait
L. 29 -P. 480, 1. 24. — (Nora retire sa main et se dirige vers la table.) Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a?
Nora. — Il fait si chaud ; non, que j’ai de choses à faire.
Stenborg (se lève) — Oui, il faut aussi que je pense à m’acquitter de ma besogne. Et puis l’arbre de Noël sera décoré, les enfants entreront... et puis nous aurons une heureuse et joyeuse soirée, mon petit oiseau chanteur chéri. (Il entre dans son bureau et ferme la porte.)
Nora. — Non, non, non...! ...Oh! baste... ce n’est pas vrai. Je vais décorer l’arbre de Noël. Non ; pas de mes mains !
La bonne d'enfants (à la porte de gauche). — Madame, les enfants demandent la permission d’entrer.
Nora. — Non, non, ne les laisse pas venir à moi. Garde-les avec toi, Anne.
La bonne d’enfants. — Bien, bien, madame ! (Elle rentre dans la chambre d’enfants.)
N ora (pâle d’effroi) . — Les corrompre ? Empoisonner !... Non 1 Si ; si !... Mais c’est impossible ! Il faut que ce soit impossible ! Je l'ai fait par amour !
deuxième acte
Le manuscrit , pour cet acte, est traduit ici intégralement. Même salon.
(Nora met chapeau et manteau ; manchon et gants sont sur la table.)
Nora (inquiète, regarde du côté de la porte). — Quelqu’un est venu? Non, il n'y a personne. Non, bien entendu; il ne T. XI. 38
viendra pas aujourd’hui ; c’est la veille du nouvel an ; et demain non plus... Bah! c’est des bêtises! Il ne viendra pas du tout, bien entendu. Il ne le fera pas. Il n'arrivera rien. C’est impossible... Oh ! Dieu, oh ! Dieu, agis sur l’esprit de Torvald de façon qu’il n'exaspère pas cet homme effroyable. Oh ! Dieu, oh ! Dieu, j'ai trois petits enfants. Oh ! fais cela pour mes petits enfants.
La bonne d’enfants (entrant par la porte à gauche). — Voilà, tout est prêt, si madame voulait... Tiens; madame va sortir?
Nora. — Oui, il faut que je sorte. Est-ce qu’il ne fait pas terriblement chaud ici? Je trouve qu'on étouffe.
La bonne d'enfants. — Mais dehors, le vent est aigre. Chère madame, soyez prudente, au moins ; vous pourriez bien tomber malade.
Nora. — Hé! qu'est-ce que ça fait? Comptes-tu pour un grand malheur de tomber malade?
La bonne d'enfants. — Bien sûr que oui, pardi.
Nora. — Mais les gens sont prévenants avec les malades. Personne n’ira faire du mal à un malade... Oh ! si, il y a tout de même quelqu’un qui le ferait.
La bonne d’enfants. — Non, mais madame...
Nora. — Écoute, Lene, s’il m'arrivait quelque mal, tu me promets que tu prendrais soin des enfants...
La bonne d'enfants. — Mais, madame, vous m’épouvantez. Il y a quelque chose qui ne va pas?
Nora. — Non, mais on ne sait pas ce qui peut arriver. Oh 1 Lene, il ne faut pas que tu les abandonnes jamais, tant qu’ils auront besoin de toi. Me le promets-tu?
La bonne d’enfants (pleurant). — N’ai-je pas soigné Nora quand elle était petite, et n’avait pas de mère? Nora peut-elle croire que j’abandonnerais ses petits enfants?
Nora. — Non, sûrement, je le sais bien, Lene. Oh ! les chers mignons, ils peuvent encore être bien traités, si je... Mais il n’est pas dit qu’il n’arrivera rien. Il peut se passer tant de choses
étranges dans le monde ; il y a tant de gens qui échappent à un grand malheur. Bien souvent ça peut être seulement un rêve. Oh ! que ce serait merveilleux de se réveiller, réfléchir un peu, et s’écrier : j’ai rêvé, j’ai rêvé.
La bonne d’enfants. — Mais, au nom de Dieu, madame...
Nora. — Ne prends pas un air si effrayé. J’ai si peu dormi cette nuit.
La bonne d’enfants. — Oui, c’est la faute à toutes ces soirées. Madame, madame, c’est-il raisonnable ; dehors tous les soirs toute la semaine de Noël; dehors jusque tard dans la nuit.
Nora. — Oui, mais c’est charmant, Lene... il y a de la musique et des lumières, et de beaux costumes... et tant de distraction; on oublie; on ne pense pas... Oh! c'est tout de même charmant de vivre, Lene... d’être jeune,... de vivre vraiment. Vois comme le soleil brille... la neige dégoutte des toits; il ne fait pas froid comme tu disais... c’est un temps de printemps... le printemps va bientôt venir... et... le printemps !
La bonne d’enfants. — Qu’y a-t-il, madame? Vous êtes blanche comme un linge.
Nora. — Oh ! c’est effrayant.
La bonne d’enfants. — Quoi? Qu’y a-t-il?
Nora. — Je suis venue à penser à la terrible histoire que tu racontais quand j’étais petite.
La bonne d’enfants. — Moi?
Nora. — Te rappelles-tu cette fille, là-bas, dans notre région, qui avait été complice du meurtre de son père et qui fut exécutée? Quand on est allé la chercher, elle a crié : non, pas maintenant, au printemps! Pas en plein soleil!... Oui, c’est terrible de mourir au printemps et en plein soleil.
La bonne d’enfants. — Aussi vrai que je vis, le docteur ne sera pas plus tôt là que je...
Nora. — Tu ne diras pas un mot au docteur. Ma vieille bête de Lene... (Elle rit.) comment peux-tu t’effrayer... ha, ha.
ha... tu ne comprends donc pas que je plaisante avec toi...
La bonne d’enfants. — Alors, que Dieu pardonne à Nora...
