‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 48 sur 153 · LES DAMES · texte numérisé non relu

LES DAMES

Qui est-ce qui crie?

HILMAR TÔNNESEN

Oh! non, je ne sais pas. Ils ont le verbe un peu haut là dedans, et ça m'énerve.

MADAME RUMMEL

Ce doit être mon mari, monsieur Tonnesen. Mais je vous dirai qu'il est si habitué à parler dans de grandes assemblées qu’il...

RÔRLUND

Les autres n'ont pas la voix basse non plus, il me semble.

HILMAR TÔNNESEN

Non, sapristi, quand il s'agit de défendre son portemonnaie ;... tout se résout ici en bas calculs matériels. Fi !

MADAME BERNICK

Au moins c'est mieux qu'avant, où tout passait en amusements.

MADAME LYNGE

C'était vraiment si lamentable autrefois?

MADAME RUMMEL

Oui, vous pouvez le croire, madame Lynge. Vous pouvez vous estimer heureuse de n'avoir pas habité ici dans ce temps-là.

MADAME HOLT

Oui, c’est vrai qu'il s’est accompli des changements ! Quand je pense à l’époque où j’étais jeune fille...

MADAME RUMMEL

Oh ! pensez seulement il y a quatorze, quinze ans. Dieu nous assiste, quelle vie c’était ici ! La société des bals et la société musicale se composaient alors...

MADEMOISELLE BERNICK

Et la société dramatique. Je me la rappelle bien.

MADAME RUMMEL

Oui, c’est là que votre pièce a été jouée, monsieur Tônnesen.

HILMAR TÔNNESEN, remonte vers le fond.

Oh ! baste !...

RÔRLUND

Unepièce de l’étudiant Tônnesen?

MADAME RUMMEL

Oui, c’était longtemps avant que vous veniez ici, monsieur le professeur. Elle n’a d’ailleurs été jouée qu’une fois.

MADAME LYNGE

N’est-ce pas la pièce où vous m’avez raconté que vous aviez joué la jeune première, madame Rummel?

MADAME RUMMEL, jette un coup d'œil sur le professeur .

Moi? Je ne me rappelle vraiment pas ça, madame Lynge. Mais je me rappelle bien toute la vie de société tapageuse dans les familles.

MADAME HOLT

Oui, je connais bien les maisons où l’on donnait deux grands dîners par semaine.

LES SOUTIENS, ACTE I

MADAME LYNGE

Et il y a eu ici une compagnie d'acteurs ambulants, à ce que j'ai entendu dire.

MADAME RUMMEL Oui, c'était là le pis de tout !...

MADAME HOLT, agitée.

HmîhmL.

MADAME RUMMEL

Vous dites, des acteurs? Non, je ne me rappelle pas du tout.

MADAME LYNGE

Oui, ces gens avaient fait tant de frasques, dit-on. Qu'en est-il au juste de ces histoires?

MADAME RUMMEL

Oh ! ce n’est rien, en somme, madame Lynge.

MADAME HOLT

Ma bonne Dina, passe-moi la toile qui est là.

MADAME BERNICK, en même temps.

Chère Dina, va donc demander à Katrine de nous apporter le café.

MADEMOISELLE BERNICK Je vais avec toi, Dina.

(Dma et Mlle Bernick sortent par la seconde porte à gauche.)

MADAME BERNICK, 5* lève .

Vous voudrez bien m’excuser un instant, mesdames ; je pense que nous prendrons le café dehors.

(Elle sort par V escalier du jardin et prépare une table ; le professeur , debout près de la porte , cause avec elle. Hilmar Tônnesen est assis dehors et fume.)

MADAME RUMMEL, à voix basse .

Mon Dieu, madame Lynge, comme vous m'avez fait peur !

MADAME LYNGE

Moi?

MADAME HOLT

Oui, mais c'est bien vous qui avez commencé, madame

MADAME RUMMEL

Moi? Non, comment pouvez-vous dire ça, madame Holt? Je n'ai pas ouvert la bouche.

MADAME LYNGE Mais qu'est-ce qu'il y a donc?

MADAME RUMMEL

Comment avez- vous pu vous mettre à parler de... ! Songez donc, vous n’avez pas vu que Dina était là?

MADAME LYNGE

Dina? Mais, bon Dieu, est-ce qu'il y a quelque histoire au sujet...

MADAME HOLT

Et ici, dans la maison ! Ne savez-vous donc pas que c’était le frère de madame Bernick...

MADAME LYNGE

Qu’a-t-il fait? Je ne sais rien ; je suis toute nouvelle... MADAME RUMMEL

N’avez-vous pas entendu dire que...? Hm...

