‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 47 sur 153 · PREMIER ACTE · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE

(Vaste salle ouvrant sur le jardin dans la maison du consul Bernick. Au premier plan à gauche, une porte conduit à la chambre du consul; plus loin, dans le même mur, une porte pareille. Au milieu du mur opposé, une porte d’entrée plus grande. Le mur du fond est presque entièrement en glaces, avec une porte ouverte sur un large perron, sur lequel une marquise s’étend. En bas de l'escalier, on voit une partie du jardin, qui est entouré d'un treillis avec une petite porte d’entrée. En dehors, une rue longe le jardin, et a, du côté opposé, de petites maisons de bois peintes en couleurs claires. On est en été, le soleil est chaud. Des gens passent de temps en temps dans la rue ; on s’arrête et on cause ; on fait des achats dans une boutique située au coin, etc.)

Dans la salle , une assemblée de dames est assise autour d’une table. Au milieu de la table est MADAME BERNICK. A sa gauche est MA¬ DAME HOLT avec sa fille; puis MADAME RUMMEL et MADEMOI¬ SELLE RUMMEL. A droite de MADAME BERNICK sont MADAME LYNGE, MADEMOISELLE BERNICK et DINA DORF. Toutes les dames sont occupées à quelque ouvrage à l’aiguille. Sur la table sont étalés des monceaux de linge préparé et coupé , avec d’autres objets d’habillement. Plus loin , à une petite table portant deux pots de fleurs et un verre d’eau sucréey est assis RÔRLUND, qui lit à haute voix dans un livre à tranches dorées , mais de façon que les spectateurs entendent seulement quelques mots. Dans le jardin, OLAF BERNICK court çà et là, et vise un but avec un arc.

Un instant après , le constructeur de navires AUNE entre sans bruit par la porte de droite. La lecture est un peu dérangée; MADAME BERNICK lui fait signe et indique la porte à gauche. AUNE s’y dirige doucement , et frappe doucement deux fois , avec un intervalle , à la porte du consul. Le fondé de pouvoir KRAP, son chapeau à la main , et des papiers sous le bras , sort de la chambre .

KRAP

Ah! c'est vous qui frappez?

AUNE

Le consul m'a fait demander.

KRAP

Parfaitement; mais il ne peut vous recevoir; il m’a chargé de...

AUNE

Vous? Je préférerais...

KRAP

...m'a chargé de vous le dire. Vous devez cesser ces conférences du samedi pour les ouvriers.

AUNE

Ah? Je croyais cependant pouvoir employer mon temps libre...

KRAP

Vous ne devez pas employer votre temps libre à rendre les gens inutilisables pendant le temps du travail. Samedi dernier vous avez parlé du tort que causeront aux ouvriers nos nouvelles machines et le nouveau mode de travail dans le chantier. Pourquoi faites- vous cela?

Je le fais pour soutenir la société.

KRAP

C'est curieux ! Le consul dit que ça la démolit.

LES SOUTIENS, ACTE I

AUNE

Ma société n’est pas la société du consul, monsieur le fondé de pouvoir. Comme président de la société ouvrière, je dois...

KRAP

Vous présidez avant tout au travail du chantier du consul Bernick. Vous avez avant tout à remplir vos obligations envers la société qui s’appelle la firme du consul Bernick ; car c’est d’elle que nous vivons tous... Bon, maintenant vous savez ce que le consul avait à vous dire.

AUNE

Le consul ne l’aurait pas dit de cette façon, monsieur le fondé de pouvoir. Mais je comprends bien qui je dois remercier pour cette histoire-là. C’est ce maudit Américain avec son navire avarié. Ces gens-là veulent que le travail marche comme ils y sont habitués là-bas, et c’est...

KRAP

Oui, oui, oui ; je ne peux pas entrer dans des discussions. Vous connaissez maintenant la façon de penser du consul ; ça suffit ! Voulez-vous retourner au chantier ; c’est sûrement nécessaire ; je ne tarderai pas à y aller moi-même... Pardon, mesdames.

