ACTE II
(Le salon sur le jardin dans la maison du consul Bernick.)
MADAME BERNICK est assise seule à la table de travail avec son ouvrage. Un peu après le consul BERNICK entre par la droite , le chapeau sur la tête y ganté , la canne à la main.
MADAME BERNICK
Tu rentres déjà, Karsten?
LE CONSUL BERNICK
Oui, j’ai donné rendez-vous à quelqu’un.
MADAME BERNICK, avec un soupir.
Oh ! oui, Johan reviendra bien ici, je pense.
LE CONSUL BERNICK
C'est un homme, je te dis.
(Il pose son chapeau.)
Où sont donc toutes les dames aujourd’hui?
Madame Rummel et Hilda n’avaient pas le temps.
LE CONSUL BERNICK
Ah? Elles ont prévenu?
MADAME BERNICK
Oui ; elles avaient trop à faire chez elles.
LE CONSUL BERNICK
Ça se comprend. Et les autres, naturellement, ne viennent pas non plus?
MADAME BERNICK
Non, elles ont aussi un empêchement aujourd’hui.
LE CONSUL BERNICK
J’aurais pu le dire d’avance. Où est Olaf?
MADAME BERNICK
Je l’ai laissé sortir un peu avec Dîna.
LE CONSUL BERNICK
Hm! Dina, fille sans cervelle... Dire qu’elle a pu, tout de suite, hier, s’occuper tellement de Johan...
MADAME BERNICK
Mais, Karsten, Dina ne sait pas du tout...
Pfuh ! mais alors Johan aurait dû au moins avoir le tact de ne lui témoigner aucune attention. J'ai bien vu les regards que lançait le commerçant Vigeland.
MADAME BERNICK, son ouvrage sur les genoux.
Karsten, peux-tu comprendre ce qu’ils veulent faire ici, dans le pays?
LE CONSUL BERNICK
Hm ! il a une ferme là-bas, qui n’est pas bien prospère ; et elle a dit incidemment qu'ils ont dû voyager en seconde...
LES SOUTIENS, ACTE II
MADAME BERNICK
Oui, malheureusement, ça doit être quelque chose comme ça. Mais qu'elle Tait accompagné! Elle ! Après le sanglant affront qu’elle t’a infligé!...
LE CONSUL BERNICK
Oh ! ne pense pas à ces vieilles histoires.
MADAME BERNICK
Comment puis- je penser à autre chose en ce moment? Il est tout de même mon frère ;... mais ce n’est pas à cause de lui ; oh ! tous les désagréments que cela te causerait, si... Karsten, j’ai une mortelle inquiétude à l’idée...
LE CONSUL BERNICK
De quoi es-tu inquiète?
Ne peut-on songer à l’arrêter pour l’argent qui a disparu de la caisse de ta mère?
LE CONSUL BERNICK
Oh ! niaiseries que cela ! Qui peut prouver que de l’argent a disparu?
MADAME BERNICK
Ah ! Dieu, toute la ville le sait, malheureusement ; et toi -même as dit...
LE CONSUL BERNICK
Je n’ai rien dit. La ville n’est pas au courant de ces affaires ; tout cela était des bruits en l’air.
MADAME BERNICK
Oh ! comme tu es généreux, Karsten !
LE CONSUL BERNICK
Laisse ces souvenirs en paix, te dis-je! Tu ne sais pas combien tu me mets au supplice à farfouiller dans tout cela.
(Il arpente la salle; puis il jette sa canne.)
Et aussi, qu’ils rentrent au pays juste en ce moment,... en ce moment où j’ai besoin d’une disposition favorable sans réserve dans la ville et dans la presse. On va écrire des correspondances aux journaux des villes voisines. Que je leur fasse bon accueil, ou que je les reçoive mal, mon attitude sera scrutée, interprétée. On fouillera dans cette vieille histoire... comme tu le fais. Dans une société comme la nôtre...
(Il jette ses gants sur la table.)
Et je n’ai personne ici, avec qui je puisse parler, et en qui trouver un soutien.
MADAME BERNICK
Vraiment personne, Karsten?
LE CONSUL BERNICK
Non, qui serait-ce?... Les avoir sur le dos juste en ce moment ! Il n’est pas douteux qu’ils vont faire scandale d’une façon ou d’une autre,... elle, surtout. N’est-ce pas aussi un malheur d’avoir des gens pareils dans sa famille !
MADAME BERNICK
Oui, je n’y peux rien si...
LE CONSUL BERNICK
A quoi ne peux-tu rien? A ce qu’ils sont de ta famille? Non, c’est bien vrai.
MADAME BERNICK
Et je ne les ai pas priés non plus de revenir.
LES SOUTIENS, ACTE I
LE CONSUL BERNICK
Ah ! oui ; nous y voilà ! Je ne les ai pas priés de revenir ; je n'ai pas écrit pour les rappeler ; je ne les ai pas ramenés de force ! Oh ! je connais par cœur toute la litanie.
MADAME BERNICK, fondant en larmes,
Mais comme tu es méchant...
LE CONSUL BERNICK
Oui, c'est ça ; mets-toi à pleurer, pour que toute la ville puisse bavarder aussi là-dessus. Assez de ces niaiseries, Betty. Assieds-toi dehors ; quelqu'un peut venir. Faut-il peut-être qu'on voie madame les yeux rouges? Ah oui, ce serait charmant, si les gens apprenaient que... Hé! j'entends quelqu'un dans le corridor.
(On frappe.)
Entrez !
(Mme Bernick sort par V escalier du jardin avec son ouvrage. Le constructeur de navires Aune entre à droite.)
AUNE
Bonjour, monsieur le consul.
LE CONSUL BERNICK
Bonjour. Eh bien ! vous devinez sans doute ce que j'ai à vous dire?
AUNE
Le fondé de pouvoir Krap m'a dit hier que vous n'étiez pas content de...
LE CONSUC BERNICK
Je suis mécontent de toute la marche du chantier, Aune. Vous n'en finissez pas avec les bateaux avariés. Le Palmier devrait être en route depuis longtemps. Le commer-
çant Vigeland vient tous les jours se plaindre à moi. C'est un associé peu commode pour un armateur.
AUNE
Le Palmier peut prendre la mer après-demain.
LE CONSUL BERNICK
Ah ! enfin. Mais le vapeur américain, Indian Girl , qui est resté là cinq semaines, et...
AUNE
Le vapeur américain? J’ai cru comprendre que nous devions avant tout porter tous nos efforts sur votre propre navire.
LE CONSUL BERNICK
Je ne vous ai donné aucun motif de le croire. Il fallait avancer aussi vite que possible, pour le bateau américain aussi ; mais on n’en fait rien.
AUNE
Le fond de la coque est archipourri, monsieur le consul ; plus on y met des pièces, plus ça s’aggrave.
LE CONSUL BERNICK
Ce n’est pas de là que ça vient. Le fondé de pouvoir Krap m’a dit toute la vérité. Vous entendez mal le travail avec les nouvelles machines que j’ai achetées,... ou plutôt, vous ne voulez pas travailler avec elles.
AUNE
Monsieur le consul, j’ai aujourd’hui passé de beaucoup la cinquantaine; depuis que j’étais gamin, j’ai été habitué à l’ancienne méthode...
