PREMIER ACTE
(Vaste salle ouvrant sur le jardin dans la maison du consul Bernick. Au premier plan à gauche, une porte conduit à la chambre du consul; plus loin, dans le même mur, une porte pareille. Au milieu du mur opposé, une porte d’entrée plus grande. Le mur du fond est presque entièrement en glaces, avec une porte ouverte sur un large perron, sur lequel une marquise s’étend. En bas de l'escalier, on voit une partie du jardin, qui est entouré d'un treillis avec une petite porte d’entrée. En dehors, une rue longe le jardin, et a, du côté opposé, de petites maisons de bois peintes en couleurs claires. On est en été, le soleil est chaud. Des gens passent de temps en temps dans la rue ; on s’arrête et on cause ; on fait des achats dans une boutique située au coin, etc.)
Dans la salle , une assemblée de dames est assise autour d’une table. Au milieu de la table est MADAME BERNICK. A sa gauche est MA¬ DAME HOLT avec sa fille; puis MADAME RUMMEL et MADEMOI¬ SELLE RUMMEL. A droite de MADAME BERNICK sont MADAME LYNGE, MADEMOISELLE BERNICK et DINA DORF. Toutes les dames sont occupées à quelque ouvrage à l’aiguille. Sur la table sont étalés des monceaux de linge préparé et coupé , avec d’autres objets d’habillement. Plus loin , à une petite table portant deux pots de fleurs et un verre d’eau sucréey est assis RÔRLUND, qui lit à haute voix dans un livre à tranches dorées , mais de façon que les spectateurs entendent seulement quelques mots. Dans le jardin, OLAF BERNICK court çà et là, et vise un but avec un arc.
Un instant après , le constructeur de navires AUNE entre sans bruit par la porte de droite. La lecture est un peu dérangée; MADAME BERNICK lui fait signe et indique la porte à gauche. AUNE s’y dirige doucement , et frappe doucement deux fois , avec un intervalle , à la porte du consul. Le fondé de pouvoir KRAP, son chapeau à la main , et des papiers sous le bras , sort de la chambre .
KRAP
Ah! c'est vous qui frappez?
AUNE
Le consul m'a fait demander.
KRAP
Parfaitement; mais il ne peut vous recevoir; il m’a chargé de...
AUNE
Vous? Je préférerais...
KRAP
...m'a chargé de vous le dire. Vous devez cesser ces conférences du samedi pour les ouvriers.
AUNE
Ah? Je croyais cependant pouvoir employer mon temps libre...
KRAP
Vous ne devez pas employer votre temps libre à rendre les gens inutilisables pendant le temps du travail. Samedi dernier vous avez parlé du tort que causeront aux ouvriers nos nouvelles machines et le nouveau mode de travail dans le chantier. Pourquoi faites- vous cela?
Je le fais pour soutenir la société.
KRAP
C'est curieux ! Le consul dit que ça la démolit.
LES SOUTIENS, ACTE I
AUNE
Ma société n’est pas la société du consul, monsieur le fondé de pouvoir. Comme président de la société ouvrière, je dois...
KRAP
Vous présidez avant tout au travail du chantier du consul Bernick. Vous avez avant tout à remplir vos obligations envers la société qui s’appelle la firme du consul Bernick ; car c’est d’elle que nous vivons tous... Bon, maintenant vous savez ce que le consul avait à vous dire.
AUNE
Le consul ne l’aurait pas dit de cette façon, monsieur le fondé de pouvoir. Mais je comprends bien qui je dois remercier pour cette histoire-là. C’est ce maudit Américain avec son navire avarié. Ces gens-là veulent que le travail marche comme ils y sont habitués là-bas, et c’est...
KRAP
Oui, oui, oui ; je ne peux pas entrer dans des discussions. Vous connaissez maintenant la façon de penser du consul ; ça suffit ! Voulez-vous retourner au chantier ; c’est sûrement nécessaire ; je ne tarderai pas à y aller moi-même... Pardon, mesdames.