Nora. — Oui, oui, c’était vilain de ma part. (Elle la caresse.) Ne te fâche pas; je ne le ferai plus jamais. Ah ! voilà que tu ris ! C’est bien, va près des enfants...
La bonne d’enfants. — Oui, je vais y aller. Mais jamais je n’oublierai comme j’ai eu peur. (Elle entre dans la chambre des enfants.)
Nora. — Bien. Maintenant je vais sortir. Surtout ne pas penser. Non, ne pas penser... Brossons le manchon. Les jolis gants. Les jolis gants*.. Écarter cela !... Un, deux, trois, quatre, cinq, six... (Criant). Ah! qui est-ce!
Stenborg (de la porte d’entrée). — Sapristi, qu’est-ce qui se passe?
Nora. — Oh ! c’est toi?
Stenborg. — Naturellement. Y a-t-il de quoi s’effrayer, petite folle? Mais comme tu as l’air fatiguée, chère Nora. Qu’estce que tu as?
Nora. — Tu sais bien qu’on s’est couché tard cette nuit,
Stenborg. — Trop tard. Mais ça ne va pas durer ainsi.
Nora. — Oui, ça va bientôt cesser.
Stenborg. — Heureusement. Le jour de l’an passé, commencera le temps du travail.
Nora. — Le jour de l’an ;... c’est déjà demain.
Stenborg. — Et après-demain les affaires. Tu vas sortir...
Nora. — Oui.
Stenborg. — Encore? Tu es déjà sortie aujourd’hui.
Nora. — Si tu le préfères, je resterai.
Stenborg. — Non, va; ça te remettra des roses aux joues. Elles te vont si bien. Il ne faut pas que ma petite fille-elfe reste là, pâle et les yeux las. J’ai besoin de t’avoir fraîche et vive et en train, pour me sentir tout à fait bien. (Il lui donne un baiser.) Allons, va; je travaillerai pendant ce temps-là. j’ai été à la banque, d’où j’ai emporté ces papiers.
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Nora. — A la banque? As-tu déjà?
Stenborg. — Ce ne sont que des broutilles que je veux voir de plus près. Adieu ; va ; mais ne te refroidis pas.
Nora. — Thorvald.
Stenborg. — Oui.
Nora. — Si ton petit écureuil te demandait bien gentiment quelque chose?
Stenborg. — Et après?
Nora. — Le ferais-tu?
Stenborg. — Il faut d’abord que je sache ce que c’est.
Nora. — L’écureuil courrait partout et ferait des cabrioles, si tu faisais cela.
Stenborg. — Dis ce que c’est.
Nora. — L’alouette grisolerait dans toute la maison...
Stenborg. — Nora...
Nora. — La fille-elfe danserait pour toi, Thorvald...
Stenborg. — Je comprends. As-tu vraiment le courage de revenir sur cette question...
Nora. — Je t’en prie si instamment, Thorvald I
Stenborg. — Tu l’as fait tous les jours pendant toute la semaine.
Nora. — Oui, mais aujourd’hui tu vas me l’accorder.
Stenborg. — Je ne l’accorde pas. Quelle idée as-tu là de craindre ainsi cet individu, de craindre que je m’en fasse un ennemi, qu’il écrive contre moi dans les journaux. C’est une offense contre moi, Nora, une double offense, d'abord de croire que je suis faible, et ensuite que j'ai peur.
Nora. — Non, non, ce n’est pas une offense. Oh ! nous pourrions maintenant être si bien, si tranquilles et heureux ici, dans notre foyer paisible et sans soucis, toi, et moi, et les enfants... Les enfants, les enfants, Thorvald!
Stenborg. — Les enfants? Qu’ont-ils à y voir?
Nora. — Oh ! Thorvald, il faut me l’accorder. Rappelle-toi
que c'est le dernier jour de l’année. C’est la dernière chose que je te demanderai cette année.
Stenborg. — Et tu peux vouloir terminer l'année en réalisant un caprice têtu? Oui tu es têtue, Nora ; tu n’as jamais appris à résister à ce qui te passe par la tête. C’est la faute de ton père. Il était docile avec toi. Il n’a sûrement jamais su rien te refuser. Et je ne l’ai pas su non plus. Il y a de ma faute aussi. Mais il faut que cela change ; ce sera pour ton propre bien.
Nora. — Oui, désormais ! Sois strict, Thorvald,. . . tant que tu voudras ; mais accorde-moi cette unique demande. Entends-tu Thorvald...
Stenborg. — Il faut que cela finisse. (Il tire le cordon de sonnette près de la porte.)
Nora. — Que veux-tu?
Stenborg. — Une solution. (La bonne entre.) Tenez ; prenez cette lettre ; descendez avec tout de suite. Cherchez un commissionnaire qui la portera. Mais vite. L'adresse est dessus. Tenez, voilà de l’argent.
La bonne. — Bien. (Elle sort.)
Stenborg. — Voilà, mon petit oiseau chanteur.
Nora. — Thorvald, qu’est-ce que c’était que cette lettre?
Stenborg. — Une lettre d’affaires.
Nora. — Qu’est-ce que c’était que cette lettre, Thorvald?
Stenborg. — Le congé de Krogstad.
Nora. — Rattrape-le, Thorvald ! Il est encore temps.
Stenborg. — Ce n’est pas le moment ; il faut qu’il l’ait avant que l’année soit écoulée.
Nora. — Oh ! rattrape-le, Thorvald ! Pour moi. Pour toimême. Pour les enfants. Oh 1 Thorvald, tu ne sais pas ce que tu fais.
Stenborg. — Ai-je mérité cela de toi,... cette anxiété? Oui, Nora, c’est m’offenser. Je comprends très bien ton idée. Tu as le souvenir de toutes les plaintes, dénonciations, et polémiques
ÉBAUCHES ET VARIANTES
de presse dont ton père était l'objet, et qui lui ont causé tant d'ennuis. Et alors tu crains que moi, je... C'est là ce qui est offensant, Nora. Tu devrais tout de même savoir que je suis inattaquable, ce que ton père n’était pas.