LE CONSUL BERNICK
Nous ne pouvons plus l’appliquer maintenant. Ne croyez pas, Aune, que ce soit à cause du bénéfice ; je n’en ai pas
LES SOUTIENS, ACTE II
besoin, heureusement ; mais je dois avoir égard à la société où je vis et à l'affaire dont j'ai la direction. C'est de moi que les progrès doivent venir, sans quoi ils ne viendront jamais.
AUNE
Je voudrais bien aussi le progrès, monsieur le consul.
LE CONSUL BERNICK
Oui, pour votre milieu restreint, pour la classe ouvrière. Oh! je connais bien vos menées; vous prononcez des discours ; vous excitez les gens ; mais quand se présente un progrès tangible, comme maintenant avec nos machines, vous ne voulez pas y prendre part ; vous avez peur.
aune
Oui, j'ai réellement peur, monsieur le consul; j'ai peur pour les nombreuses gens à qui les machines enlèvent le pain. Vous parlez souvent, monsieur le consul, d'avoir égard à la société ; mais je pense que la société a sans doute aussi ses devoirs. Comment la science et le capital osent-ils mettre en œuvre les inventions nouvelles avant d'avoir instruit une génération qui sache s'en servir?
LE CONSUL BERNICK
Vous lisez et réfléchissez trop, Aune ; ce n'est pas bon pour vous ; c'est cela qui vous rend mécontent de votre position.
Ce n'est pas ça, monsieur le consul ; mais je ne peux supporter de voir tant de braves ouvriers renvoyés et réduits à la famine à cause de ces machines.
LE CONSUL BERNICK
Hm ! lorsqu'on a inventé l'imprimerie, bien des copistes ont été réduits à la famine.
il. 1 v»
AUNE
Auriez-vous aimé cette invention, monsieur le consul, si dans ce temps-là vous aviez été copiste?
LE CONSUL BERNICK
Enfin, je ne vous ai pas fait demander pour engager une discussion. Je vous ai fait appeler pour vous dire que YIndian Girl doit être prêt à prendre la mer après-demain.
AUNE
Mais, monsieur le consul...
LE CONSUL BERNICK
Après-demain, vous m’entendez; en même temps que notre propre bateau ; pas une heure plus tard. J’ai de bonnes raisons pour activer ce travail. Avez-vous lu le journal de ce matin? Les Américains ont encore causé du désordre. Cette infâme canaille met toute la ville sens dessus dessous ; il ne se passe pas de nuit que l’on n’ait des rixes dans les cabarets et dans les rues ; et je ne parle pas des autres abominations.
AUNE
Oui, c’est certain que ce sont de vilaines gens.
LE CONSUL BERNICK
Et qui rend-on responsable de ces excès? C’est moi ! Oui, c’est sur moi que ça retombe. Ces journalistes prétendent, à mots couverts, que nous réservons toute notre capacité de travail au Palmier . Moi, qui ai le devoir d’agir sur mes concitoyens par la force de l’exemple, il faut que je me laisse lancer ce reproche. Je ne supporterai pas cela. Il n’est pas bon que mon nom soit éclaboussé de la sorte.
LES SOUTIENS, ACTE II
AUNE
Oh ! monsieur le consul, votre nom est si solide qu'il peut supporter cela et davantage.
LE CONSUL BERNICK
Pas en ce moment; j'ai besoin actuellement de toute l’estime et la bienveillance que peuvent me témoigner mes concitoyens. J’ai une grande entreprise en train, dont vous avez dû entendre parler; et si des gens malveillants parviennent à ébranler la confiance sans réserve en ma personne, cela peut me causer les plus graves difficultés. C’est pourquoi je veux à tout prix éviter ces cancans de journaux malintentionnés et médisants, et c’est pourquoi j’ai fixé le délai d’après-demain.
AUNE
Monsieur le consul, vous auriez aussi bien pu dire cet après-midi.
Vous voulez dire que je demande l’impossible?
AUNE
Oui, avec ce que nous avons d’ouvriers maintenant...
LE CONSUL BERNICK
Bien, bien ;... alors il faudra nous retourner ailleurs.
aune
Voulez-vous renvoyer encore un plus grand nombre des vieux ouvriers?
LE CONSUL BERNICK
Non, je n’y pense pas.
AUNE
Car je crois bien que cela causerait de l’irritation aussi bien en ville que dans les journaux, si vous faisiez ça.
T. XI
LE CONSUL BERNICK
Ce n'est pas impossible ; aussi nous n’en faisons rien. Mais si YIndian Girl n’est pas expédié après-demain, c’est vous que je renvoie.
AUNE, avec un sursaut.
Moi?
(Il rit.)
Vous plaisantez, monsieur le consul.
LE CONSUL BERNICK
Il ne faudrait pas vous y fier.
AUNE
Vous pourriez penser à me renvoyer? Moi, dont le père et le grand-père ont été au service du chantier toute leur vie, et moi-même aussi...
LE CONSUL BERNICK
Qui est-ce qui m’oblige à le faire?
AUNE
Vous demandez des choses impossibles, monsieur le consul.
LE CONSUL BERNICK
Oh ! la bonne volonté ne connaît pas d’impossibilités. Oui ou non ; donnez-moi une réponse ferme, sinon, vous êtes renvoyé sur l’heure.
AUNE, se rapprochant d'un pas.
Monsieur le consul, avez-vous bien réfléchi à ce que ça signifie, de renvoyer un vieil ouvrier. Vous pensez qu’il devra se chercher une autre place? Oh ! oui, il le peut ; mais est-ce là tout? Je voudrais vous voir une fois au foyer d’un pareil ouvrier renvoyé, le soir où il rentre chez lui et dépose sa caisse à outils près de la porte.
LES SOUTIENS, ACTE II
LE CONSUL BERNICK
Croyez-vous que je vous renvoie le cœur léger? N'ai-je pas toujours été un patron raisonnable?
AUNE
D'autant pis, monsieur le consul. Précisément à cause de cela, ceux qui sont chez moi ne vous accuseront pas ; ils ne me diront rien à moi, car ils n'oseraient pas ; mais ils me regarderont, quand je ne le verrai pas, et ils se diront à peu près : ça doit avoir été mérité. Voyez-vous, c'est là ce que je ne peux pas endurer. Si humble que soit ma condition, j'ai toujours été habitué à être considéré comme le premier parmi les miens. Mon modeste foyer est aussi une petite société, monsieur le consul. Cette petite société, j'ai pu la soutenir et la tenir debout, parce que ma femme a cru en moi, et parce que mes enfants ont cru en moi. Et maintenant tout ça va s'écrouler.
LE CONSUL BERNICK
Oui, s'il n'y a pas moyen de faire autrement, ce qui est plus petit doit le céder à ce qui est plus grand ; le particulier doit, au nom de Dieu, être sacrifié au général. Je n'ai rien d'autre à vous répondre, et il n'en va pas autrement en ce monde. Mais vous êtes un entêté. Aune! Vous me résistez, non pas parce que vous ne pouvez pas faire autrement, mais parce que vous ne voulez pas que se manifeste la supériorité des machines sur la force manuelle.
AUNE
Et vous persistez dans votre résolution, monsieur le consul, parce que vous savez que, si vous me chassez, vous aurez au moins démontré à la presse votre bonne volonté.
