‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 53 sur 153 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

(Le salon sur le jardin dans la maison du consul Bernick.)

Le consul BERNICK, une canne à la main , sort violemment en colère de la chambre du fond , à gauchet et laisse la porte mi-ouverte derrière lui.

LE CONSUL BERNICK

Voilà; pour une fois ç'a été sérieux; je pense qu'il se souviendra de cette correction.

(A une personne qui est dans la chambre.)

Tu dis?... Et je dis que tu es une mère déraisonnable ! Tu 1 'excuses, tu l'approuves dans tous ses tours de coquin... Pas tours de coquin? Alors, comment appelles-tu ça? S'échapper de la maison la nuit, aller en mer dans la barque de pêcheur, rester absent une bonne partie de la journée, et me causer une mortelle inquiétude, à moi qui ai tant d'autres soucis. Et ce gamin ose menacer de se sauver! Oui, qu'il essaye!... Quoi? Non, je le crois bien; tu ne t'inquiètes guère de ce qu'il lui arrivera. Je crois

bien que s'il risquait sa vie! . Vraiment? Oui, mais

j'ai une œuvre à laisser après moi en ce monde; être sans enfant ne fait pas mon affaire... Pas d'objections,

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Betty; ce sera comme je l'ai dit; il est consigné dans la maison.,.

(Il écoute.)

Chut ! que personne ne remarque rien.

(Le fondé de pouvoir Krap entre à droite.) KRAP

Avez-vous un instant, monsieur le consul?

LE CONSUL BERNICK, jette la canne.

Oui, oui. Vous venez du chantier?

KRAP

Tout droit. Hm...

Eh bien? Il n’y a pas d’anicroche pour le Palmier , au moins?

KRAP

Le Palmier peut prendre la mer demain, mais...

LE CONSUL BERNICK

Ulndian Girl , alors? Je me doutais bien que l’entêté...

KRAP

Ulndian Girl peut aussi prendre la mer demain ; mais... il n’ira sûrement pas loin.

LE CONSUL BERNICK Que voulez- vous dire?

KRAP

Pardon, monsieur le consul ; cette porte est entr’ouverte, et je crois qu’il y a là quelqu’un...

LE CONSUL BERNICK, ferme la porte .

Voilà. Mais qu’y a-t-il donc, que personne ne peut entendre?

KRAP

Il y a ceci que le constructeur Aune doit se proposer de faire sombrer YIndian Girl corps et biens.

Mais, miséricorde, comment pouvez-vous croire?...

KRAP

Impossible de m'expliquer la chose autrement, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Voyons, dites-moi donc en quelques mots...

KRAP

Voici. Vous savez comme le travail s'est ralenti au chantier depuis que nous avons eu les nouvelles machines et les nouveaux ouvriers.

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui.

KRAP

Mais ce matin, quand j'y suis descendu, j'ai vu que la réparation du bateau américain avait avancé avec une étonnante rapidité; le grand bondon du fond,... vous savez, l'endroit archipourri...

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui, qu’a-t-il?

KRAP

Complètement réparé,... du moins en apparence; simplement recouvert; il avait l'air tout neuf; j'ai entendu dire que Aune y avait travaillé lui-même toute la nuit.

LE CONSUL BERNICK

Bien, et alors?...

LES SOUTIENS, ACTE III

KRAP

J'ai réfléchi à cela ; les gens avaient justement leur repos pour le déjeuner, et j'en ai profité pour examiner l’intérieur et l’extérieur ; j’ai eu de la peine à descendre dans le bateau chargé ; mais je me suis rendu à l’évidence. C’est une tricherie, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Je ne peux pas vous croire, monsieur Krap. Je ne peux pas, je ne veux pas croire cela de Aune.