Nora. — Thorvald !
Stenborg. — Oui, ton père n’était pas un fonctionnaire sans reproche, Nora. Je peux t’en donner une preuve ; je n’ai pas voulu te dire ça jusqu’ici, mais tu le sauras maintenant. Les douze cents speciedaler qu’il t’a donnés lorsque tu tenais tant au voyage en Italie, il ne les a même pas inscrits dans ses comptes ; il n’est même pas possible de voir où il les a pris.
Nora. — Mon pauvre, pauvre père.
Stenborg. — Nora, ma chérie, je ne te dis pas ça pour te froisser, mais pour que tu comprennes la différence entre lui et moi. Je ne reproche rien à ton père, c’était un homme excellent, trop bon ; et puis, il était alors sur son lit de mort.
Nora. — Oh ! comme il a bien fait de mourir !
Stenborg. — Allons, allons ! Mon gentil petit oiseau chanteur. Nous ne voulons pas de ça. Qu’est-ce que c’est? Dire qu’on fait bien de mourir. Est-ce paroles de petits oiseaux chanteurs, à qui justement la vie s’ouvre? Voyons, un visage riant, pour me mettre de belle humeur. N’est-ce pas ta raison d’être?
Nora. — Qui est-ce qui vient?
Stenborg. — Encore inquiète? (Le docteur Rank arrive du dehors.)
Le docteur. — Bonjour, la compagnie. Tout va bien?
Stenborg. — Oh 1 à peu près.
Nora. — Oui, merci, docteur.
Stenborg. — Mais toi, tu n’as pas très bonne mine.
1 En bas de page , sous le commencement de cette réplique , se trouve la note suivante : Tu appelles cela des considérations mesquines. Cette position est l’œuvre de ma vie. Il faut que j’en jouisse en liberté et en beauté. Considérations mesquines 1
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Le docteur. — Moi, je décline ; il n'y a rien à faire.
Stenborg. — Oh ! mais, cher ami...
Le docteur. — Oui, oui. Ça ne sert à rien de se mentir à soi-même. J'ai entrepris ces jours-ci un examen général de mon état. Le résultat est lamentable. Je suis à peu près certain que ce jour de l'an sera le dernier que je verrai. Dans un an je serai là-haut à pourrir dans le cimetière.
Nora. — Ouh ! c'est effroyable.
Le docteur. — Peuh! il faut bien en arriver là un jour. Mais payer ainsi les fautes d’un autre. Est-ce là de la justice? Et dans toutes les familles on voit des sanctions de ce genre. C’est à cause de la vie de lieutenant menée gaiement par mon père que ma pauvre moelle épinière doit me cuire.
Stenborg. — Voyons, cette moelle épinière doit tenir bon longtemps encore.
Le docteur. — Comme un Lazare ; ce n'est guère tentant. Oui, pour une personne heureuse qui se porte bien, ce doit être un désespoir de devoir partir. Pour celui qui a un foyer, des gens aimés autour de soi...
Nora. — Adieu.
Le docteur. — Vous sortez?
Nora. — Oui, oui; j'ai besoin de respirer le bon air. Adieu. (Elle sort.)
Le docteur. — Est-ce qu'elle a quelque chose?
Stenborg. — Je ne sais trop que dire ; elle a été comme ça toute la semaine, dans un état d'excitation peu naturel ; elle a toutes sortes de vaines inquiétudes ; on dirait qu’elle ne se sent pas à son aise dans la maison ; elle ne joue plus avec les enfants.
Le docteur, — C'est le grand changement dans votre situation...
Stenborg. — Oui, ça doit venir de là. Elle semble souvent tourmentée de l'idée que ça ne durera pas.
Le docteur. — Oui, oui.
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Stenborg. — Au commencement, elle en était follement heureuse. Tu peux t’imaginer... elle, avec sa nature exubérante, ce que ça devait être pour elle de se trouver soudain dans une existence sans souci, et même large. Ma pauvre petite Nora ; je me reproche de ne l’avoir pas préparée avec plus de précaution.
Le docteur. — Oui, c’est peut-être ce qu’il aurait fallu.
Stenborg. — Mais je ne pouvais pas me douter..., et de plus, je ne pouvais pas me refuser la joie de la voir dans un si radieux bonheur. (Nora rentre.) Quoi? Tu reviens déjà?
Nora. — Oui, je n’ai pas pu y tenir. Il m’est venu comme une inquiétude ; on ne peut jamais savoir ce qui arrive, quand on est sorti. Il faut que je voie les enfants... (Elle va à la porte, saisit le bouton, mais retire vite la main.)
Stenborg. — Pourquoi n'entres-tu pas?
Nora. — Non, non, je n’entre pas chez eux. C'est inutile ; j’entends que tout est calme; je resterai ici avec toi.
Stenborg. - — Oui, tu vas te passer de ma compagnie pendant une demi-heure, chère Nora.
Nora. — Oh ! non, Thorvald, ne sors pas.
Stenborg. — Je n’y songe pas ; j’ai à travailler. Mais Rank va rester un peu... (Il lui fait signe.) C’était bien ça? Tu m'as dit, il me semble...
Le docteur. — Oui, je me promènerai volontiers un peu sur le nouveau tapis.
Stenborg. — Et je ferme ma porte. Je ne reçois personne, qu’on ne trouble pas ma paix; pas d’écureuils au milieu des papiers... (Il entre dans son bureau et met le verrou quand il y est.)
Nora (ôte chapeau et manteau). — Vous ne trouvez pas qu’il fait terriblement chaud ici, docteur?
Le docteur. — Non, au contraire.
Nora. — Vous avez froid, peut-être?
Le docteur. — Non plus. On est bien et agréablement ici.
comme toujours. C'est un des merveilleux dons que possèdent beaucoup de femmes,... quand on entre dans leur salon, on est comme pénétré d'un doux bien-être.