(Il salue et sort par le jardin , et descend la rue. Aune sort tranquillement à droite . Rôrlund , qui a continué la lecture pendant la conversation précédente menée à mi-voix , a fini le livre aussitôt après , et le referme.)
RÔRLUND
Voilà, mes chères auditrices, c’est fini.
MADAME RUMMEL
Ah ! quelle histoire instructive !
MADAME HOLT
Et si morale !
RÔRLUND
Oh oui ! elle forme un contraste bienfaisant avec ce que nous voyons malheureusement tous les jours dans les journaux et les revues. Cette surface dorée et fardée que présentent les grandes sociétés,... que cache-t-elle au juste? Vide et pourriture, si j'ose dire. Aucun fondement moral à la base. En un mot,... des sépulcres blanchis, ces grandes sociétés d’aujourd’hui.
MADAME HOLT
Oui, c’est bien vrai.
MADAME RUMMEL
Nous n’avons qu’à voir l’équipage du navire américain qui mouille ici en ce moment.
Non, je ne veux pas du tout parler de tels rebuts de l’humanité. Mais même dans des milieux plus élevés,... où en est-on? Doute et ferments d’agitation de tous les côtés ; les esprits sont inquiets, l’incertitude est partout. Combien la vie de famille est minée ! Comme avec impudence est exprimé le désir de renverser les vérités les plus graves !
DINA, sans lever les yeux.
Mais n’accomplit-on pas aussi de grandes actions?
RÔRLUND
De grandes actions?... Je ne comprends pas...
LES SOUTIENS, ACTE I
MADAME HOLT, étonnée.
Mais, mon Dieu, Dina!...
MADAME RUMMEL, en même temps.
Mais, Dina, comment peux- tu?...
RÔRLUND
Je ne crois pas que ce serait salutaire, si de telles sortes d’actions avaient accès chez nous. Mais, ici, dans le pays, nous pouvons d’abord remercier Dieu que tout soit comme il est. De mauvaises herbes poussent bien ici dans le froment, malheureusement ; mais nous nous efforçons honnêtement de sarcler le mieux que nous pouvons. Il s’agit de maintenir la société propre, mesdames,... d'écarter toutes ces nouveautés qu'une époque impatiente veut nous imposer.
Et l’on en rencontre malheureusement plus qu’assez.
MADAME RUMMEL
Oui, l’année dernière il s’en est fallu d’un cheveu que nous ayons un chemin de fer ici.
MADAME BERNICK
Enfin, Karsten l’a empêché.
RÔRLUND
La Providence, madame Bernick. Soyez assurée que votre mari a été un instrument dans la main d’un plus haut, lorsqu’il a refusé de s’occuper de cette fantaisie.
MADAME BERNICK
Et tout de même on a dit beaucoup de mal de lui dans les journaux. Mais nous oublions tout à fait de vous
T. XI
remercier, monsieur le professeur. C’est vraiment plus qu’aimable de votre part de nous donner tant de votre temps.
RÔRLUND
Mais non,... en ce temps de vacances...
MADAME BERNICK
Oui, oui, c’est tout de même un sacrifice, monsieur le professeur.
RÔRLUND, rapproche sa chaise.
Ne parlez pas de ça, chère madame. Ne faites-vous pas toutes un sacrifice pour une bonne œuvre? Ne le faitesvous pas volontiers, et de bon cœur? Ces gens moralement corrompus, à l'amélioration de qui nous travaillons, il faut les regarder comme des soldats blessés sur un champ de bataille ; vous êtes, mesdames, les infirmières, les sœurs de charité qui font de la charpie pour ces malheureux éclopés, qui posent avec soin le pansement sur les blessures et les guérissent...
MADAME BERNICK
Ce doit être un précieux don de la grâce de tout voir sous un si beau jour.
RÔRLUND
C’est inné en grande partie ; mais on peut aussi acquérir beaucoup sous ce rapport. Il s’agit seulement de considérer les choses à la lumière d’une tâche sérieuse qu’on s’impose. Oui, qu’en dites-vous maintenant, mademoiselle Bernick? Ne trouvez-vous pas que vous vous sentez comme sur un terrain plus solide, depuis que vous vous êtes consacrée à l’œuvre scolaire?