LE CONSUL BERNICK
Et quand ce serait? Vous avez bien compris de quelle importance il est pour moi d'avoir la presse à mes trousses, ou bien de l'avoir favorable, en ce moment où je travaille à une grande affaire dans l'intérêt général. Eh bien ! quoi? Puis-je agir autrement que je le fais? Je peux vous dire que la question est ici, ou bien de tenir votre foyer debout, comme vous dites, ou peut-être de laisser tomber des centaines de foyers nouveaux, des centaines de foyers qui ne pourront jamais être fondés, si je ne réussis pas à réaliser ce que j’entreprends actuellement. Voilà pourquoi je vous ai donné le choix.
AUNE
Oui, s'il en est ainsi, je n'ai plus rien à dire.
LE CONSUL BERNICK
Hm!... mon cher Aune, cela me fait vraiment de la peine que nous soyons obligés de nous séparer.
AUNE
Nous ne nous séparons pas, monsieur le consul.
LE CONSUL BERNICK
Comment?
AUNE
Un homme modeste a aussi quelque chose à défendre en ce monde.
LE CONSUL BERNICK
Bien sûr, bien sûr;... et alors, vous croyez que vous pouvez promettre?...
L ’Indian Girl pourra prendre la mer après-demain.
(Il salue et sort à droite.)
LES SOUTIENS, ACTE II
iSl
LE CONSUL BERNICK
Aha ! je suis donc venu à bout de cet entêté. Je prends cela comme un bon présage.
(Hilmar Tônnesen, le cigare à la bouche , entre par la porte du jardin.)
HILMAR TÔNNESEN, sur l'escalier du jardin.
Bonjour, Betty. Bonjour, Bernick.
MADAME BERNICK
Bonjour.
HILMAR TÔNNESEN
Ah ! tu as pleuré, je vois. Alors, tu le sais donc?
MADAME BERNICK Qu'est-ce que je sais?
HILMAR TÔNNESEN Que le scandale bat son plein? Aïe !
LE CONSUL BERNICK Qu'est-ce que cela veut dire?
HILMAR TÔNNESEN, entre dans le salon.
Oui, les deux Américains circulent dans les rues et se montrent en compagnie de Dina Dorf.
MADAME BERNICK, le suivant .
Mais, Hilmar, est-ce que c'est possible?
HILMAR TÔNNESEN
Oui, malheureusement, c'est la pure vérité. Lona, même, a eu assez peu de tact pour m'appeler, mais, bien entendu, j'ai fait semblant de ne pas entendre.
LE CONSUL BERNICK
Et ça n'a pas dû passer inaperçu.
HILMAR TÔNNESEN
Non, tu penses bien. Les gens restaient sans bouger à les regarder. On dirait qu’un feu de poudre a parcouru la ville,... à peu près comme un incendie dans les prairies d’Amérique. Dans toutes les maisons des gens étaient aux fenêtres, et attendaient le passage du cortège ; tête contre tête derrière les rideaux... aïe! Oui, tu m’excuseras, Betty; je dis aïe; car ça m’énerve;... si ça continue, je serai obligé de penser à faire un assez long voyage.
MADAME BERNICK
Mais tu aurais dû parler à Johan, et lui faire observer...
HILMAR TÔNNESEN
En pleine rue? Non, tu voudras bien m’excuser. Mais dire que cet homme ose se montrer ici dans la ville. Enfin, on verra bien si la presse ne met pas bon ordre à cela ; oui, excuse-moi, Betty, mais...
La presse, dis-tu? As-tu vu des indices de cela?
HILMAR TÔNNESEN
Oui, on en trouve. Lorsque je vous ai quittés hier soir, je suis monté au club pour ma maladie. J’ai bien remarqué au silence qui se fit, que l’on avait parlé des deux Américains. Arrive Hammer, l’effronté directeur du journal, et il me félicite à très haute voix du retour de mon riche cousin.
LE CONSUL BERNICK
Riche?...
LES SOUTIENS, ACTE II 183
HILMAR TÔNNESEN
Oui, c’est ce qu’il a dit. Je le toisai, bien entendu, avec le regard qu’il méritait, et lui fis comprendre que je n’avais pas connaissance de la richesse de Johan Tônnesen. « Vraiment, dit-il, c’est curieux ; on réussit, d’habitude, en Amérique, quand on a quelque chose pour commencer, et votre cousin n’est pas parti les mains vides. »
LE CONSUL BERNICK
Hm ! tu vas me rendre un service...
MADAME BERNICK, inquiète.
Tu vois bien, Karsten...
HILMAR TÔNNESEN
Oui, en tout cas j’ai passé une nuit d’insomnie à cause de cet homme. Et il se promène dans les rues avec la même figure que s’il n’y avait rien contre lui. Pourquoi n’a-t-il pas disparu complètement? C’est vraiment insupportable de voir combien certaines personnes ont la vie dure.
Mon Dieu ! Hilmar, qu’est-ce que tu dis là?
HILMAR TÔNNESEN
Oh ! je ne dis rien. Mais il sort la vie sauve des accidents de chemins de fer et des attaques d’ours de Californie et d’indiens pieds-noirs; il n’est pas même scalpé... Aïe, les voilà.
LE CONSUL BERNICK, regarde vers la rue.
Olaf est aussi avec eux !
HILMAR TÔNNESEN
Oui, naturellement ; ils veulent rappeler aux gens qu’ils appartiennent à la meilleure famille de la ville. Regardez,
tous les badauds sortent de la pharmacie et les couvent des yeux en faisant leurs réflexions. C'est vraiment trop pour mes nerfs ; comment un homme, dans de telles conditions, peut tenir haut le drapeau de l'idée, c'est...
LE CONSUL BEENICK
Ils viennent ici tout droit. Écoute, Betty, c’est mon désir formel que tu leur témoignes toute l’amitié possible.
MADAME BERNICK
Tu le permets, Karsten?
LE CONSUL BERNICK
Certes ; certes ; et toi aussi, Hilmar. Ils ne resteront pas bien longtemps, j’espère; et quand nous serons entre nous... ; pas d’allusions; nous ne devons les choquer d’aucune manière.
MADAME BERNICK
Oh ! Karsten, que tu es généreux.
LE CONSUL BERNICK
Allons, allons, laisse cela.
MADAME BERNICK
Non, laisse-moi te remercier; et pardonne-moi d’avoir pu être si vive tout à l’heure. Oh ! tu avais tout motif de...
LE CONSUL BERNICK
Laisse donc ; laisse, te dis-je !
HILMAR TÔNNESEN
Aïe !
( Johan Tonnesen et Dîna , puis Mlle Hessel et Olaf) arrivent par le jardin.)
MADEMOISELLE HESSEL
Bonjour, bonjour, chers amis.
LES SOUTIENS, ACTE II
JOHAN TÔNNESEN
Nous sommes sortis et avons visité les vieux endroits, Karsten.
LE CONSUL BERNICK
Oui, on me Ta dit. Grands changements, n’est-ce pas?
Partout, grandes et belles œuvres du consul Bernick. Nous sommes montés au parc que tu as offert à la ville.
LE CONSUL BERNICK
Jusque-là?
MADEMOISELLE HESSEL
« Don du consul Bernick, » comme il est écrit à l’entrée. Oui, tu es l’homme universel ici.