Nora. — Oui, oui, on est bien ici.
Le docteur. — Oui, n'est-ce pas? Nous autres, garçons, nous avons le sens de cela. Nous savons l’apprécier... et en juger. Les bons maris ne le savent pas toujours. Ils s'habituent tellement ; il leur semble que ce bienfait est ce qui doit être, que la vie comporte cela naturellement. Il en est de cela comme d’un bruit continu ; on ne s’en aperçoit que lorsqu'il cesse. Je suis presque sûr qu'il en va de même pour Stenborg. Maintenant que votre situation le permet, vous devriez le quitter de temps en temps pour quelques jours.
Nora (après un court silence). — Croyez- vous que je lui manquerais beaucoup, si je n'étais plus là?
Le docteur. — Essayez.
Nora. — Non, non, non. Au nom de Dieu, ne parlez pas ainsi. Qui fait cela de bon gré? Le quitter, lui et les enfants?
Le docteur. — Je le savais bien. Mais partir avec lui, madame? Avec lui et les enfants.
Nora. — Oui, ce serait charmant.
Le docteur. — Voyager un peu; revoir la pleine mer,... vous qui aimez tant la mer.
Nora. — Oh [ oui, la mer, la mer ! N’est-ce pas superbe, la mer !
Le docteur. — Et puis, voir le foyer à distance, sous un autre jour.
Nora. — Et revenir, circuler dans son propre appartement, apporter quantité de jolis objets, orner et décorer, jouer avec les enfants, les voir prospérer et devenir aussi grands... (Épouvantée.) Ah... !
Le docteur. — Qu'avez-vous?
Nora. — Oh ! ce n’était rien ; c'était quelque chose que je me suis rappelé, et qui m’était sorti de la tête.
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Le docteur. — Puis-je vous tâter le pouls?
Nora. — Non, non, je n’ai rien ; je vous assure...
Le docteur. — Le moral, en tout cas, est atteint. Croyezvous pouvoir vous en défendre avec moi. Et pourquoi vous en défendre? Pourquoi le cacher à un vieil ami? Car je le suis, tout de même. N’est-ce pas?
Nora. — Oh ! docteur !
Le docteur. — Voyons, qu’y a-t-il?
Nora. — Non, non, je ne peux pas... Si, dites-moi, docteur, Thorvald est-il maintenant tout à fait solide?
Le docteur. — Oui, certainement, il l’est.
Nora. — Êtes-vous tout à fait sûr qu’il pourrait maintenant supporter une forte émotion, une grande douleur ou n’importe quoi de ce genre?
Le docteur. — Quelle émotion ou quelle douleur serait-ce?
Nora. — Je ne peux pas le savoir; il peut arriver tant de choses. Quand il était malade, vous avez dit qu’il devait se garder de toutes fortes émotions.
Le docteur. — Oui, dans ce temps-là.
Nora. — Croyez-vous qu’au fond Thorvald m’aime si énormément?
Le docteur. — Mais, chère madame...
Nora. — Il serait bon, peut-être, qu’il ne le fît pas. Et il me semble qu’il devrait pouvoir le supporter ; il devrait pouvoir y survivre.
Le docteur. — A quoi, madame? A quoi?
Nora. — S’il m’arrivait quelque accident. Docteur, j’ai une si terrible inquiétude. J’ai la tête si détraquée. Si j’allais perdre la raison.
Le docteur. — Qu’est-ce à dire? D’où vous viennent de pareilles idées?
Nora. — Oh ! on ne peut jamais savoir... Ou s’il m’arrivait autre chose ; si je ne pouvais plus être avec lui...
Le docteur. — Quoi?
Nora. — Oh ! docteur, il devrait tout de même pouvoir survivre à cela.
Le docteur. — Chère madame, voilà des divagations qu’il vous faut combattre de toutes vos forces.
Nora. — Oui, certainement ; oui, je le ferai. Mais dites-moi, ne croyez-vous pas que Thorvald, comme d’autres hommes, survivrait s’il me perdait.
Le docteur. — Oui, voyez-vous, cette expression, mourir de quelque événement, ce n'est la plupart du temps qu’une façon de parler, du moins en ce qui concerne les hommes. On survit, en somme, à tout, chère madame. Tout de suite, quand le coup frappe, il semble impossible de le supporter. Mais le temps passe, jour après jour, on apprend à s’adapter à l’inéluctable, on forme des liens nouveaux...
Nora. — Des liens nouveaux !
Le docteur. — Oui, enfin... je veux dire...
Nora. — Des liens nouveaux... î Je n’ai pas pensé à cela. Mais non, non, non !
Le docteur. — Il faut que je parle à Stenborg.
Nora. — De quoi voulez- vous parler?
Le docteur. — De votre état.
Nora. — Vous ne ferez pas cela ! Il ne faut pas le faire î
Le docteur. — Je dois le faire. Ceci m’est tellement inexplicable et si inquiétant...
Nora. — Oh ! je vous en prie, ne le tourmentez pas.
Le docteur. — - Soyez tranquille, je le ménagerai le plus possible ; mais pour lui comme pour vous il faut que nous trouvions moyen...
Nora. — Oh ! il n’y a aucun moyen de sortir de là.
Le docteur. — D’où?
Nora. — De ce qui va venir.
Le docteur. — Hm!... (Il frappe.) Ouvre, il faut que je te parle.
Stenborg (ouvre). — Eh bien?
ÉBAUCHES ET VARIANTES 605
Le docteur. — Écoute... (Baissant la voix.) Soyez tranquille, madame.
(Ils entrent ; on entend le verrou poussé à l’intérieur.)
Nora (écoute à la porte). — De quoi parlent-ils? Ils chuchotent. Que dit -il de moi? Que croit-il? Oh ! il n'y a pas encore. . . Entrons chez les enfants. (Elle s'arrête à la porte de gauche.) Non, non, ne pas les voir. (MmeLinde arrive de l'antichambre.) Oh ! Kristine, c'est toi? Comme tu fais bien de venir.