KRAP

J’en ai regret,... mais c’est la pure vérité. C’est une tricherie, vous dis-je. Aucune charpente nouvelle posée, autant que j’ai pu me rendre compte ; rien que bouché, bourré, et recouvert avec des plaques, des prélarts et procédés de ce genre. Pur bousillage ! L ’Indian Girl n’atteindra jamais New-York ; il sombrera comme une marmite fêlée.

LE CONSUL BERNICK

C’est effroyable ! Mais quel peut être son but, d’après vous?

KRAP

Il veut probablement discréditer les nouvelles machines ; se venger ; remettre en faveur l’ancien personnel ouvrier.

LE CONSUL BERNICK

Et alors il sacrifie ces nombreuses vies humaines.

KRAP

Il disait récemment : ce ne sont pas des hommes qui sont à bord de VIndian Girl,.., rien que des bêtes brutes.

T. XI

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui, c'est possible ; mais ne tient-il pas compte du grand capital qui sera perdu?

KRAP

Aune ne voit pas le grand capital d’un bon œil, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

C'est vrai ; c’est un agitateur et un fauteur de désordre ; mais un acte aussi dénaturé... Écoutez, monsieur Krap ; cette affaire doit être examinée deux fois. Pas un mot à personne à ce sujet. Notre chantier sera décrié, si les gens viennent à le savoir.

KRAP

Bien entendu, mais...

LE CONSUL BERNICK

Pendant le repos de midi, arrangez-vous pour descendre de nouveau dans le bateau; il faut que j'aie certitude entière.

KRAP

Vous l'aurez, monsieur le consul ; mais permettez-moi, que ferez-vous alors?

LE CONSUL BERNICK

Je dénoncerai le fait à la justice, naturellement. Nous ne pouvons tout de même pas nous faire complices d’un véritable crime. Il faut que je n’aie aucune charge sur la conscience. De plus, cela fera bonne impression dans la presse et dans la société en général, quand on verra que j’écarte toutes considérations personnelles, et que je laisse libre cours à la justice.

LES SOUTIENS, ACTE III

KRAP

Très juste, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Mais avant tout, pleine certitude. Et silence en attendant...

KRAP

Pas un mot, monsieur le consul ; et la certitude, vous l'aurez.

(Il sort par le jardin et descend la rue.)

LE CONSUL BERNICK, à mi-voix.

Révoltant! Mais non, c'est impossible,... inconcevable!

(Au moment où il va entrer dans son bureau , Hilmar Tônnesen entre à droite.)

HILMAR TÔNNESEN

Bonjour, Bernick! Eh bien ! je te félicite de ta victoire à la Chambre de commerce, hier.

LE CONSUL BERNICK

Oui, merci.

HILMAR TÔNNESEN

Ce fut une magnifique victoire, à ce que j’entends dire, la victoire de l’esprit civique intelligent sur l’égoïsme et le préjugé,... à peu près comme une razzia française contre les Kabyles. C’est curieux, après les scènes désagréables d’ici, que tu aies...

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui, laissons cela.

HILMAR TÔNNESEN

Mais la bataille décisive n’est pas encore livrée.

LE CONSUL BERNICK

Dans l’affaire du chemin de fer, tu veux dire?

HILMAR TÔNNESEN

Oui, tu dois savoir ce que manigance le directeur du journal, Hammer?

LE CONSUL BERNICK, attentif.

Non ! Qu’est-ce que c’est?

HILMAR TÔNNESEN

Il s’est cramponné au bruit qui court, et il veut en tirer un article.

LE CONSUL BERNICK

Quel bruit?

HILMAR TÔNNESEN

Naturellement, ce qu’on dit des grands achats de propriétés le long de la ligne secondaire.

LE CONSUL BERNICK

Que dis-tu? Un bruit pareil circule?

HILMAR TÔNNESEN

Oui, il court toute la ville. Je l’ai entendu au club, où je suis entré. Un de nos avocats aurait été chargé secrètement d’acheter toutes les forêts, tous les gisements métalliques, toutes les chutes d’eau...

LE CONSUL BERNICK

Et dit-on pour qui?