JOHAN TÔNNESEN
Et tu as aussi de magnifiques bateaux. J’ai rencontré le capitaine du Palmier , mon vieux camarade d’école...
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, tu as aussi fait construire une nouvelle école; et les conduites d’eau et de gaz sont aussi dues à toi, me dit-on.
LE CONSUL BERNICK
Peuh ! il faut bien agir pour la société où l’on vit.
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, c'est bien, beau-frère ; et c’est une joie aussi de voir comme les gens te rendent justice. Je ne crois pas être vaniteuse ; mais je ne pouvais pas m’empêcher de rappeler à telle ou telle personne avec qui nous causions, que nous étions de la famille.
Aïe !...
HILMAR TÔNNESEN
MADEMOISELLE HESSEL
Tu dis aïe à cela?
HILMAR TÔNNESEN
Non, je disais hm !...
MADEMOISELLE HESSEL
Enfin, mon pauvre Hilmar, on te le permet. Mais vous êtes tout à fait seuls aujourd’hui?
MADAME BERNICK
Oui, aujourd’hui nous sommes seuls.
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, nous avons rencontré deux des dames morales, làhaut, sur la place ; elles avaient l’air très pressé. Mais nous n’avons pas encore pu causer ensemble comme il faut ; hier il y avait ici ces trois constructeurs de chemins de fer, et puis nous avions ce pasteur...
HILMAR TÔNNESEN
Professeur.
MADEMOISELLE HESSEL
Moi, je l’appelle pasteur. Mais qu’est-ce que vous dites de mon œuvre de ces quinze années? N’est-il pas devenu un gars solide? Qui reconnaîtrait le sacripant qui a filé de chez lui.
HIMAR TONNESEN
J OH AN TÔNNESEN
Oh ! Lona, ne te vante pas trop.
MADEMOISELLE HESSEL
Si, j’en suis vraiment fière. Grand Dieu, je n’ai rien accompli d’autre en ce monde, mais cela me donne une
LES SOUTIENS, ACTE II
sorte de droit à l’existence. Oui, Johan, quand je pense comment nous avons commencé là-bas rien qu’avec nos quatre pattes...
HILMAR TÔNNESEN
Mains.
MADEMOISELLE HESSEL Je dis pattes ; car elles étaient sales...
Aïe !
HILMAR TÔNNESEN
MADEMOISELLE HESSEL ...et elles étaient vides aussi.
HILMAR TÔNNESEN Vides? Non, je dois dire... !
MADEMOISELLE HESSEL Que dois-tu dire?
LE CONSUL BERNICK
HILMAR TÔNNESEN Je dois dire... aïe !
(Il sort par l'escalier du jardin .)
MADEMOISELLE HESSEL Qu’est-ce qu’il lui prend?
LE CONSUL BERNICK
Oh ! ne fais pas attention à lui ; il est un peu nerveux ces temps-ci. Mais tu ne veux pas voir un peu le jardin? Tu n’y as pas encore été, et j’ai justement une heure de libre.
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, volontiers; ah! j’ai bien souvent, en pensée, été près de vous dans ce jardin.
MADAME BERNICK
Il y a de grands changements, là aussi, tu vas voir.
(Le consul , Mme Bernick et Mlle Hessel descendent dans le jardin, où on les voit de temps en temps pendant ce qui suit,)
OLAF, à la porte du jardin.
Oncle Hilmar, sais-tu ce que m'a demandé l'oncle Johan? Il m'a demandé si je voulais venir avec lui en Amérique.
HILMAR TÔNNESEN
Toi, nigaud, qui es ici accroché aux jupes de ta mère...
OLAF
Oui, mais c'est ce que je ne veux plus. Tu verras, quand je serai grand...
HILMAR TÔNNESEN
Oh ! tarare ; tu n'éprouves pas un désir sérieux de ce qui vous trempe un homme, et qui consiste en...
(Ils descendent dans le jardin.)
JOHAN TÔNNESEN, à Dîna, qui a ôté son chapeau et est près de la porte , à droite , secouant la poussière de sa robe.
Cette promenade vous a donné très chaud.
DINA
Oui, c'était une charmante promenade ; je n'avais jamais fait une promenade aussi agréable.
JOHAN TÔNNESEN
Vous ne faites peut-être pas souvent de promenades du matin?
DINA
Si ; mais seulement avec Olaf .
LES SOUTIENS, ACTE II
J OH AN TÔNNESEN
Ah !... Préférez-vous peut-être descendre dans le jardin, plutôt que de rester ici?
DINA
Non, j'aime mieux rester ici.
J OH AN TÔNNESEN
Moi aussi. Et alors, c'est décidé, que nous ferons tous les matins une pareille promenade ensemble.
DINA
Non, monsieur Tônnesen, vous ne devriez pas faire ça. J OH AN TÔNNESEN
Je ne devrais pas? Mais vous l'avez promis.
DINA
Oui, mais maintenant que j'y réfléchis... Vous ne sortirez pas avec moi.
JOHAN TÔNNESEN Mais pourquoi pas?
DINA
Oui, vous êtes étranger; vous ne pouvez pas comprendre; mais je vous dirai...
JOHAN TÔNNESEN
Eh bien?
DINA
Non, je préfère n'en pas parler.
JOHAN TÔNNESEN
Oh ! mais si ; à moi, vous pouvez parler de n'importe quoi.
DINA
Oui, je vais vous dire, je ne suis pas comme les autres
IÇO
jeunes filles; il y a... quelque chose à mon sujet. C'est pourquoi il ne faut pas le faire.
JOHAN TÔNNESEN
Mais je ne comprends rien. Vous n’avez rien fait de mal?
DINA
Non, pas moi, mais... ; non, je ne veux plus parler de ça. Vous l'apprendrez bien par les autres.
JOHAN TÔNNESEN
Hm!
DINA
Mais il y a autre chose que je voudrais vous demander.
JOHAN TÔNNESEN Qu'est-ce que c'est?
DINA
Il paraît que c’est facile de trouver un bon métier, là-bas, en Amérique?
JOHAN TÔNNESEN
Oh ! ce n'est pas toujours si facile que cela ; on a souvent du mal, et il faut travailler dur au commencement.
Oui, ça, je veux bien...
JOHAN TÔNNESEN
Vous?
DINA
Je peux bien travailler; je suis forte et me porte bien, et tante Marta m'a donné des leçons.
JOHAN TÔNNESEN
Mais alors, que diable, venez, partez avec nous.
LES SOUTIENS, ACTE II
DINA
Oh! vous plaisantez; vous l'avez déjà dit à Olaf. Mais ce que je voudrais savoir, c'est si les gens sont très... comment dire, très moraux, là-bas?
J OH AN XÔNNESEN
Moraux?
DINA
Oui, je veux dire, s'ils sont... convenables et respectables comme ici?
J OH AN TÔNNESEN
Peuh! au moins ne sont-ils pas aussi mauvais qu'on le croit ici. Vous n'avez pas à vous en alarmer.
Vous ne me comprenez pas. Je voudrais précisément qu ils ne soient pas tellement convenables et respectables.
JOHAN TÔNNESEN
Qu'ils ne le soient pas? Comment donc les voudriezvous?
DINA
Je les voudrais naturels.
JOHAN TÔNNESEN
Oui, oui, c'est peut-être justement ce qu'ils sont.
