‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 45 sur 153 · LA RIVALITÉ IBSEN-BJORNSON · texte numérisé non relu

LA RIVALITÉ IBSEN-BJORNSON

le 7 septembre 1877. Il y eut là quelques jours de fête, dont la plus agréable fut organisée par le jeune ministre des Finances suédois Hans Forsell, dont Brandès 1 a dit qu'il lui a causé ce singulier désagrément de se trouver en face d’un homme plus jeune que lui, et qu'il sentait supérieur à lui-même. Forsell avait convoqué dans une petite salle de restaurant, pour une réunion intime, quelques-uns des plus brillants esprits de Stockholm. On était huit en tout. « Et en cinq minutes, Ibsen fut celui qui conduisit la conversation et la rendit intéressante. Comment il s'est fait qu’ Ibsen a eu la réputation d'être extrêmement taciturne, cela m'a toujours paru inexplicable 3. »

Depuis ce temps, comme il était naturel dans des pays où l'on a l'habitude de désigner les gens avec leur titre, Ibsen est devenu « M. le docteur Henrik Ibsen ».

Dans la course à la gloire, où tous deux avançaient à grands pas, Ibsen était en train de dépasser Bjôrnson en Allemagne, où son camarade l’avait précédé. De même, en Danemark et en Suède. Mais il n’en était pas du tout de même en Norvège. Honni ou admiré, Bjôrnson était naturellement des deux celui qui comptait le plus, car il était activement mêlé, au jour le jour, à la vie du pays, et, malgré ses voyages et sa résidence à Aulestad, depuis 1875, il était, en somme, présent. Et son œuvre même était présente, c’est-à-dire d'actualité, tandis que celle d'Ibsen, inspirée par l’actualité, qu'elle visait par l'intention, lui échappe par la haute généralité des questions qu’elle pose. D'ailleurs, s'ils étaient rivaux en fait, ils étaient l'un et l’autre très supérieurs à tout sentiment de jalousie. On a vu avec quel dévouement Bjôrnson a aidé son camarade au moment le plus difficile de sa vie, et combien Ibsen a souvent déploré que la politique détournât son cadet de la production littéraire. Les amis de Bjôrnson ont été parfois jaloux des

1 Georg Brandès, Levned.

* L. Dietrichson, Svundne Tider, I, pp 357 et 359-360.

succès d’Ibsen, mais non Bjôrnson lui-même. On peut, il est vrai, trouver sous sa plume des phrases comme celles-ci, écrites en colère : « Le moment que j’ai toujours prévu, où Ibsen est votre vrai poète, le voilà venu. [... Mais] Ce n’est pas Ibsen qui a l’avenir pour lui. [...] Je dis seulement : attendez trois ans, et vous verrez alors quelle sera ma situation dans l’évolution norvégienne1. » Mais il ne s’agit pas là de rivalité littéraire : la lettre est d’un chef qui mesure son emprise sur l’opinion. En tout cas, on ne trouverait rien d’analogue dans les lettres d’Ibsen. Si, d’ailleurs, Bjornson a souvent dénigré les œuvres d’Ibsen, c’était parce qu’il n’y voyait encore que l'habileté de facture. Aussitôt qu’il en a mieux compris la haute valeur, on verra bientôt qu’il en a publiquement proclamé la supériorité.

Mais les Norvégiens avaient nettement l’impression d’une course, où Bjornson, à ce moment, tenait la tête. Le journal satirique Vikingen , qui s’était moqué de Bjornson et d’Ibsen et les avait loués tour à tour, publia dans son numéro de Noël une « Chevauchée d’Asgaard » où les écrivains norvégiens, montés chacun sur un livre, chevauchent éperdument au-dessus des nuages. Bjornson est en avant, et a l’air triomphant. Ibsen, très peu en arrière, le regarde. Jonas Lie est troisième. Une amazone est un peu en dehors de la foule, c’est Camilla Collett. Le reste est peu distinct.

1 Lettre du n avril 1865, Brytningsaar , II, pp. 65 et 67.

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