HILMAR TÔNNESEN

Au club, on pensait que ce devait être pour une société en dehors de la ville, qui avait eu vent de tes projets, et s’était dépêchée d’acheter, avant que les prix montent... N'est-ce pas une indignité... aïe!

LE CONSUL BERNICK

Indignité?

LES SOUTIENS, ACTE III

Oui, que des étrangers pénètrent ainsi sur notre territoire. Et que l’un des avocats de la ville même puisse se prêter à cela ! Ce seront donc des gens étrangers à la ville qui recueilleront le bénéfice.

LE CONSUL BERNICK

Mais ce n'est qu'un bruit en l'air.

HILMAR TÔNNESEN

On y croit en attendant, et demain ou après-demain, Hammer va naturellement le clouer dans son journal comme un fait. Tout le monde était déjà très mécontent au club. J'ai entendu dire par plusieurs personnes que, si le bruit se confirme, elles rayeront leurs noms sur les listes.

LE CONSUL BERNICK

Impossible !

HILMAR TÔNNESEN

Vraiment? Pourquoi crois-tu que ces âmes d'épiciers étaient si disposées à prendre part à ton entreprise? Crois-tu qu'ils n'auraient pas aspiré eux-mêmes à..,

LE CONSUL BERNICK

Impossible, dis-je ; il y a tout de même assez d’esprit civique dans notre petite société...

HILMAR TÔNNESEN

Ici? Oui, tu es optimiste, et alors tu juges les autres d'après toi. Mais moi, qui suis un observateur assez exercé... Il n'y a ici personne,... en nous exceptant, bien entendu,... personne, dis-je, qui lève haut le drapeau de l'idée,

(Il remonte vers le fond.)

Aïe, les voilà !

LE CONSUL BERNICK

Qui?

HILMAR TÔNNESEN

Les deux Américains.

(Il regarde dehors , à droite .)

Et avec qui se promènent-ils? Oui, pardieu, n’est-ce pas avec le capitaine de YIndian Girl. Aïe !

LE CONSUL BERNICK

Qu’est-ce qu’ils peuvent lui vouloir?

HILMAR TÔNNESEN

Oh ! c’est une compagnie qui leur va tout à fait. Il paraît qu’il a été marchand d’esclaves ou pirate ; et qui sait ce que les autres ont commis depuis des années.

LE CONSUL BERNICK

Je te dis qu’il est tout à fait injuste d’avoir de telles idées sur eux.

HILMAR TÔNNESEN

Oui, tu es optimiste. Mais nous allons naturellement les avoir de nouveau sur le dos; aussi je veux à temps...

( Il se dirige vers la porte , à gauche .

Mlle Hessel entre à droite .)

Eh bien ! Hilmar, est-ce que c’est moi qui te chasse du salon?

HILMAR TÔNNESEN

Pas du tout; j’étais pressé; j'avais un mot à dire à Betty.

(Il entre dans la seconde pièce , à gauche.)

LE CONSUL BERNICK, après un court silence.

Eh bien ! Lona?

LES SOUTIENS, ACTE III

MADEMOISELLE HESSEL

Oui.

LE CONSUL BERNICK

Que te semble-t-il de moi aujourd'hui?

MADEMOISELLE HESSEL

Comme hier. Un mensonge de plus ou de moins...

LE CONSUL BERNICK

Il faut que tu voies clair là dedans. Où est Johan?

MADEMOISELLE HESSEL Il va venir ; il avait à parler avec un homme.

LE CONSUL BERNICK

Après ce que tu as entendu hier, tu comprends que toute mon existence est brisée, si la vérité se fait jour.

Je le comprends.

LE CONSUL BERNICK

Il va de soi, bien entendu, que je ne me suis pas rendu coupable du crime dont le bruit a couru.

MADEMOISELLE HESSEL C’est bien évident. Mais qui était le voleur?