DINA
Car alors il serait bon pour moi de pouvoir partir là-bas.
JOHAN TÔNNESEN
Certainement ce serait bon ; c'est pourquoi vous partirez avec nous.
DINA
Non, je ne partirais pas avec vous; il faudrait que je
IÇ2
parte seule. Oh! j'obtiendrais bien un résultat; je serais vaillante...
LE CONSUL BERNICK, en bas de l'escalier du jardin ,
avec les deux dames.
Reste, reste ; je vais le chercher, chère Betty. Tu pourrais te refroidir.
( II entre dans le salon et cherche le châle de Mme Bernick.)
MADAME BERNICK, dans le jardin.
Il faut que tu viennes aussi, Johan; nous descendrons dans la grotte.
LE CONSUL BERNICK
Non, il faut que Johan reste ici maintenant. Tiens, Dina ; prends le châle de ma femme et accompagne-la. Johan reste ici avec moi, chère Betty. Je veux le faire parler un peu de la situation là-bas.
MADAME BERNICK
Oui, oui ; mais viens ensuite ; tu sais où tu nous trouveras.
(Mme Bernick , Mlle Hessel et Dina descendent à gauchei à travers le jardin .)
LE CONSUL BERNICK, les suit des yeux un instant ,
puis va fermer la seconde porte à gauche , enfin s'approche de Johan , lui prend les deux mains , les serre et les secoue .
Johan, nous sommes seuls maintenant ; permets-moi de te remercier.
JOHAN TÔNNESEN
Ah ! baste !
LE CONSUL BERNICK
Ma maison, mon foyer, mon bonheur familial, ma situation dans la société,... je te dois tout.
LES SOUTIENS, ACTE II
J OH AN TÔNNESEN
Bien, ça me fait plaisir, mon cher Karsten ; quelque chose de bon est donc tout de même sorti de cette folle histoire.
LE CONSUL BERNICK, lui secoue les mains de nouveau .
Merci quand même. Pas un sur dix mille n'aurait fait ce que tu as fait pour moi.
JOHAN TÔNNESEN
Dis donc! N’étions-nous pas tous deux de jeunes étourdis? Il fallait bien que l’un de nous prît la faute sur lui...
LE CONSUL BERNICK
Mais le plus désigné n’était-il pas le coupable?
JOHAN TÔNNESEN
Stop ! A ce moment-là, l’innocent était le plus désigné. J’étais libre, orphelin; ma besogne de bureau, c’était un vrai bonheur de m’en débarrasser. Toi, au contraire, tu avais ta vieille mère, et de plus, tu venais de te fiancer secrètement avec Betty, qui t’aimait tant. Que serait-il advenu d’elle, si elle avait appris?...
LE CONSUL BERNICK
C’est vrai, c’est vrai; mais...
JOHAN TÔNNESEN
Et n’était-ce pas précisément à cause de Betty que tu as rompu ces relations avec madame Dorf? C’est justement pour y couper court que tu es monté chez elle, ce soir où...
LE CONSUL BERNICK
Oui, ce soir néfaste où l’ivrogne de mari est rentré!... Oui, Johan, c’était pour Betty; mais tout de même,...
T. xi. 13
que tu aies pu si généreusement tourner les apparences contre toi-même et partir...
J OH AN TÔNNESEN
Ne te fais pas de scrupules, mon cher Karsten. Nous avons été d’accord pour en décider ainsi ; il fallait te sauver, et tu étais mon ami. Oh ! comme j’étais fier de cette amitié ! Je trimais ici comme un niais qui ne connaît que son patelin ' et voilà que tu rentres de ton grand voyage, élégant, distingué... ; tu avais été à Londres et à Paris. Et tu me choisis comme camarade, moi qui avais quatre ans de moins que toi... ; oui, c’était parce que tu faisais ta cour à Betty ; je le comprends bien maintenant. Mais comme j’en étais fier ! Et qui ne l’aurait été? Qui ne se serait volontiers sacrifié pour toi ; surtout quand il ne s’agissait que d un mois de commérages dans la ville, et qu’on pouvait tout de suite s’en aller par le vaste monde.
LE CONSUL BERNICK
Hm ! mon cher Johan, je dois te dire franchement que cette histoire n’est pas encore tellement oubliée.
JOHAN TÔNNESEN
Non? Bah, qu’est-ce que ça me fait, quand je serai retourné là-bas dans ma ferme...
LE CONSUL BERNICK
Alors, tu vas repartir?
Bien entendu.
LE CONSUL BERNICK
Mais pas tout de suite, j’espère?
LES SOUTIENS, ACTE II
J OH AN TÔNNESEN
Le plus tôt possible. C'est seulement pour faire plaisir à Lona que je suis venu avec elle.
LE CONSUL BERNICK Oui? Comment cela?
JOHAN TÔNNESEN
Oui, vois-tu, Lona n'est plus jeune, et ces temps derniers, elle a commencé à sentir la nostalgie ; mais elle ne voulait jamais le reconnaître ;
(Il sourit.)
comment aurait-elle osé laisser ma personne frivole toute seule, moi qui, dès l'âge de dix-neuf ans, m'étais livré à...
LE CONSUL BERNICK
Et alors?
JOHAN TÔNNESEN
Oui, Karsten, j'en arrive à une confession dont j'ai honte. LE CONSUL BERNICK
Tu ne lui as tout de même pas confié la réalité de l'histoire?
Si. J'ai eu tort ; mais je ne pouvais pas faire autrement. Tu ne peux pas te représenter ce qu'a été Lona pour moi. Toujours elle t'a rebuté ; mais pour moi elle a été comme une mère. Dans les premières années, quand nous étions dans la gêne, là-bas,... quel travail n'a-t-elle pas fourni? Et lorsque je suis resté longtemps malade, sans pouvoir rien gagner, elle s'est mise à chanter des chansons dans les cafés,.., à faire des conférences, dont les gens plaisantaient ; et elle a écrit un livre, dont elle a ri et pleuré
ig6
depuis,... tout ça pour me faire vivre. Pouvais-je alors la voir se consumer tout l’hiver, elle qui avait trimé si dur pour moi? Non, je n’ai pas pu, Karsten. Et je lui ai dit : pars, Lona; tu n’as rien à craindre pour moi; je ne suis pas aussi léger que tu le crois. Et c’est ainsi... c’est ainsi qu’elle l’a su.
LE CONSUL BERNICK
Et comment l’a-t-elle pris?
JOHAN TÔNNESEN
Peuh! elle a pensé, ce qui était vrai, que puisque je me savais innocent, il ne pouvait pas me déplaire de faire un tour avec elle jusqu’ici. Mais sois tranquille; Lona ne trahira rien, et je saurai bien surveiller ma langue une fois de plus.
LE CONSUL BERNICK
Oui, oui, j’y compte.
JOHAN TÔNNESEN
Voici ma main. Et nous ne parlerons plus de cette vieille histoire ; heureusement c’est la seule incartade dont l'un de nous se soit rendu coupable, je pense. Maintenant je vais bien jouir des quelques jours que je vais passer ici. Tu ne croirais pas quelle superbe promenade nous avons faite ce matin. Qui aurait pensé que la gamine qui courait ici et qui jouait les anges au théâtre!... Mais, dis-moi,... qu'est-il arrivé ensuite à ses parents?