(Il salue et sort par le jardin , et descend la rue. Aune sort tranquillement à droite . Rôrlund , qui a continué la lecture pendant la conversation précédente menée à mi-voix , a fini le livre aussitôt après , et le referme.)

RÔRLUND

Voilà, mes chères auditrices, c’est fini.

MADAME RUMMEL

Ah ! quelle histoire instructive !

MADAME HOLT

Et si morale !

RÔRLUND

Oh oui ! elle forme un contraste bienfaisant avec ce que nous voyons malheureusement tous les jours dans les journaux et les revues. Cette surface dorée et fardée que présentent les grandes sociétés,... que cache-t-elle au juste? Vide et pourriture, si j'ose dire. Aucun fondement moral à la base. En un mot,... des sépulcres blanchis, ces grandes sociétés d’aujourd’hui.

MADAME HOLT

Oui, c’est bien vrai.

MADAME RUMMEL

Nous n’avons qu’à voir l’équipage du navire américain qui mouille ici en ce moment.

Non, je ne veux pas du tout parler de tels rebuts de l’humanité. Mais même dans des milieux plus élevés,... où en est-on? Doute et ferments d’agitation de tous les côtés ; les esprits sont inquiets, l’incertitude est partout. Combien la vie de famille est minée ! Comme avec impudence est exprimé le désir de renverser les vérités les plus graves !

DINA, sans lever les yeux.

Mais n’accomplit-on pas aussi de grandes actions?

RÔRLUND

De grandes actions?... Je ne comprends pas...

LES SOUTIENS, ACTE I

MADAME HOLT, étonnée.

Mais, mon Dieu, Dina!...

MADAME RUMMEL, en même temps.

Mais, Dina, comment peux- tu?...

RÔRLUND

Je ne crois pas que ce serait salutaire, si de telles sortes d’actions avaient accès chez nous. Mais, ici, dans le pays, nous pouvons d’abord remercier Dieu que tout soit comme il est. De mauvaises herbes poussent bien ici dans le froment, malheureusement ; mais nous nous efforçons honnêtement de sarcler le mieux que nous pouvons. Il s’agit de maintenir la société propre, mesdames,... d'écarter toutes ces nouveautés qu'une époque impatiente veut nous imposer.

Et l’on en rencontre malheureusement plus qu’assez.

MADAME RUMMEL

Oui, l’année dernière il s’en est fallu d’un cheveu que nous ayons un chemin de fer ici.

MADAME BERNICK

Enfin, Karsten l’a empêché.

RÔRLUND

La Providence, madame Bernick. Soyez assurée que votre mari a été un instrument dans la main d’un plus haut, lorsqu’il a refusé de s’occuper de cette fantaisie.

MADAME BERNICK

Et tout de même on a dit beaucoup de mal de lui dans les journaux. Mais nous oublions tout à fait de vous

T. XI

remercier, monsieur le professeur. C’est vraiment plus qu’aimable de votre part de nous donner tant de votre temps.

RÔRLUND

Mais non,... en ce temps de vacances...

MADAME BERNICK

Oui, oui, c’est tout de même un sacrifice, monsieur le professeur.

RÔRLUND, rapproche sa chaise.

Ne parlez pas de ça, chère madame. Ne faites-vous pas toutes un sacrifice pour une bonne œuvre? Ne le faitesvous pas volontiers, et de bon cœur? Ces gens moralement corrompus, à l'amélioration de qui nous travaillons, il faut les regarder comme des soldats blessés sur un champ de bataille ; vous êtes, mesdames, les infirmières, les sœurs de charité qui font de la charpie pour ces malheureux éclopés, qui posent avec soin le pansement sur les blessures et les guérissent...

MADAME BERNICK

Ce doit être un précieux don de la grâce de tout voir sous un si beau jour.

RÔRLUND

C’est inné en grande partie ; mais on peut aussi acquérir beaucoup sous ce rapport. Il s’agit seulement de considérer les choses à la lumière d’une tâche sérieuse qu’on s’impose. Oui, qu’en dites-vous maintenant, mademoiselle Bernick? Ne trouvez-vous pas que vous vous sentez comme sur un terrain plus solide, depuis que vous vous êtes consacrée à l’œuvre scolaire?