LE CONSUL BERNICK

Il n’y a pas eu de voleur. Aucun argent n’a été volé ; pas un skilling n’a manqué.

MADEMOISELLE HESSEL

Comment?

LE CONSUL BERNICK Pas un skilling, te dis-je.

MADEMOISELLE HESSEL

Mais le bruit? D’où est venu le bruit infâme que Johan...

LE CONSUL BERNICK

Avec toi, Lona, il me semble que je peux parler comme avec personne d’autre ; je ne veux rien te cacher. J’ai contribué à ce que le bruit se répande.

MADEMOISELLE HESSEL

Toi? Et tu as pu faire cela contre celui qui, dans ton intérêt...

Ne va pas condamner sans te rappeler quelle était alors la situation. Je te l’ai exposée hier. A mon retour, j’ai trouvé ma mère engagée dans toute une série de fâcheuses entreprises ; divers contretemps sont survenus ; il semblait que toutes les malechances fondaient sur nous ; notre maison était bien près de la ruine. Moitié par légèreté, moitié par désespoir,... Lona, je crois que c’est surtout pour étouffer mes pensées que je me suis laissé aller à ces relations qui ont amené le départ de Johan.

MADEMOISELLE HESSEL

Hm!...

LE CONSUL BERNICK

Tu peux bien t’imaginer qu’on a fait courir toutes sortes de bruits, lorsque, lui et toi, vous êtes partis. Ce n’était pas sa première escapade, disait-on. Dorf avait reçu de lui une grosse somme d’argent pour se taire et s’en aller, prétendait-on ; d’autres affirmaient que c’était elle qui l’avait reçue. En même temps, on n’ignorait pas que notre maison avait de la peine à tenir ses engagements. Quoi de

LES SOUTIENS, ACTE III 233

plus naturel pour les colporteurs de commérages que d'établir un rapport entre ces deux bruits? Comme madame Dorf restait ici et vivait dans la médiocrité, on affirma qu'il avait emporté l'argent en Amérique, et le bruit grossit progressivement la somme.

MADEMOISELLE HESSEL Et toi, Karsten?

LE CONSUL BERNICK

J'ai saisi ce bruit comme une planche de salut.

Tu l’as répandu encore plus?

Je ne l'ai pas contredit. Les créanciers avaient commencé à nous montrer les dents ; il s'agissait pour moi de les rassurer ; il fallait que l'on ne fût pas en méfiance contre la solidité de la maison ; un accident momentané nous avait frappés ; il suffisait de ne pas contraindre ; de donner du temps ; tout le monde serait payé.

MADEMOISELLE HESSEL Et tout le monde a été payé?

LE CONSUL BERNICK

Oui, Lona, ce bruit a sauvé notre maison et m'a fait l'homme que je suis.

MADEMOISELLE HESSEL Un mensonge t'a donc fait l'homme que tu es.

LE CONSUL BERNICK

Qui cela lésait-il alors? L'intention de Johan était de ne jamais revenir.

MADEMOISELLE HESSEL

Tu demandes qui en pouvait pâtir. Regarde en toimême, et dis-moi si tu n'en as pas pâti.

LE CONSUL BERNICK

Regarde au fond de n'importe quel homme, et dans tous et chacun, tu trouveras au moins un point noir qu'il faut dissimuler.

Et vous vous appelez les soutiens de la société.

LE CONSUL BERNICK

La société ne les a pas meilleurs.

MADEMOISELLE HESSEL

Et qu'importe qu'une société pareille soit soutenue ou non? Qu'est-ce qui est décisif en tout cela? Les apparences et le mensonge... et rien d'autre. Tu vis ici, le premier homme de la ville, dans la splendeur et la joie, dans la puissance et l'honneur, toi qui as marqué d’infamie un innocent.

LE CONSUL BERNICK

Ne crois- tu pas que je sens profondément mes torts envers lui. Et ne crois-tu pas que je suis prêt à les réparer?