(A sa pUe.)

Tu peux descendre un peu dans le jardin, Hilda.

LES SOUTIENS, ACTE I

Va, toi aussi, Netta. Et sois bien gentille avec la pauvre Dina, quand elle viendra.

(Mlle Rummel et Mlle Holt sortent dans le jardin.)

MADAME LYNGE

Eh bien ! qu’est-il arrivé au frère de madame Bernick?

MADAME RUMMEL

Ne savez-vous pas que c’est lui qui a eu cette vilaine histoire?

MADAME LYNGE

L’étudiant Tônnesen a eu une vilaine histoire?

MADAME RUMMEL

Non, grand Dieu, l’étudiant est le cousin de madame Bernick, madame Lynge. Je parle de son frère...

MADAME HOLT

...le Tônnesen égaré...

MADAME RUMMEL

Johan, il s’appelait. Il est parti en Amérique.

MADAME HOLT

Il a été obligé de partir, vous pensez bien.

MADAME LYNGE

Et c’est lui qui a eu la vilaine histoire?

MADAME RUMMEL

Oui, voilà ce qui s’est passé;... comment dirai-je ça? Ça s’est passé avec la mère de Dina. Oh ! je m’en souviens comme si c’était hier. Johan Tônnesen était alors employé au bureau chez la vieille madame Bernick ; Karsten Bernick

était rentré de Paris tout récemment,... il n'était pas encore fiancé...

MADAME LYNGE Bon, mais la vilaine histoire?

MADAME RUMMEL

Oui, voyez-vous,... cet hiver-là la troupe d'acteurs de Môller était ici dans la ville...

MADAME HOLT

...et dans cette troupe étaient l'acteur Dorf et sa femme. Tous les jeunes gens raffolaient d'elle.

MADAME RUMMEL

Oui, Dieu sait comment ils pouvaient la trouver jolie. Mais un soir l'acteur Dorf rentre tard chez lui...

MADAME HOLT ...tout à fait inattendu...

MADAME RUMMEL

...et il trouve ;... non, on ne peut pas raconter ça. MADAME HOLT

Non, madame Rummel, il n'a rien trouvé du tout, car la porte était fermée à clé en dedans.

MADAME RUMMEL

Oui, c'est bien ce que je dis ; il a trouvé la porte fermée. Et croyez-vous, celui qui était à l'intérieur a dû sauter par la fenêtre.

Du haut d'une fenêtre de mansarde !

MADAME LYNGE

Et c'était le frère de madame Bernick?

LES SOUTIENS, ACTE I

MADAME RUMMEL

Mais oui, c’était lui.

MADAME LYNGE

Et c’est alors qu’il est parti en Amérique?

MADAME HOLT

Oui, il le fallait bien, vous comprenez.

MADAME RUMMEL

Car on a découvert ensuite un fait presque aussi grave ; pensez donc, il avait fouillé dans la caisse...

MADAME HOLT

Mais on n’est pas fixé là-dessus, madame Rummel ; ce n’était peut-être que des bruits.

MADAME RUMMEL

Non, voyons!... N’était-ce pas connu de toute la ville? La vieille madame Bernick n’a-t-elle pas été sur le point de faire faillite à cause de cela? C’est Rummel lui-même qui me l’a dit. Mais Dieu me garde de parler.

Enfin, l’argent n’est toujours pas allé à madame Dorf, car elle...

MADAME LYNGE

Oui, quelles ont été les relations entre les parents de Dina ensuite?

MADAME RUMMEL

Oui, Dorf a quitté femme et enfant. Mais la dame a été assez effrontée pour rester ici toute une année. Elle n’osait plus se montrer au théâtre ; mais elle gagnait sa vie avec du blanchissage et de la couture...

MADAME HOLT

Elle a aussi essayé de monter une école de danse.

MADAME RUMMEL

Ça n'a pas marché, naturellement. Quels parents auraient voulu confier leurs enfants à une femme pareille? Mais ça n'a pas duré longtemps avec elle ; la dame élégante n’était pas habituée à travailler ; elle a été prise de la poitrine, et elle est morte.

MADAME LYNGE

Ah ! oui, ce sont vraiment de vilaines histoires !

MADAME RUMMEL

Oui, vous pouvez penser si les Bernick ont eu peine à les digérer. C'est la tache dans le soleil de leur bonheur, comme Rummel l'a dit un jour. Ne parlez donc jamais de cette affaire ici dans la maison, madame Lynge.

MADAME HOLT

Et, pour l'amour de Dieu, pas davantage de la demisœur !

MADAME LYNGE

Oui, madame Bernick a aussi une demi-sœur?