LE CONSUL BERNICK
Oh ! mon cher, je n’ai rien de plus à raconter que ce que je t’ai écrit tout de suite après ton départ. Oui, tu as bien reçu ces deux lettres?
LES SOUTIENS, ACTE II
JOHAN TÔNNESEN
Oui, parfaitement ; je les ai toutes les deux. L'ivrogne Ta quittée?
LE CONSUL BERNICK
Et s'est tué un jour qu'il était saoul.
JOHAN TONNESEN
Elle aussi est morte peu de temps après? Mais tu as sans doute fait pour elle ce que tu pouvais, en secret?
LE CONSUL BERNICK
Elle était fière ; elle n'a rien révélé, et n'a rien voulu accepter.
JOHAN TONNESEN
Non? En tout cas, c’était bien de ta part de prendre Dina chez toi.
Oui, c'était bien. Mais c’est en réalité Marta qui s'est occupée de cette affaire.
JOHAN TÔNNESEN
Ah! c'est Marta? Oui, Marta,... c'est vrai... où est-elle aujourd'hui?
LE CONSUL BERNICK
Oh! elle,... quand elle n'a pas son école, elle a ses malades.
JOHAN TÔNNESEN
Alors, c'est Marta qui s'est occupée d'elle.
LE CONSUL BERNICK
Oui, Marta a toujours eu un faible pour l'enseignement. C’est aussi pourquoi elle a pris un poste à l'école primaire. C'était une grosse sottise de sa part.
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J OH AN TÔNNESEN
Oui, elle paraissait bien fatiguée hier; j’ai peur aussi qu’elle n’ait pas assez de santé pour cela.
LE CONSUL BERNICK
Oh ! pour ce qui est de la santé, elle pourrait bien le supporter. Mais c’est désagréable pour moi ; cela donne à penser que moi, son frère, je ne serais pas disposé à l’entretenir.
J OH AN TÔNNESEN
L’entretenir? Je croyais qu’elle avait assez de fortune elle-même...
LE CONSUL BERNICK
Pas un shilling. Tu te rappelles bien dans quelle passe difficile était ma mère, lorsque tu es parti. Elle a continué quelque temps avec mon aide ; mais cela ne pouvait naturellement pas, à la longue, faire mon affaire. Alors je me suis fait associer à la firme ; ça n’a pas marché non plus. J’ai dû alors prendre tout à mon compte, et lorsque nous avons établi notre bilan, il est apparu qu’il ne restait à peu près rien pour la part de ma mère. Et lorsque ma mère est morte peu après, Marta, naturellement, s’est aussi trouvée sur la paille.
J OH AN TÔNNESEN
Pauvre Marta !
LE CONSUL BERNICK
Tu la plains? Pourquoi? Tu ne vas tout de même pas croire que je la laisse manquer de rien? Oh ! non, j’ose dire que je suis un bon frère. Elle habite naturellement avec nous et mange à notre table ; avec son traitement d’institutrice elle a largement de quoi s’habiller, et une femme seule,... qu’est-ce qu’il lui faut de plus?
LES SOUTIENS, ACTE II
J OH AN TÔNNESEN
Hm ! ce n'est pas ainsi que nous pensons en Amérique.
LE CONSUL BERNICK
Non, je le crois bien ; dans une société turbulente comme la vôtre. Mais ici, dans notre petit cercle où, Dieu merci, la dépravation n'a pas pénétré, au moins jusqu'à ce jour, les femmes se contentent d’une situation convenable, mais modeste. C'est d'ailleurs la faute de Marta ; elle aurait pu être pourvue depuis longtemps, si elle avait voulu.
J OH AN TÔNNESEN
Tu veux dire qu'elle aurait pu se marier?
LE CONSUL BERNICK
Oui, elle aurait même pu être fort avantageusement casée ; elle a eu plusieurs bonnes propositions ; c'est assez curieux ; une fille sans ressources, qui n'est plus jeune, et de plus, tout à fait insignifiante.
J OH AN TÔNNESEN
Insignifiante?
LE CONSUL BERNICK
Oh ! je ne le lui reproche pas du tout. Je ne la désire pas autrement, en somme. Tu sais,... dans une grande maison comme la nôtre,... il est toujours bon d’avoir une personne simple, qu'on peut employer à ce qui se trouve.
J OH AN TÔNNESEN
Oui, mais elle ?...
LE CONSUL BERNICK
Elle? Comment? Ah! oui, elle a naturellement à quoi s’intéresser ; elle a moi et Betty et Olaf et moi. Les gens
ne doivent pas penser avant tout à eux-mêmes, et surtout pas les femmes. Nous avons tous une société plus ou moins grande qui demande notre soutien et notre action. C'est ainsi que je fais, du moins.
( Il indique le fondé de pouvoir Krap, qui entre à droite.)
Tu vas en avoir tout de suite la preuve. Crois-tu que ce sont mes propres affaires qui m’occupent? Pas du tout.
( Rapidement , à Krap.)
Eh bien?
LE FONDÉ DE POUVOIR KRAP, à voix basse , montrant une liasse de papiers .
Tous les contrats d’achat en règle.
LE CONSUL BERNICK
Parfait ! Superbe!... Oui, maintenant, beau-frère, il faut que tu m’excuses un moment.
(A mi-voix, en lui serrant la main.)
Merci, merci, Johan ; et sois persuadé que tout ce que je pourrai faire pour toi,... hein, tu me comprends... Venez, monsieur Krap.
(Ils entrent dans le bureau du consul.)
JOHAN TÔNNESEN, le suit des yeux un instant .
Hm !...
(Il va pour descendre au jardin. A ce moment , Mlle Bernich entre à droite , un petit panier au bras.)
JOHAN TÔNNESEN
Ah ! tiens, Marta !
MADEMOISELLE BERNICK
Ah !... Johan... c’est toi?
LES SOUTIENS, ACTE II
JOHAN TÔNNESEN
De si bonne heure en course, toi aussi.
MADEMOISELLE BERNICK
Oui. Attends un peu ; les autres vont sûrement venir tout de suite.
(Elle va pour sortir à gauche >) JOHAN TÔNNESEN
Écoute, Marta, es-tu toujours si pressée?
MADEMOISELLE BERNICK
Moi?
JOHAN TÔNNESEN
Hier tu t’es comme enfuie, je n’ai pas pu te dire un mot, et aujourd’hui...
MADEMOISELLE BERNICK
Oui, mais...
JOHAN TÔNNESEN
Autrefois, nous étions pourtant toujours ensemble,... nous sommes de vieux camarades de jeu.
MADEMOISELLE BERNICK Ah ! Johan, il y a longtemps de ça.
JOHAN TÔNNESEN
Hé ! grand Dieu, il y a quinze ans, ni plus ni moins. Trouves-tu peut-être que je suis tellement changé?
MADEMOISELLE BERNICK Toi? Oh oui, toi aussi, bien que...
JOHAN TÔNNESEN
Que veux-tu dire?
MADEMOISELLE BERNICK Oh ! ce n’est rien.
JOHAN TÔNNESEN
Tu n’as pas l’air enchantée de me revoir.
MADEMOISELLE BEENICK
J’ai attendu si longtemps, Johan,... trop longtemps.
JOHAN TÔNNESEN Attendu? Que je revienne?
MADEMOISELLE BEENICK
Oui.