MADEMOISELLE HESSEL

Comment? En parlant?

LE CONSUL BERNICK

Tu pourrais exiger cela?

MADEMOISELLE HESSEL

Quel autre moyen de réparer pareils torts?

LE CONSUL BERNICK

Je suis riche, Lona ; Johan peut demander n’impo...

LES SOUTIENS, ACTE III

Oui, offre-lui de l’argent, et tu verras comment il te répondra.

LE CONSUL BERNICK Sais-tu quelles sont ses intentions?

MADEMOISELLE HESSEL

Non. Depuis hier il a été muet. On dirait que toute cette histoire a soudain fait de lui un homme mûr.

LE CONSUL BERNICK Il faut que je lui parle.

MADEMOISELLE HESSEL

Tiens, le voilà.

( J oh an Tônnesen entre à droite.)

LE CONSUL BERNICK, s'avance vers lui.

Johan !...

JOHAN TÔNNESEN, l'arrêtant du geste.

Moi, d’abord. Hier matin je t’ai donné ma parole de me taire.

LE CONSUL BERNICK

Tu l’as fait.

JOHAN TÔNNESEN Mais alors je ne savais pas encore...

LE CONSUL BERNICK

Johan, laisse-moi en deux mots t’expliquer ce qui s’est passé...

JOHAN TÔNNESEN

Inutile ; je comprends très bien ce qui s’est passé. La maison était alors dans une situation difficile ; et comme j’étais parti, et que tu jouissais d’un nom et d’une réputa-

tion sans tache... Oh ! je ne te reproche pas tellement ça ; nous étions jeunes et légers dans ce temps-là. Mais maintenant j'ai besoin de la vérité, et maintenant il faut que tu parles.

LE CONSUL BERNICK

Et juste en ce moment j'ai besoin de toute mon autorité morale, et c'est pourquoi je ne peux pas parler maintenant.

J OH AN TÔNNESEN

Je ne me soucie pas trop des légendes que tu as répandues sur mon compte ; c'est l'autre affaire que tu prendras à ta charge. Dina doit devenir ma femme, et ici, dans cette ville, je veux vivre, bâtir et demeurer avec elle.

MADEMOISELLE HESSEL

C'est cela que tu veux?

LE CONSUL BERNICK

Avec Dina ! Comme ta femme? Ici, dans la ville !

J OH AN TÔNNESEN

Oui, précisément ici ; je veux rester ici pour défier tous ces menteurs et calomniateurs. Mais pour que je puisse la conquérir, il est nécessaire que tu me libères.

LE CONSUL BERNICK

As-tu réfléchi que si j'avoue un fait, je prends par là même l'autre aussi à ma charge? Tu diras que je peux démontrer par mes livres qu'aucun détournement n'a eu lieu. Mais je ne le peux pas ; nos livres n'étaient pas tenus assez rigoureusement dans ce temps-là. Et même si je le pouvais,... qu'aurais-je ainsi gagné? Ne serais-je pas, en tout cas, l'homme qui, un jour, s'est sauvé par une contre-

LES SOUTIENS, ACTE III

vérité, et qui, pendant quinze ans, a laissé s'implanter cette contre-vérité sans rien faire contre? Tu ne connais plus notre société, sans quoi tu saurais que cela m’anéantirait complètement.

JOHAN TÔNNESEN

Je peux seulement te dire que je veux épouser la fille de madame Dorf et vivre ici avec elle dans la ville.

LE CONSUL BERNICK, essuie la sueur sur son front.

Écoute-moi, Johan,... et toi aussi, Lona. Ce n’est pas une situation ordinaire où je me trouve, justement ces jours-ci. Elle est telle que, si ce coup est porté contre moi, vous aurez détruit pas seulement moi, mais aussi un grand avenir de prospérité pour la société qui est pourtant votre foyer d’enfance.

JOHAN TÔNNESEN

Et si je ne porte pas ce coup contre toi, je détruis moimême tout mon avenir de bonheur.

