‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 21 sur 153 · SATISFAIT DU SÉJOUR · texte numérisé non relu

SATISFAIT DU SÉJOUR

Mais s’il montre à ce moment son aspect le plus conservateur, Haluvan Koht a certainement raison de dire qu’ Ibsen tenait à n’être pas considéré comme un homme de parti, et de citer un fait qui s’est passé pendant son séjour à Kristiania, et qui a dû l'émouvoir1 *. J. E. Sars était candidat à un poste de professeur à l'université, et très combattu, notamment, par Morgenbladet , parce qu’il était libre penseur. Un professeur, dans son discours de rentrée, le 2 septembre, avait paru exprimer l’opinion officielle5 de l’université en signalant le danger d’y laisser pénétrer le positivisme et le matérialisme. Sars fut d’ailleurs tout de même nommé le 5 septembre. Brandès en Danemark avait été plus durement traité. Cet incident n’a été sans doute que le plus frappant parmi ceux qui ont fait sentir à Ibsen que l’atmosphère norvégienne ne lui convenait décidément pas. Il ne pouvait se fixer dans un pays où l’université même admettait si peu la liberté d’opinion. Et il est parti.

Il est parti assez satisfait. Il l’était personnellement de l’accueil qu’il avait reçu, et il écrivit à Hegel, le 16 septembre : « J’ai été reçu ici avec une parfaite bienveillance par tout le monde. Toute discordance antérieure a disparu3. » Lorsque, l’année suivante, l’association des étudiants a fêté son anniversaire, en cette année qui était son « jubilé de vingt-cinq ans », à la fois comme étudiant et comme écrivain, un orateur put dire qu’Ibsen avait déclaré « qu’il considérait son séjour d’été en Norvège comme un jour de fête continu, et qu’il s’estimait heureux d’appartenir à une petite nation »4. Cela paraît bien avoir été son impression dominante au moment même. Il semble même avoir eu quelque velléité de s’installer en Norvège. Du moins Hegel a ainsi interprété l’idée qu’il a eue de

1 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktarliv , II, p. 137.

* Tids Tavler , 1875, p. 99.

3 Cité par Fr. Ording dans Sayntiden , 1926, p, 636.

4 Fredrik B. Wallem, op. cit., II, p. 687.

s’acheter une maison à Kristiania1 *. Et pourtant, Ludvig Josephson, directeur du « Théâtre de Christiania », qu’il appréciait beaucoup, et qu’il a sûrement beaucoup fréquenté pendant son séjour, crut remarquer qu’il ne se sentait pas à l’aise dans la capitale de son pays. Susanna et Josephson ne cessaient de l’engager à se fixer décidément en Norvège, mais il n’aimait pas qu’on lui en parlât*.

Il écrivit plus tard à Bjornson :

Lorsque, il y a dix ans, après dix ans d'absence, j’ai remonté le fjord, j’ai positivement senti ma poitrine se serrer dans un état de malaise et d'oppression. J'ai éprouvé cela pendant tout mon séjour là-bas; je n'étais plus moi-même parmi tous ces yeux norvégiens froids et impassibles aux fenêtres et sur les trottoirs 3.

Et dans une conversation rapportée par John Paulsen, il a dit que la vue du cortège des étudiants lui avait causé une impression pénible; il avait d’abord reculé avec effroi... ; « bref, la démonstration lui avait porté un coup, il trouvait qu’elle avait « une odeur de cadavre » 4.

Et John Paulsen pense que le souvenir de cette scène a suggéré à Ibsen la dernière scène des Soutiens de la Société , où Bernick ne peut supporter la démonstration que l’on vient faire en son honneur. Ibsen aussi avait « connu les émotions de l’homme qui est publiquement fêté comme le représentant d’idées qui en réalité ne sont pas les siennes5 ».

Revenu à Dresde au commencement d’octobre, Ibsen y passa encore six mois. Sa belle-sœur Marie Thoresen était malade à Copenhague, et Susanna vint la soigner, mais elle mourut, il semble, d’un cancer à l’estomac. Après ce deuil qui lui fut

1 Lettre de Hegel à Ibsen dans L. C. Nielsen, op. cit.y II, p. 318.

s Ludvig Josephson, EU och annat om Henrik Ibsen och Kristiania Teater P- 55.

3 Lettre du 29 septembre 1884, Brève , II, p. 140.

4 John Paulson, Samliv med Ibsen , 1906, p. 169.

5 A. E. Zucker, Ibsen the Master Builder , p. 162.

Page 1