Madame Linde. — On me dit que tu es venue me demander.
Nora. — Oui, mais tu venais de sortir. Comme tu fais bien de venir. J’ai tant besoin de te voir et de causer avec toi.
Madame Linde. — Et je viens remercier ton mari...
Nora. — Tu le sais déjà?
Madame Linde. — Oui, j'ai reçu la lettre tout à l’heure. Il n'est peut-être pas chez lui?
Nora. — Si, mais le docteur Rank est avec lui. Assieds-toi ici près de moi en attendant. Non, ne nous asseyons pas. Je suis si agitée. Marchons de long en large.
Madame Linde. — Chère Nora, sûrement tu n'es pas bien.
Nora. — Mais si, mais si. Alors tu le sais? Tu as reçu la lettre, disais-tu?
Madame Linde. — Oui, au moment où j'allais sortir. Oh ! c'est un grand service que ton mari m’a rendu.
Nora. — Pourvu que cela te rende heureuse.
Madame Linde. — Je me sens déjà heureuse. Dans ma situation, il n'y a guère de plus grand bonheur que de se savoir en sécurité.
Nora. — Oui, tu as raison ; c’est un grand bonheur de se savoir en sécurité.
Madame Linde. — Ah ! tu ne peux pas apprécier ce sentiment comme moi; tu n'as jamais été tourmentée par les angoisses de l'inquiétude.
Nora. — Non? N'ai-je pas connu l’angoisse pour la vie de mon mari?
Madame Linde. — C’est vrai. Enfin, heureusement ce temps-là est passé.
Nora. — Oui, la sécurité. C’est vraiment une grande chose. Il n’y a pas de plus grand bonheur au monde. (Elle sonne.) Mais qui peut se sentir tout à fait sûr? (La bonne paraît à la porte.) Apportez le thé.
Madame Linde. — Tu iras sans doute à la soirée, là-haut, demain?
Nora. — Demain? Oui, bien sûr. J’irai là-haut. Ce sera une fête d’enfants. J'irai pour les enfants. (La bonne apporte le thé.) Bien, merci, poussez la table un peu plus près du poêle. Et apportez-nous la lampe. (La bonne sort.) Voilà, tu vas prendre place et te mettre à ton aise.
La bonne (apporte la lampe et la pose sur la table qui est près du divan). — Y a-t-il autre chose, madame?
Nora. — Non, merci. (La bonne sort.) Tu vas goûter du vrai thé, Kristine. Je l’ai toujours de première qualité.
Madame Linde. — Et le service à thé aussi. Comme il est beau et de bon goût. Et comme tout va bien ensemble.
Nora. — Oui, c'est ainsi que Thorvald veut tout avoir; il faut du style, comme il dit, sans quoi sa vue est choquée. Vois-tu, le motif qui est sur les tasses répond à celui des serviettes.
Madame Linde. — Oui, vous avez vraiment une vie agréable.
Nora. — Oh ! nous l’aurons désormais encore plus agréable... Désormais... î
Madame Linde. — Qu’est-ce que tu as, Nora?
Nora. — Chut ; ce n’est rien ; un simple élancement dans le côté. Tiens, mets le tabouret sous tes pieds. Nous voilà bien. N’est-ce pas?
Madame Linde. — Oui. Tu as un vrai talent pour rendre la vie plaisante.
Nora. — C’est aussi ce que dit Thorvald.
ÉBAUCHES ET VARIANTES 6oj
Madame Linde. — Oui, que deviendrait ton mari, s'il ne t’avait pas?
Nora. — S’il n’avait pas...? D’où te vient cette idée? Pourquoi ne m’aurait-il pas?
Madame Linde. — Oui, naturellement. Je dis : si il ne t’avait pas.
Nora. — Ne crois-tu pas qu’il pourrait se trouver quelqu’un pour le faire aussi bien que moi.
Madame Linde. — Pas à ses yeux.
Nora. — On voit tout de même souvent qu’un mari oublie sa première femme.
Madame Linde. — Oui, comme bien des femmes oublient leur premier mari.
Nora. — Mais peux-tu comprendre cela, Kristine?
Madame Linde. — Oh ! si ; ça dépend de...
Nora. — * Oui, mais la séparation ; ça, je ne crois pas pouvoir le comprendre.
Madame Linde. — - Non. Mais ça arrive tout de même, chère Nora. Et il faut que ça arrive.
Nora. — Oui, oui, je sais bien ; mais il me semble que ça doit être si terrible, qu’il est tellement impossible d’y survivre...
Madame Linde. — Certes, ce doit être une lutte pénible.
Nora. — Devoir abandonner sa maison, tout, ne pouvoir jamais la revoir, savoir que tout est là, mais qu’on est comme mort pour ce foyer... Dis-moi, Kristine, pourquoi est-ce, en général, que des époux se séparent?
Madame Linde. — Ce peut être parce qu’ils ne vont pas ensemble, ou parce que l’un cause une honte à l’autre.
Nora. — Un mari se sépare alors de sa femme?
Madame Linde. — Oui, c’est ce qu’il fait sans doute dans la plupart des cas.
Nora. — Mais parfois il lui pardonne aussi sans doute?
Madame Linde. — Ça arrive sûrement ; mais crois-tu que ce serait mieux?
Nora. — Non, tu as raison. Ce ne serait pas mieux... Et les enfants, une malheureuse femme séparée dans ces conditions ne les conserve pas non plus? En est-il vraiment ainsi?
Madame Linde. — Oui, je crois; c’est-à-dire, si c’est elle qui est coupable.
Nora. — Oh ! coupable, coupable ; qu’est-ce que ça veut dire, être coupable. Une femme n’a-t-elle pas le droit d’aimer son mari.
Madame Linde. — Oui, précisément; son mari... seulement son mari.