MADAME RUMMEL

A eu... heureusement; car maintenant la parenté est rompue entre elles deux. Ah oui, quelle originale ! Pensez donc, elle coupait ses cheveux et mettait des souliers d'homme quand il pleuvait.

MADAME HOLT

Et lorsque le demi-frère... le mauvais sujet... fut parti, et quand toute la ville était naturellement furieuse contre lui,... savez-vous ce qu'elle fait? Elle part le retrouver!

LES SOUTIENS, ACTE I

MADAME RUMMEL

Oui, et quel scandale elle a fait avant de partir, madame Holt !

MADAME HOLT

Chut ! ne parlez pas de ça.

MADAME LYNGE

Mon Dieu, elle aussi a fait scandale?

MADAME RUMMEL

Oui, écoutez-moi ça, madame Lynge. Bernick venait de se fiancer avec Betty Tonnesen ; et lorsqu'il arrive avec elle à son bras chez la tante de Betty pour annoncer le mariage...

MADAME HOLT

Il faut dire que les Tonnesen n'avaient plus leurs parents...

MADAME RUMMEL

... Lona Hessel se lève de sa chaise, et à l'élégant Karsten Bernick, si bien élevé, elle lance une gifle qui lui fait voir trente-six chandelles.

MADAME LYNGE

Non, pas possible?...

MADAME HOLT

Oui, c'est tout à fait certain.

MADAME RUMMEL

Et alors elle a fait sa malle et est partie en Amérique.

MADAME LYNGE

Mais alors, elle a dû elle-même être éprise de lui. t. xi. 10

MADAME RUMMEL

Oui, vous pouvez penser qu'elle l'était. Elle s'imaginait qu'ils allaient se marier, lorsqu’il est revenu de Paris.

Oui, songez donc, qu’elle ait pu croire cela! Bernick,... le jeune homme mondain, aimable,... cavalier accompli,... le favori de toutes les dames...

MADAME RUMMEL

... et si convenable tout de même, madame Holt ; et si moral.

MADAME LYNGE

Mais qu’a-t-elle fait en Amérique, cette demoiselle Hessel?

MADAME RUMMEL

Ah! voyez-vous, là-dessus, comme le disait un jour Rummel, s’étend un voile qu'il ne faut pas soulever.

MADAME LYNGE

Qu'est-ce que cela veut dire?

MADAME RUMMEL

Elle n’est pas en relation avec la famille, vous comprenez ; mais toute la ville sait au moins qu’elle a chanté pour de l’argent dans les cabarets là-bas...

MADAME HOLT

... et qu’elle a fait des conférences dans les salles de réunion...

MADAME RUMMEL

... et qu’elle a publié un livre absurde.

Non, vrai !...

MADAME LYNGE

LES SOUTIENS, ACTE I

MADAME RUMMEL

Oh ! oui, Lona Hessel aussi est une des taches solaires dans le bonheur de la famille Bemick. Mais vous voilà maintenant renseignée, madame Lynge. J'ai parlé de cela. Dieu le sait, uniquement pour que vous preniez garde...

MADAME LYNGE

Oui, je le ferai, soyez tranquille... Mais cette pauvre Dina Dorf ! Ça me fait vraiment de la peine pour elle.

MADAME RUMMEL

Oh ! ce fut un vrai bonheur pour elle. Songez donc, si elle était restée aux mains de ses parents ! Nous nous sommes occupées d’elle, bien entendu, toutes, et nous l'avons prêchée le mieux que nous avons pu. Ensuite mademoiselle Bernick a tant fait qu’elle est venue ici dans la maison.

MADAME HOLT

Mais elle a toujours été une enfant difficile... Vous pouvez imaginer, ... tous les mauvais exemples. Une fille pareille n’est pas comme une personne d’entre nous. Il faut la prendre par la douceur, madame Lynge.

MADAME RUMMEL

Chut ! la voici qui vient.

(A voix haute J

Oui, cette Dina, c’est une fille adroite. Ah ! tu es la, Dina? Nous allons laisser là notre linge.

Oh ! comme ton café sent bon, chère Dina. Une tasse de café comme ça le matin...

MADAME BERNICK, sur Vescalier du jardin .

Si vous voulez venir, mesdames !

( Mlle Bernick et Dîna ont aidé la bonne à disposer la table à café ; toutes les dames prennent place dehors; elles parlent à Dina d'une manière extrêmement aimable. Peu aprèsi Dina entre dans le salon et cherche son ouvrage.)

MADAME BERNICK, dehors , à la table à café.

Dina, tu ne veux pas aussi?...

DINA

Non, merci, je ne veux pas.

(Elle s'assied avec son ouvrage. Mme Bernick et le professeur échangent quelques mots; un instant après , il entre dans le salon.)