LES SOUTIENS, ACTE I
MADEMOISELLE BERNICK
Oh ! je ne sais trop ce que j'en dirai. Quelquefois, lorsque je descends à la salle d’école, je voudrais être bien loin sur la mer démontée.
RÔRLUND
Ah oui ! ce sont là des regrets, chère mademoiselle. Mais il s’agit de fermer la porte à ces visiteurs brouillons. La mer démontée,... vous n’en parlez pas à la lettre, naturellement ; vous voulez dire la grande société humaine remuante, où tant de gens sombrent. Et attachez-vous vraiment un tel prix à la vie que vous entendez bourdonner et gronder au loin là-bas? Regardez donc dans la rue. Les gens y marchent sous le soleil ardent, ils transpirent et s’agitent pour leurs petites affaires. Non, nous sommes dans des conditions bien meilleures, nous qui sommes ici au frais, le dos tourné au côté d’où vient la perturbation.
MADEMOISELLE BERNICK
Oui, mon Dieu, vous avez certainement tout à fait raison...
RÔRLUND
Et dans une maison comme celle-ci,... dans un bon foyer honnête, où la vie de famille se montre sous son plus bel aspect,... où régnent la paix et la concorde...
(A Mme Bernick .)
Qu’est-ce que vous écoutez, madame?
MADAME BERNICK, tournée vers la première porte à gauche.
Comme on élève la voix par là.
RÔRLUND
Se passe-t-il quelque chose d’important?
MADAME BERNICK
Je ne sais pas ; j'entends qu'il y a quelqu'un chez mon mari.
(Hilmar Tônnesen, le cigare à la bouche, entre pat la porte à droite, mais s'arrête à la vue des nombreuses dames.)
HILMAR TÔNNESEN
Oh ! pardon...
( Il veut se retirer.)
MADAME BERNICK
Non, Hilmar, approche donc; tu ne déranges pas. Tu voulais quelque chose?
HILMAR TÔNNESEN
Non, je voulais voir, seulement... Bonjour, mesdames.
(A Mme Bernick.)
Eh bien ! qu'est-ce qu'il en résulte?
MADAME BERNICK
De quoi?
HILMAR TÔNNESEN
Bernick a convoqué à grand bruit une conférence.
MADAME BERNICK Ah? Et de quoi s’agit-il?
HILMAR TÔNNESEN
Oh ! c'est encore cette absurdité du chemin de fer.
MADAME RUMMEL Non, est-ce possible?
MADAME BERNICK
Pauvre Karsten ; est-ce qu'il va encore avoir d'autres contrariétés...
LES SOUTIENS, ACTE I
RÔRLUND
Mais comment concilier cela, monsieur Tônnesen? Le consul Bernick a pourtant, l’année dernière, fait clairement savoir qu’il ne voulait pas de chemin de fer.
HILMAR TÔNNESEN
Oui, c’est ce qu’il me semble aussi ; mais j’ai rencontré le fondé de pouvoir Krap, et il disait que l’affaire du chemin de fer était reprise, et que Bernick était en conférence avec trois des hommes d’argent de la ville.
MADAME RUMMEL
Oui, c’est bien ce qu’il m’a semblé, j’ai cru entendre la voix de Rummel.
HILMAR TÔNNESEN
Oui, M. Rummel en est, bien entendu, et puis le commerçant Sandstad du coteau, et Mikkel Vigeland,... « saint Mikkel », comme on l’appelle.
RÔRLUND
Hm!...
HILMAR TÔNNESEN
Pardon, monsieur le professeur.
MADAME BERNICK
Et l’on était si bien et si au calme, ici.
Oh ! pour ma part, je ne verrai pas d’inconvénient à ce qu’on recommence à se chamailler un peu. Ce serait au moins une distraction.
RÔRLUND
Oh ! c’est un genre de distractions qu’il vaut mieux éviter, il me semble.