J OHAN TÔNNESEN
Et pourquoi pensais-tu que je viendrais?
MADEMOISELLE BEENICK Pour réparer ce que tu as commis.
JOHAN TÔNNESEN
Moi?
MADEMOISELLE BEENICK
As-tu oublié qu’une femme est morte dans la misère et la honte à cause de toi? As- tu oublié que les meilleures années d’une enfant ont été aigries à cause de toi?
JOHAN TÔNNESEN
Et je dois entendre cela de toi? Marta, ton frère n’a-t-il jamais?...
MADEMOISELLE BEENICK
Lui? Quoi?
JOHAN TÔNNESEN
N’a-t-il jamais... ; enfin, je veux dire, n’a-t-il jamais prononcé au moins un mot d’excuse en ma faveur?
MADEMOISELLE BEENICK
Oh ! Johan, tu connais les rigoureux principes de Karsten.
LES SOUTIENS, ACTE II
J OH AN TÔNNESEN
Hm !... oui, bien sûr, je connais les rigoureux principes de mon vieil ami Karsten... Mais ceci est tout de même!... Enfin. Je viens de causer avec lui. Je trouve qu'il a beaucoup changé.
MADEMOISELLE BERNICK
Comment peux-tu dire cela? Karsten a toujours été un homme éminent.
J OH AN TÔNNESEN
Oui, ce n’est pas de cela que je parlais; mais peu importe... Hm; alors, je comprends sous quel jour tu m’as vu ; c’est le retour de l’enfant prodigue que tu as attendu.
MADEMOISELLE BERNICK
Ecoute, Johan, je vais te dire sous quel jour je t’ai vu.
(Elle désigne le jardin.)
Vois-tu celle qui joue là dans l’herbe avec Olaf? C’est Dina. Te rappelles-tu la lettre embarrassée que tu m’as écrite lorsque tu es parti? Tu écrivais que je devais croire en toi. J’ai cru en toi, Johan. Tous les méfaits dont le bruit a couru ici ont dû avoir lieu par égarement, sans idée, sans réflexion...
JOHAN TÔNNESEN
Que veux-tu dire?
MADEMOISELLE BERNICK
Oh ! tu me comprends bien ;... pas un mot de plus làdessus. Mais il te fallait partir, recommencer une vie nouvelle. Vois-tu, Johan, je t’ai remplacé ici, au pays, moi, ta vieille camarade de jeu. Les devoirs que tu oubliais de remplir ici, ou que tu ne pouvais pas remplir, je les ai
remplis pour toi. Je te dis cela pour que tu n'aies pas à te reprocher cela aussi. J'ai été une mère pour l'enfant lésée, je l'ai élevée le mieux que j’ai pu...
J OH AN TÔNNESEN
Et tu as gâché ta vie pour cette œuvre...
MADEMOISELLE BERNICK
Elle n'a pas été gâchée. Mais tu as tardé à venir, Johan.
JOHAN TÔNNESEN
Marta,... si je pouvais te dire... Enfin, que je te remercie au moins pour ta fidèle amitié.
MADEMOISELLE BERNICK, sourit tristement .
Hm!... Oui, maintenant nous avons donc tout dit, Johan. Chut ; quelqu'un vient. Adieu ; je ne peux pas maintenant...
(Elle sort par la dernière porte à gauche. Mlle Hessel
arrive du jardin , suivie de Mme Bernick.)
MADAME BERNICK, encore dans le jardin.
Mais, pour Dieu, Lona, à quoi penses-tu !
MADEMOISELLE HESSEL
Laisse-moi, te dis-je ; je veux lui parler, il le faut.
MADAME BERNICK
Mais ce serait le plus grand scandale ! Oh ! Johan, tu es encore là?
MADEMOISELLE HESSEL
Sors donc, mon garçon ; ne reste pas là dans l'air enfermé ; descends dans le jardin et cause avec Dina,
JOHAN TÔNNESEN
C'est justement à quoi je pensais.
LES SOUTIENS, ACTE II
Mais...
MADEMOISELLE HESSEL Écoute, John, as-tu bien regardé Dina?
JOHAN TÔNNESEN
Oui, je crois bien.
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, tu devrais la regarder tout à fait bien, mon garçon. Ce serait quelque chose pour toi !
MADAME BERNICK
Mais, Lona... !
JOHAN TÔNNESEN Quelque chose pour moi?
MADEMOISELLE HESSEL Oui, à regarder, je veux dire. Va, maintenant!
JOHAN TÔNNESEN
Oui, oui, j’y vais plus que volontiers.
(Il descend au jardin.) MADAME BERNICK
Lona, tu me pétrifies. Il n’est tout de même pas possible que ce soit sérieux. #
MADEMOISELLE HESSEL
Si, bien sûr, c’est sérieux. N’est-elle pas bien portante et saine et franche? C’est tout à fait une femme pour John. C’est une femme pareille qu’il lui faut là-bas ; ce sera bien mieux qu’une vieille demi-sœur.
Dina! Dina Dorf ! Songe donc...
MADEMOISELLE HESSEL
Je songe avant tout au bonheur du garçon; car il faut que j'y aide ; de lui-même il n’est guère hardi pour cela ; il n’a jamais eu le coup d’œil qu’il faut pour les jeunes filles et les femmes.
MADAME BERNICK
Lui? Johan! Voyons, il me semble que nous avons eu de tristes preuves...
MADEMOISELLE HESSEL
Oh ! le diable soit de cette sotte histoire ! Où est Bernick? Je veux lui parler.
MADAME BERNICK
Lona, tu ne feras pas cela, te dis-je!
MADEMOISELLE HESSEL
Je le ferai. Si elle plaît au garçon,... et lui à elle,... ils s’uniront. Bernick est si adroit; il faut qu’il trouve un moyen...
MADAME BERNICK
Et tu peux t’imaginer que ces inconvenances américaines seront tolérées ici...
MADEMOISELLE HESSEL
Tatata, Betty...
... qu’un homme comme Karsten, avec ses idées morales rigoureuses...
MADEMOISELLE HESSEL
Allons donc ! elles ne sont pas tellement rigoureuses.
LES SOUTIENS, ACTE II
MADAME BERNICK
Qu’est-ce que tu oses dire là?
MADEMOISELLE HESSEL
J’ose dire que Bernick n’est sans doute pas tellement plus moral que les autres hommes.
MADAME BERNICK
La rancune pour lui est donc si forte encore ! Mais que veux-tu en ce cas, alors que tu n’as certainement pas oublié?.*. Je ne comprends pas que tu oses paraître à ses yeux après le honteux outrage que tu lui as infligé.
MADEMOISELLE HESSEL
Oui, Betty, ce jour-là je me suis vilainement emballée.
MADAME BERNICK
Et avec quelle générosité ne t’a-t-il pas pardonné, lui qui n’avait commis aucune faute. Car si tu avais conçu des espérances, il n’y pouvait rien. Et depuis ce temps-là, tu me détestes aussi.
(Elle fond en larmes .)
Tu as toujours envié mon bonheur. Et maintenant tu viens ici pour déverser tout cela sur moi, afin de montrer à la ville dans quelle famille j’ai introduit Karsten. Oui, c’est moi qui suis atteinte, et c’est cela que tu veux. Oh, c’est affreux de ta part !