LES SOUTIENS, ACTE I

MADEMOISELLE BERNICK

Oh ! je ne sais trop ce que j'en dirai. Quelquefois, lorsque je descends à la salle d’école, je voudrais être bien loin sur la mer démontée.

RÔRLUND

Ah oui ! ce sont là des regrets, chère mademoiselle. Mais il s’agit de fermer la porte à ces visiteurs brouillons. La mer démontée,... vous n’en parlez pas à la lettre, naturellement ; vous voulez dire la grande société humaine remuante, où tant de gens sombrent. Et attachez-vous vraiment un tel prix à la vie que vous entendez bourdonner et gronder au loin là-bas? Regardez donc dans la rue. Les gens y marchent sous le soleil ardent, ils transpirent et s’agitent pour leurs petites affaires. Non, nous sommes dans des conditions bien meilleures, nous qui sommes ici au frais, le dos tourné au côté d’où vient la perturbation.

MADEMOISELLE BERNICK

Oui, mon Dieu, vous avez certainement tout à fait raison...

RÔRLUND

Et dans une maison comme celle-ci,... dans un bon foyer honnête, où la vie de famille se montre sous son plus bel aspect,... où régnent la paix et la concorde...

(A Mme Bernick .)

Qu’est-ce que vous écoutez, madame?

MADAME BERNICK, tournée vers la première porte à gauche.

Comme on élève la voix par là.

RÔRLUND

Se passe-t-il quelque chose d’important?

MADAME BERNICK

Je ne sais pas ; j'entends qu'il y a quelqu'un chez mon mari.

(Hilmar Tônnesen, le cigare à la bouche, entre pat la porte à droite, mais s'arrête à la vue des nombreuses dames.)

HILMAR TÔNNESEN

Oh ! pardon...

( Il veut se retirer.)

MADAME BERNICK

Non, Hilmar, approche donc; tu ne déranges pas. Tu voulais quelque chose?

HILMAR TÔNNESEN

Non, je voulais voir, seulement... Bonjour, mesdames.

(A Mme Bernick.)

Eh bien ! qu'est-ce qu'il en résulte?

MADAME BERNICK

De quoi?

HILMAR TÔNNESEN

Bernick a convoqué à grand bruit une conférence.

MADAME BERNICK Ah? Et de quoi s’agit-il?

HILMAR TÔNNESEN

Oh ! c'est encore cette absurdité du chemin de fer.

MADAME RUMMEL Non, est-ce possible?

MADAME BERNICK

Pauvre Karsten ; est-ce qu'il va encore avoir d'autres contrariétés...

LES SOUTIENS, ACTE I

RÔRLUND

Mais comment concilier cela, monsieur Tônnesen? Le consul Bernick a pourtant, l’année dernière, fait clairement savoir qu’il ne voulait pas de chemin de fer.

HILMAR TÔNNESEN

Oui, c’est ce qu’il me semble aussi ; mais j’ai rencontré le fondé de pouvoir Krap, et il disait que l’affaire du chemin de fer était reprise, et que Bernick était en conférence avec trois des hommes d’argent de la ville.

MADAME RUMMEL

Oui, c’est bien ce qu’il m’a semblé, j’ai cru entendre la voix de Rummel.

HILMAR TÔNNESEN

Oui, M. Rummel en est, bien entendu, et puis le commerçant Sandstad du coteau, et Mikkel Vigeland,... « saint Mikkel », comme on l’appelle.

RÔRLUND

Hm!...

HILMAR TÔNNESEN

Pardon, monsieur le professeur.

MADAME BERNICK

Et l’on était si bien et si au calme, ici.

Oh ! pour ma part, je ne verrai pas d’inconvénient à ce qu’on recommence à se chamailler un peu. Ce serait au moins une distraction.

RÔRLUND

Oh ! c’est un genre de distractions qu’il vaut mieux éviter, il me semble.