Nora. — Oui, naturellement, qui pense à autre chose? Mais cette loi est injuste, Kristine. On peut clairement voir que ce sont les hommes qui l’ont faite.
Madame Linde. — Aha ! tu as commencé à te lancer dans le féminisme?
Nora. — Non, je ne m’en soucie absolument pas. Mais toi, peut-être?
Madame Linde. — Non, pas du tout. Je le laisse à d'autres ; j’ai assez de lutter pour moi-même.
Nora. — Moi aussi.
Madame Linde. — Toi?
Nora. — Oui, c’est-à-dire... je pense à toutes les malheureuses mères et aux malheureux petits enfants. Kristine, savoir ses enfants confiés à des mains étrangères !
Madame Linde. — Plutôt cela qu’à une mère criminelle.
Nora. — Oh ! que de choses affreuses dans le monde.
(La bonne ouvre à Krogstad.)
La bonne (à voix basse). - — Madame... !
Nora (se retourne, se lève en sursaut ; bas, la voix tremblante — Le voilà !
Madame Linde (de même). — Lui ! Que veut-il !
Nora (à la bonne). — Bien, bien; allez. (La bonne sort. Krogstad s’approche.)
Krogstad. — Je dérange peut-être ces dames?
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Nora. — Que voulez-vous? Mon mari n'est pas chez lui. Krogstad. — Je crois pourtant qu’il est là.
Nora. — Oui, mais on ne peut pas lui parler.
Krogstad. — Je n’en ai d’ailleurs pas besoin.
Nora. — Va, Kristine ; va trouver les enfants.
Madame Linde. — Nora, qu’est-ce qu’il y a?
Nora. — Va, va, Kristine ; il faut que je parle avec cet homme. Madame Linde. — Je comprends.
Nora. — Oh ! tu ne comprends rien.
Madame Linde. — Je comprends. Krogstad... où en êtesvous venu?
Krogstad. — Où vous m’avez poussé.
Madame Linde. — Ah !...
Krogstad. — Maintenant il est trop tard.
Madame Linde. — Krogstad... il faut que nous causions après.
Krogstad. — Trop tard.
Nora. — Va, va. (Mme Linde entre à gauche.) Eh bien? Krogstad. — Oui, eh bien?
Nora. — Monsieur Krogstad, vous ne ferez pas cela. Krogstad. — A-t-il hésité à le faire?
Nora. — Oui, mais moi, je n’y suis pour rien.
Krogstad. — La femme doit souffrir pour son mari.
Nora. — Oh ! vous ne savez pas combien j’ai lutté et plaidé votre cause.
Krogstad. — L’avez-vous fait par compassion pour moi? Nora. — Oh ! j’ai lutté pour la vie ces jours-ci.
Krogstad. — Peuh, la vie, la vie. Je croyais aussi que la vie était en jeu, lorsque le bruit s’est répandu ...mais vous voyez vous-même que j’ai survécu.
Nora. — Oui, vous... mais comment...
Krogstad. — Comment...?
Nora. — Je ne peux tout de même pas vivre une vie pareille... pareille...
T. xi.
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Krogstad. — A la mienne, vous voulez dire...
Nora. — Excusez-moi...
Krogstad. — Vous verrez que vous y accommoderez quand même avec le temps.
Nora. — Monsieur Krogstad, pensez à mes petits enfants.
Krogstad. — Votre mari a-t-il songé à mes enfants, lorsqu’il m’a fermé la dernière voie de salut?
Nora. — Oh! Dieu, oh! Dieu, mourir si jeune... et quitter mon mari et mes enfants...
Krogstad. — Et vous voulez me faire croire que vous avez le courage de mourir?... hahaha !...
Nora. — Vous ne le croyez pas?
Krogstad. — Le croyez-vous vous-même?
Nora. — Je n’ai pas pensé à autre chose ces jours-ci.
Krogstad. — Possible. Mais comment? Le poison? Pas facile à se procurer. Une balle? Il faut quelque pratique, madame. Se pendre? Fi! c’est vilain... on vous fait tomber de la corde coupée ; jamais vous n’accepterez cela.
Nora. — Entendez-vous ce bruissement?
Krogstad. — Le fleuve? Oui, naturellement, c’est à lui que vous avez pensé. Mais si vous n’y avez pensé qu’en l’air... Songez donc à ce que c’est en fait... sortir de la maison, la nuit... s’enfoncer dans l’eau noire mugissante, être entraînée avec elle, couler sous la glace, lutter, être étouffée, pêchée... un jour, beaucoup plus bas... et dans quel état...
Nora. — Oh! c’est effrayant... oh! dire que je n’ai pas... oh ! c’est effrayant...
Krogstad. — Quoi, madame?...
Nora. — Vous le voyez ; inutile de le cacher ; je n’ai pas le courage de mourir.
Krogstad. — Je le pensais bien ; mais je voulais être sûr...
Nora. — Et alors?
Krogstad. — N’est pas nécessaire non plus. Nul autre que votre mari ne saura rien.
ÉBAUCHES ET VARIANTES
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Nora. — Oh ! mais il ne faut pas que lui, précisément...
Krogstad. — Vous avez sûrement lu dans des romans des histoires de scélérats qui ne sont jamais mus par rien d’autre que la vengeance. Oui, ce pourrait être fort agréable, si tout le monde venait à dire : voyez, la femme du directeur de la banque ne vaut pas mieux que l'avocat marron Krogstad, qui a été chassé par le directeur...
Nora. — Mais vous ne révélerez rien?