(Elle sort en pleurant par la dernière porte à gauche.)
MADEMOISELLE HESSEL, la suit des yeux.
Pauvre Betty.
(Le consul Bernick sort de son bureau.)
LE CONSUL BERNICK, encore à la porte.
Oui, oui, c'est bien, monsieur Krap, c’est parfait. Envoyez quatre cents couronnes pour les pauvres.
(U se tourne.)
Lona?
(Il se rapproche.)
Tu es seule? Betty ne va pas venir?
MADEMOISELLE HESSEL
Non. Faut-il peut-être que j’aille la chercher?
LE CONSUL BERNICK
Non, non, non, laisse. Oh ! Lona, tu ne sais pas combien j’ai ardemment désiré parler ouvertement avec toi,... implorer ton pardon.
Écoute, Karsten, ne tournons pas au sentimental. Ça ne nous va pas.
LE CONSUL BERNICK
Il faut que tu m’écoutes, Lona. Oui, je sais combien l’apparence est contre moi, maintenant que tu as appris cette histoire avec la mère de Dina. Mais je te jure que ce n’a été qu’un égarement momentané. Je t’ai réellement, vraiment, sincèrement aimée autrefois.
MADEMOISELLE HESSEL
Pourquoi crois- tu que je suis venue ici?
LE CONSUL BERNICK
Quelles que soient tes intentions, je te supplie de ne rien entreprendre avant que je me sois justifié. Je le peux, Lona ; je peux, du moins, m’excuser.
LES SOUTIENS, ACTE II
MADEMOISELLE HESSEL
Maintenant, tu as peur... Tu m’as aimée autrefois, dis-tu. Oui, tu me l’as certifié assez souvent dans tes lettres ; et c’était peut-être vrai... en un sens, tant que tu as vécu au dehors, dans un monde vaste et libre, qui te donnait le courage d’une pensée grande et libre. Tu as peut-être trouvé en moi un peu plus de force de caractère, de volonté, d’indépendance, que chez la plupart des gens d’ici. Et puis, c’était un secret entre nous, il n’y avait personne qui pût dauber sur ton mauvais goût.
LE CONSUL BERNICK
Lona, comment peux-tu croire?...
Mais lorsque tu es revenu ; lorsque tu as entendu les brocards qui tombaient sur moi comme grêle ; lorsque tu as perçu la raillerie au sujet de tout ce qu’on appelait mes excentricités...
LE CONSUL BERNICK
Tu ne ménageais rien dans ce temps-là.
MADEMOISELLE HESSEL
Surtout pour vexer tous ces prudes en jupon ou en pantalon qui flânaient dans la ville. Et alors, quand tu as rencontré la séduisante jeune actrice...
LE CONSUL BERNICK
C'était un caprice ; rien de plus ; je te jure, il n’y a pas un dixième de vrai dans les bruits et les commérages qui
ont couru. •
MADEMOISELLE HESSEL
Soit ; mais quand Betty est revenue chez elle, jolie, un t. xi. 14
bouton qui s'ouvre, portée aux nues par tout le monde,... et quand il fut connu qu'elle hériterait de tout l'argent de tante et que je n'aurais rien...
LE CONSUL BERNICK
Oui, c'est là le point, Lona ; et maintenant tu vas l’entendre sans faux-fuyants. Je n'aimais pas Betty alors ; je n’ai pas rompu avec toi par suite d'une nouvelle inclination. C’était à cause de l'argent, simplement; j’y étais obligé ; il me fallait me l’assurer.
MADEMOISELLE HESSEL
Et tu me dis ça en face?
LE CONSUL BERNICK
Oui, je le dis. Écoute-moi, Lona...
MADEMOISELLE HESSEL
Et pourtant tu m'as écrit qu'un incoercible amour pour Betty s'était emparé de toi, tu invoquais ma générosité, tu jurais de ne rien dire à Betty de ce qu’il y avait eu entre nous...
LE CONSUL BERNICK
Il le fallait, te dis-je.
MADEMOISELLE HESSEL
Alors, par le Dieu vivant, je ne regrette pas de m'être emportée comme je l'ai fait.
LE CONSUL BERNICK
Laisse-moi te dire froidement et posément quelle était la situation à ce moment-là. Ma mère, tu t'en souviens, était à la tête de l'établissement ; mais elle n'avait absolument pas le sens des affaires. Je fus rappelé de Paris en
LES SOUTIENS, ACTE II
hâte ; l'époque était critique ; j'avais à remettre les affaires sur pied. Qu'est-ce que je trouvai? Je trouvai, ce qui devait être tenu profondément secret, une maison, autant dire, ruinée. Oui, elle était à peu près ruinée, cette vieille maison considérée, qui avait duré trois générations. Qu'avais-je à faire d’autre, moi, le fils, le fils unique, que de chercher un moyen de salut.
MADEMOISELLE HESSEL
Et alors tu as sauvé la maison Bernick aux dépens d'une femme.
LE CONSUL BERNICK
Tu sais bien que Betty m'aimait.
MADEMOISELLE HESSEL
Mais moi?
LE CONSUL BERNICK
Crois-moi, Lona,... tu n'aurais jamais été heureuse avec moi.
MADEMOISELLE HESSEL
Est-ce par souci de mon bonheur que tu m'as lâchée?
LE CONSUL BERNICK
Crois-tu peut-être que ce soit par des motifs égoïstes que j'ai agi comme je l'ai fait? Si, dans ce temps-là, j’avais été seul, j'aurais tout recommencé avec un courage intrépide. Mais tu n'imagines pas combien un homme d'affaires, avec son immense responsabilité, est soudé à l'établissement dont il a hérité. Sais-tu que le bonheur et le malheur de centaines, même de milliers de personnes, dépendent de lui? Ne songes-tu pas que toute la société que, toi et moi, nous appelons notre patelin, aurait été frappée cruellement, si la maison Bernick avait sombré?
MADEMOISELLE HESSEL
Est-ce aussi dans l'intérêt de la société que, pendant ces quinze ans, tu as vécu dans le mensonge?
LE CONSUL BERNICK
Dans le mensonge?
MADEMOISELLE HESSEL
Que sait Betty de ce qui est à la base de votre union et l'a précédée?
LE CONSUL BERNICK
Peux-tu croire que je l'aurais inutilement blessée en le lui révélant?
MADEMOISELLE HESSEL
Inutilement, dis-tu? Oui, oui, tu es homme d'affaires ; tu dois avoir le sens de l'utile... Mais, dis-moi, Karsten, je vais aussi te parler froidement et posément. Dis-moi,... es-tu aujourd'hui vraiment heureux?
LE CONSUL BERNICK
Tu veux dire, dans la famille?
MADEMOISELLE HESSEL
Oui.
LE CONSUL BERNICK
Je le suis, Lona. Oh ! tu n'as pas été en vain une amie aussi dévouée pour moi. J'ose dire que j'ai été de plus en plus heureux, année après année. Betty est bonne et conciliante. Et comme elle a bien su se plier, au cours des ans, à ce qui m'est particulier...
LES SOUTIENS, ACTE II
LE CONSUL BERNICK
Elle se faisait autrefois toutes sortes d'idées exaltées sur l'amour ; elle ne pouvait pas admettre qu’il pût se transformer peu à peu en une douce flamme d'amitié.