HILMAR TÔNNESEN

Ça dépend des dispositions de chacun. Certaines natures ont besoin de luttes acharnées, de temps en temps. Mais la vie de petite ville n'a malheureusement pas grand'chose à offrir en ce genre, et il n'est pas donné à tout le monde de...

(Il feuillette le livre du professeur.)

« La femme au service de la société ». Qu'est-ce que c'est que ces fadaises?

MADAME BERNICK

Mon Dieu, Hilmar, il ne faut pas dire ça. Tu n'as sûrement pas lu ce livre.

HILMAR TÔNNESEN

Non, et j'ai l'intention de ne pas le lire.

MADAME BERNICK

Tu n'es sans doute pas tout à fait bien aujourd'hui.

Non, pas très.

MADAME BERNICK

Tu n'as peut-être pas bien dormi cette nuit?

HILMAR TÔNNESEN

Non, j'ai très mal dormi. J'ai fait un tour de promenade hier soir pour ma maladie. Puis je suis monté au club, où j’ai lu un compte rendu de voyage au pôle Nord. Ça vous trempe de suivre ainsi les hommes dans leur lutte contre les éléments.

MADAME RUMMEL

Mais ça ne vous a sûrement pas fait de bien, monsieur Tônnesen.

LES SOUTIENS, ACTE I

HILMAR TÔNNESEN

Non, ça m’a fait beaucoup de mal; j’ai passé toute la nuit à me retourner dans mon lit, et à rêver à moitié endormi qu’un affreux morse me poursuivait.

OLAF, qui a monté V escalier du jardin.

Tu as été poursuivi par un morse, mon oncle?

HILMAR TÔNNESEN

Je l’ai rêvé, benêt! Mais tu joues encore avec cet arc ridicule? Pourquoi ne prends-tu pas une arme véritable?

OLAF

Oui, je voudrais bien, mais...

Une vraie arme, à la bonne heure ! Ça vous excite au moins les nerfs, quand on va tirer !

OLAF

Et puis, je pourrais tirer des ours, mon oncle. Mais papa ne permet pas.

MADAME BERNICK

Tu ne devrais pas lui mettre de pareilles idées en tête, Hilmar.

HILMAR TÔNNESEN

Hm!... oui, la génération qu’on élève aujourd’hui! On parle de sport et de sport,... certes, oui,... mais tout ça n’est qu’un jeu ; jamais d’entraînement sérieux pour s’aguerrir et voir le danger de près. Ne me vise pas avec ton arc, blanc-bec ; il pourrait partir.

OLAF

Non, mon oncle, il n’y a pas de flèche.

HILMAR TÔNNESEN

Tu ne peux pas le savoir ; il peut y avoir une flèche tout de même. Ote ça, te dis-je!... Pourquoi diable n'es-tu jamais parti en Amérique avec un des bateaux de ton père? Tu pourrais y voir une chasse au buffle ou un combat avec les Peaux-Rouges.

MADAME BERNICK

Non, mais, Hilmar...

OLAF

Je voudrais bien, mon oncle ; et je pourrais peut-être rencontrer l'oncle Johan et la tante Lona.

HILMAR TÔNNESEN

Hm !... balivernes.

MADAME BERNICK

Tu peux retourner dans le jardin, Olaf.

OLAF

Mère, puis-je aussi aller dans la rue.

MADAME BERNICK

Oui ; mais pas trop loin.

(Olaf court dehors par la porte du treillis.)

RÔRLUND

Vous ne devriez pas inciter l'enfant à de telles lubies, monsieur Tônnesen.

HILMAR TÔNNESEN

Non, bien entendu, il faut qu'il reste ici et devienne casanier, comme tant d’autres.

RÔRLUND

Mais pourquoi ne faites- vous pas vous-même le voyage?

LES SOUTIENS, ACTE I

Moi? Avec ma maladie? Oh, je le comprends, on n'en tient pas grand compte, ici, dans la ville. Mais, malgré cela,... on a tout de même quelques obligations envers la société où Ton vit. Il faut au moins qu'il y ait quelqu'un pour porter haut le drapeau de l'idée. Aïe, voilà qu'il crie encore !

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