Krogstad. — Je n’en ai pas le moyen, madame. Dans mon premier accès de désespoir, j’y ai pensé ; mais je n’en ai pas le moyen. Il n’en est pas de moi comme des scélérats de romans ; j’ai quatre enfants à ma charge ; il leur faut nourriture et vêtements. Depuis plus de dix-huit mois je me suis contenté de la vie la plus gênée afin de regagner un peu de considération. Votre mari m’a barré cette voie. Eh bien! je veux vivre, du moins, bien vivre, il faut que mes enfants vivent bien... Voici la lettre... il va par elle tout savoir... et il se sentira comme sous la menace d’une avalanche ; je le tiens dans ma manche, je peux faire de lui ce que je voudrai. .. exiger ce que je voudrai ; il n’osera pas piper mot ; ce sera l’employé chassé qui dirigera la banque...
Nora. — C’est là ce que vous voulez?
Krogstad. — Cela, et rien d’autre.
Nora. — C’est lui enlever son avenir.
Krogstad. — Il m’a enlevé le mien.
Nora. — Cette banque est pour lui comme l’œuvre de sa vie. Et il y renoncerait pour se rendre indépendant de vous.
Krogstad. — Il le fera par amour pour vous.
Nora. — La faute est la mienne. Et moi qui l’ai commise par amour pour lui.
Krogstad. — Tous les actes procréent des suites... mais leur descendance n’est pas toujours telle qu'il le faudrait.
Nora. — Et vous pouvez faire cela.
Krogstad. — J’ai quatre enfants.
Nora. — Monsieur Krogstad, vous ne ferez pas cela.
Krogstad. — Voici la lettre.
Nora. — Donnez-la-moi.
Krogstad. — Pour la remettre.
Nora. — Oui, oui.
Krogstad. — Merci ; il y a une boîte aux lettres à la porte ; c’est peut-être plus sûr...
Nora. — Vous ne savez pas quelles conséquences ceci entraîne.
Krogstad. — La rivière?
Nora. — Oui, maintenant il le faut. Si je ne péris pas, ce sera mon mari.
Krogstad. — Je ne crois pas aux romans, madame.
Nora. — Vous êtes un misérable ! Oui, vous êtes un misérable. Maintenant je ne vous crains plus... car maintenant je n’ai plus le choix...
Krogstad. — Mais si... votre mari n’a qu’à céder...
Nora. — Il ne le fera pas... jamais il ne sera incité à le faire... Maintenant j’ai tous les courages.
Krogstad. — Bah!...
Nora. — Sortez de ce foyer, que vous avez ruiné.
Krogstad. — Moi? Pas vous?
Nora. — Ce que j'ai fait, je l'ai fait par amour pour mon père et pour mon mari.
Krogstad. — Et ce que je fais, je le fais par amour pour mes enfants.
Nora. — Vos enfants ne recueilleront jamais aucun bienfait de cela.
Krogstad. — Vous ne le croyez pas?
Nora. — Vous verrez quelles conséquences entraînera cet acte.
Krogstad. — Bah!
Nora. — Vous verrez; vous le sentez vous-même... Vous êtes lâche... vous ne l’oserez pas... Vous sortez, vous emporterez la lettre.
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Krogstad (à la porte d'entrée). — Bah ! (Il sort.)
Nûra. — Le misérable !... Ah !... La lettre. Dans la boîte... Elle y est.
Madame Linde (arrivant de la chambre à gauche.) — N'est-il pas sorti?
Nora. — Oui.
Madame Linde. — Et il ne reviendra pas?
Nora. — Il ne reviendra plus jamais.
Madame Linde. — Nora, qu’est-ce qui ne va pas? Qu'est-ce qui se cache sous tout cela?
Nora. — Rien du tout ; mais ne dis pas à mon mari qu'il est venu ici.
Madame Linde. — Nora, tu as quelque secret avec lui.
Nora (sourit). — Mais oui ; une entente secrète.
Madame Linde. — Quand vraiment on plaisante, on n'a pas une pâleur mortelle, comme la tienne.
Nora. — Tu peux voir ça?
Madame Linde. — Ton mari aussi pourra le voir.
Nora. — Mon mari ne verra rien ; j’ai plus d’un visage.
Madame Linde. — Nora, Nora,
Nora. — Oh ! mais, n'est-ce pas beau ici?
Madame Linde. — Sans vérité?
Nora. — Vérité? Nous ne pouvons y penser.
Madame Linde. — Mais ne serait-ce pas mieux si tu le pouvais?
Nora. — Nous ne devons pas tout exiger; il faut nous contenter de peu ; bientôt il me faudra me contenter de...
Madame Linde. — De?
Nora. — De rien.
Madame Linde. — Nora, c’est en vain que tu me caches quelque chose. Je comprends tout. Ce que tu m’as raconté tout d’abord. Ce secret avec Krogstad...
Nora. — Bon, et après?
Madame Linde. — J’ai... je l'ai connu autrefois. Il est
important pour moi de savoir... Est-il un méchant homme, méprisable?
Nora. — Je ne sais pas ; je sais seulement qu'il est terrible.
Madame Linde. — Comment le sais-tu?
Nora (ouvre la porte de l'antichambre). — Regarde ; il y a une lettre dans la boîte.
Madame Linde. — De lui?
Nora. — Oui.
Madame Linde. — A ton mari?
Nora. — Oui.
Madame Linde. — Il faut que je parle à Krogstad.
Nora. — Il est trop tard.
Madame Linde. — Qui sait.
Nora. — Trop tard, je te dis... la lettre est là.
Madame Linde. — Adieu. (Elle sort au fond.)
Nora. — Non, non; je rêve. Tout cela est un rêve. (Elle regarde.) Oui, elle est là. Toute l'histoire y est écrite. (Helmer et le docteur sortent du bureau.) Viens-tu enfin, Thorvald? Comme tu fais bien d'arriver. Vous n'avez pas honte, docteur, de le retenir si longtemps...
Helmer. — Nous avions à causer. Comment va mon petit oiseau chanteur?
Nora. — L'oiseau chanteur va très bien ; tu n’as qu’à voir.
Helmer. — Oui, il me semble aussi... (Au docteur.) Mais qu’est-ce donc...?
Le docteur. — Hm!...
Nora. — Quoi? Qu'y a-t-il?