RÔRLUND, va comme pour chercher un objet sur la table , et dit à voix basse :

Dîna.

DINA

Oui.

Pourquoi ne voulez- vous pas être dehors?

DINA

Quand je suis entrée avec le café, j’ai pu voir à la figure de la dame étrangère qu’on avait parlé de moi.

RÔRLUND

Et n’avez- vous pas vu aussi combien elle était aimable avec vous, là, dehors.

DINA

C’est ce que je ne supporte pas !

RÔRLUND

Vous avez l’esprit rebelle, Dina.

LES SOUTIENS, ACTE I

DINA

Oui.

RÔRLUND

Mais pourquoi?

DINA

Je suis comme ça.

RÔRLUND

Ne pourriez-vous pas essayer d’être autrement t

Non.

Pourquoi pas?

DINA, le regarde.

Je suis au nombre des gens moralement corrumpus.

Fi, Dina!

RORLUND

DINA

Ma mère aussi était au nombre des gens moralement corrompus.

RÔRLUND

Qui vous a dit de pareilles choses?

DINA

Personne; on ne dit jamais rien. Pourquoi ne parlentelles pas ! Elles me traitent toutes avec une précaution,... comme si j’allais me casser, si... Oh ! je déteste cette compassion.

RÔRLUND

Chère Dina, je comprends bien que vous vous sentiez gênée ici, mais...

DINA

Oui, si je pouvais seulement m’en aller bien loin. Je saurais bien me tirer d’affaire, si seulement je ne vivais pas au milieu de gens qui sont aussi... si...

RÔRLUND

Aussi quoi?

DINA

Aussi convenables et aussi moraux.

RÔRLUND

Mais, Dina, ce n'est pas ce que vous pensez.

DINA

Oh! vous comprenez bien comment je l'entends. Tous les jours Hilda et Netta viennent ici, pour que je prenne modèle sur elles. Jamais je ne pourrai être aussi convenable qu’elles. Et je ne veux pas l’être. Oh ! si j’étais bien loin, je pourrais encore être une bonne fille.

RÔRLUND

Mais vous êtes une bonne fille, chère Dina.

DINA

A quoi ça me sert-il ici?

RÔRLUND

Alors, partir?... Vous y pensez sérieusement?

DINA

Je ne resterais pas ici un jour de plus, si vous n’étiez pas là.

Dites-moi, Dina,... pourquoi êtes- vous si volontiers ensemble avec moi?

DINA

Parce que vous m’apprene2 tant de belles choses.

RÔRLUND

Belles? Appelez-vous beau ce que je peux vous apprendre?

LES SOUTIENS, ACTE I

DINA

Oui. Ou plutôt... vous ne m'apprenez rien ; mais quand je vous écoute parler, j'en viens à voir beaucoup de belles choses.

RÔRLUND

Qu'entendez-vous au juste par une belle chose?

DINA

Je n'ai jamais réfléchi à cela.

RÔRLUND

Réfléchissez-y maintenant. Qu'entendez-vous par une belle chose?

DINA

Une belle chose, c'est ce qui est grand,... et loin.

Hm !... Chère Dina, j e suis profondément affligé pour vous.

DINA

Seulement cela?

RÔRLUND

Vous savez sûrement très bien quelle immense affection j 'ai pour vous.

DINA

Si j'étais Hilda ou Netta, vous n'auriez pas peur que personne le remarque.

RÔRLUND

Oh ! Dina, vous ne pouvez guère concevoir les mille considérations... Quand un homme a charge de soutien moral pour la société où il vit,... on ne peut pas être trop prudent. Si seulement j’étais certain que l'on saurait interpréter correctement mes motifs... Mais peu importe; il faut que vous soyez relevée, vous le serez. Dina, est-ce

décidé, que lorsque je viendrai... lorsque les circonstances me permettront de venir... vous dire : voici ma main,... vous la prendrez et serez ma femme?... Me promettezvous cela, Dina?

DINA

Oui.

Merci, merci 1 Car, pour moi aussi... Oh! Dina, j'ai tant d'affection pour vous... Chut; on vient. Dina, faites-le pour moi,... rejoignez les autres.

(Elle se rend à la table où Von prend le café. Au même instant , le négociant Rummel , le commerçant Sandstad et le commerçant Vigeland sortent de la première pièce à gauche , suivis du consul Bernick , qui tient une liasse de papiers dans sa main.)

LE CONSUL BERNICK

Eh bien ! voilà l'affaire conclue.

LE COMMERÇANT VIGELAND

Oui, au nom de Dieu, qu'il en soit ainsi.

Page 1