HILMAR TÔNNESEN
Ça dépend des dispositions de chacun. Certaines natures ont besoin de luttes acharnées, de temps en temps. Mais la vie de petite ville n'a malheureusement pas grand'chose à offrir en ce genre, et il n'est pas donné à tout le monde de...
(Il feuillette le livre du professeur.)
« La femme au service de la société ». Qu'est-ce que c'est que ces fadaises?
MADAME BERNICK
Mon Dieu, Hilmar, il ne faut pas dire ça. Tu n'as sûrement pas lu ce livre.
HILMAR TÔNNESEN
Non, et j'ai l'intention de ne pas le lire.
MADAME BERNICK
Tu n'es sans doute pas tout à fait bien aujourd'hui.
Non, pas très.
MADAME BERNICK
Tu n'as peut-être pas bien dormi cette nuit?
HILMAR TÔNNESEN
Non, j'ai très mal dormi. J'ai fait un tour de promenade hier soir pour ma maladie. Puis je suis monté au club, où j’ai lu un compte rendu de voyage au pôle Nord. Ça vous trempe de suivre ainsi les hommes dans leur lutte contre les éléments.
MADAME RUMMEL
Mais ça ne vous a sûrement pas fait de bien, monsieur Tônnesen.
LES SOUTIENS, ACTE I
HILMAR TÔNNESEN
Non, ça m’a fait beaucoup de mal; j’ai passé toute la nuit à me retourner dans mon lit, et à rêver à moitié endormi qu’un affreux morse me poursuivait.
OLAF, qui a monté V escalier du jardin.
Tu as été poursuivi par un morse, mon oncle?
HILMAR TÔNNESEN
Je l’ai rêvé, benêt! Mais tu joues encore avec cet arc ridicule? Pourquoi ne prends-tu pas une arme véritable?
OLAF
Oui, je voudrais bien, mais...
Une vraie arme, à la bonne heure ! Ça vous excite au moins les nerfs, quand on va tirer !
OLAF
Et puis, je pourrais tirer des ours, mon oncle. Mais papa ne permet pas.
MADAME BERNICK
Tu ne devrais pas lui mettre de pareilles idées en tête, Hilmar.
HILMAR TÔNNESEN
Hm!... oui, la génération qu’on élève aujourd’hui! On parle de sport et de sport,... certes, oui,... mais tout ça n’est qu’un jeu ; jamais d’entraînement sérieux pour s’aguerrir et voir le danger de près. Ne me vise pas avec ton arc, blanc-bec ; il pourrait partir.
OLAF
Non, mon oncle, il n’y a pas de flèche.
HILMAR TÔNNESEN
Tu ne peux pas le savoir ; il peut y avoir une flèche tout de même. Ote ça, te dis-je!... Pourquoi diable n'es-tu jamais parti en Amérique avec un des bateaux de ton père? Tu pourrais y voir une chasse au buffle ou un combat avec les Peaux-Rouges.
MADAME BERNICK
Non, mais, Hilmar...
OLAF
Je voudrais bien, mon oncle ; et je pourrais peut-être rencontrer l'oncle Johan et la tante Lona.
HILMAR TÔNNESEN
Hm !... balivernes.
MADAME BERNICK
Tu peux retourner dans le jardin, Olaf.
OLAF
Mère, puis-je aussi aller dans la rue.
MADAME BERNICK
Oui ; mais pas trop loin.
(Olaf court dehors par la porte du treillis.)
RÔRLUND
Vous ne devriez pas inciter l'enfant à de telles lubies, monsieur Tônnesen.
HILMAR TÔNNESEN
Non, bien entendu, il faut qu'il reste ici et devienne casanier, comme tant d’autres.
RÔRLUND
Mais pourquoi ne faites- vous pas vous-même le voyage?
LES SOUTIENS, ACTE I
Moi? Avec ma maladie? Oh, je le comprends, on n'en tient pas grand compte, ici, dans la ville. Mais, malgré cela,... on a tout de même quelques obligations envers la société où Ton vit. Il faut au moins qu'il y ait quelqu'un pour porter haut le drapeau de l'idée. Aïe, voilà qu'il crie encore !