Helmer. — Oh ! rien du tout.
Nora. — Oh ! oui, je sais. Crois-tu, le docteur voulait absolument que je sois souffrante.
Helmer. — Oui, n'est-ce pas; c'est absurde. Être souffrante? Ce ne serait pas le moment... maintenant que nous avons tout ce que nous avons si longtemps désiré. Nous allons fêter notre veille du jour de l’an dans le calme et la
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beauté. Toutes les affaires attendront la nouvelle année.
Nora. — Oui, n’est-ce pas, Thorvald?
Helmer. — Oui, ni plume ni livre en main ce soir. Hm ! c’est vrai; je dois tout de même d’abord... (Il se dirige vers la porte d’entrée).
Nora. — Où vas-tu?
Helmer. — Seulement voir s’il est venu des lettres.
Nora. — Non, non, Thorvald...
Helmer. — Qu’est-ce qui te prend?
Nora. — Non, non, je t’en prie... il n’y en a pas...
Helmer. — Je vais tout de même voir. (Nora joue quelques notes au piano ; Helmer s’arrête.) Aha !
Nora. — Tu reconnais ça?
Helmer. — Vraiment, tu veux...?
Nora. — Qu’est-ce que j’aurai pour ça?
Helmer. — Qu’est-ce que ce serait?
Nora. — Je te le dirai après.
Helmer. — Non, tout de suite.
Nora. — Non, après. Ai-je ta parole?
Helmer. — Est-ce quelque chose que tu m’as déjà demandé?
Nora. — Non, jamais. Ai-je alors ta parole?
Helmer. — Oui, alors, tu l’as. (Au docteur.) Tu vas entendre ça. Mais il faut des cigarettes avec ; de vraies cigarettes turques. (Lui et le docteur s’asseyent près du poêle. Nora joue et chante la chanson d’Anitra de Peer Gynt.)
Madame Linde (entrant de l’antichambre). — Non, qu’est-ce qu’il y a?
Nora. — Ne nous trouble pas.
Helmer. — Un tableau de vie familiale. Qu’en ditesvous?
Le docteur. — Turc, mais superbe, n’est-ce pas?
Nora. — Mets-toi au piano, Kristine ; continue. (Elle se drape dans des châles et danse.)
Helmer. — Qu’elle est charmante, Rank. Regarde la cour-
bure délicate de la nuque. Quelle grâce dans les mouvements, et c'est inconscient.
Le docteur. — C'est bon d'avoir une femme.
Helmer. — Une femme comme elle.
Nora. — Es-tu content maintenant?
Helmer. — Merci !
Nora. — C'était joli?
Helmer. — Merci, merci î
La bonne (entrant de droite). — Madame est servie.
Helmer. — Bien. Mais d'abord les affaires... (Il ouvre la porte de l'antichambre.)
Nora. — Où vas-tu?
Helmer. — Voir la boîte aux lettres.
Nora. — Non, non.
Helmer. — Il y a une lettre.
Nora. — Ne la prends pas ! Laisse-la.
Helmer. — Mais, chère Nora... ; aha ! c'est de Krogstad.
Nora. — Thorvald, si tu la prends, je me jette par la fenêtre.
Helmer. — Mais Nora...
Le docteur. — Hm! Helmer...
Helmer. — Mais qu'y a-t-il, qu’est-ce que tu as !
Nora. — Oh ! rien, mais je veux t'avoir sans restriction. Pas d'affaires ce soir... Oh ! tu peux bien savoir à quel sujet il t'écrit...
Helmer. — Oui, précisément, et je voudrais voir...
Nora. — Tu m'as promis ce que je demanderais. Eh bien î tu n'ouvriras pas la boîte aux lettres ce soir, et demain non plus...
Helmer. — Mais, ma chère petite Nora...
Nora. — N'est-ce pas, docteur, il l'a promis...
Le docteur. — Oui, tu es lié, Helmer.
Nora. — Pas de soucis les jours de fête... demain, tu n'auras quand même pas de temps pour les affaires ; des visites toute la journée, et la soirée là-haut...
ÉBAUCHES ET VARIANTES
Helmer. — Bien, soit. Aujourd’hui et demain je serai tout à toi... mais je te préviens... demain, quand minuit aura sonné...
Madame Linde. — Oh ! vous ne travaillez pas après minuit, je pense...
Helmer. — J’en ai l’habitude, madame. Et maintenant, à table, allons boire à l’année finie et à tous les beaux espoirs qu’apporte la nouvelle.
Nora. — Allez devant. Tu vas m’aider à me débarrasser de ces oripeaux, Kristine.
Le docteur (à Helmer, en sortant). — Tu vois; elle n’est pas du tout normale.
Helmer. — Je t’assure, ce n’est rien de plus qu’une inquiétude qu’elle ressent pour moi ; cet individu lui cause une terreur stupide. (Ils sortent).
Nora. * — Eh bien?
Madame Linde. — Il était déjà parti.
Nora. — Je te l’avais bien dit.
Madame Linde. — Mais il revient demain.
Nora. — Qu’est -ce que ça fait; Thorvald a vu la lettre.
Madame Linde. — Il ne sait pas ce qu'elle contient ; il faut nous en emparer.
Nora. — Krogstad en écrira une autre.
Madame Linde. — Mais est-elle donc si fâcheuse?
Nora. — Non, non, sûrement non ; c'est bête de ma part. Ne laisse rien voir. Va les rejoindre ; je m'arrangerai toute seule. (Mme Linde entre dans la salle à manger ; Nora se défait de ses châles.) Thorvald en son pouvoir, non merci, ce n’est pas pour cela que je lui ai sauvé la vie. Mais... non, non, maintenant ce doit être une chose résolue. (Elle regarde sa montre.) Cinq heures. Sept heures jusqu’à minuit. Puis vingt-quatre heures jusqu'au minuit suivant. Vingt-quatre et sept? Trente et une heures à vivre. (Elle sort.)