MADEMOISELLE HESSEL

Continue, Karsten.

LE CONSUL BERNICK

Écoutez donc. Ceci est lié à l’affaire du chemin de fer, et cette affaire n’est pas aussi simple que vous croyez. Vous avez sûrement entendu dire qu’il était ici question, l’an dernier, d’une ligne longeant la côte. Elle avait pour elle de nombreux suffrages notoires, dans la ville et dans les environs, et surtout dans la presse. Mais je l’ai fait échouer, parce qu’elle aurait nui à notre trafic de vapeurs sur la côte.

MADEMOISELLE HESSEL

Es-tu toi-même intéressé à ce trafic de vapeurs?

ll rw m

LE CONSUL BERNICK

Oui. Mais personne n'a osé me soupçonner à cet égard ; j'avais mon nom respecté comme bouclier. Je pouvais d'ailleurs supporter la perte ; mais la ville ne l'aurait pas pu. La ligne intérieure fut donc décidée. Une fois la décision prise, je me suis assuré sous main qu'une ligne secondaire pouvait descendre ici, à la ville.

MADEMOISELLE HESSEL

Pourquoi sous main, Karsten?

LE CONSUL BERNICK

Avez-vous entendu parler des grands achats de forêts> mines et chutes d’eau? ...

JOHAN TÔNNESEN

Oui, c'est une société étrangère à la ville...

Tels qu'ils sont situés actuellement, ces terrains sont à peu près sans valeur pour les propriétaires épars ; aussi ont-ils été vendus relativement bon marché. Si l’on s’était attendu à ce qu’il fût question de la ligne secondaire, les propriétaires auraient exigé des prix exorbitants.

MADEMOISELLE HESSEL

Oui, oui ; et alors?

LE CONSUL BERNICK

Alors voici ce qu’on peut interpréter diversement,... ce qu'un homme, dans notre société, peut seulement avouer s'il s'appuie sur un nom sans tache et respecté.

MADEMOISELLE HESSEL

Eh bien?

LES SOUTIENS, ACTE III

LE CONSUL BERNICK C'est moi qui ai tout acheté.

MADEMOISELLE HESSEL

Toi?

JOHAN TÔNNESEN A ton propre compte?

LE CONSUL BERNICK

A mon propre compte. Si la ligne secondaire se fait, je suis millionnaire ; si elle ne se fait pas, je suis ruiné.

C'est risqué, Karsten.

J’ai risqué toute ma fortune là-dedans.

MADEMOISELLE HESSEL

Je ne pense pas à la fortune ; mais quand il apparaîtra que...

LE CONSUL BERNICK

Oui, c'est là le nœud. Avec le nom sans tache que j’ai porté jusqu'ici, je peux prendre cette affaire sur mes épaules, la faire aboutir, et dire à mes concitoyens : voyez, j'ai risqué cela pour le bien de la société.

MADEMOISELLE HESSEL

De la société?

LE CONSUL BERNICK

Oui ; et personne ne suspectera mes intentions. MADEMOISELLE HESSEL

Il y a pourtant des hommes qui ont agi plus ouvertement que toi, sans arrière-pensée, sans...

LE CONSUL BERNICK

Qui?

MADEMOISELLE HESSEL

Évidemment Rummel et Sandstad et Vigeland.

Pour les faire acquiescer, j’ai dû les mettre au courant.

MADEMOISELLE HESSEL

Et alors?

LE CONSUL BERNICK

Ils se sont réservé un cinquième du profit à partager.

MADEMOISELLE HESSEL

Oh ! ces soutiens de la société !

LE CONSUL BERNICK

Mais n’est-ce pas la société elle-même qui nous oblige à ces voies obliques? Que serait-il arrivé, si je n’avais pas agi dans le secret? Tout le monde se serait jeté sur l’entreprise, par morceaux, en désordre, tout aurait été embrouillé et gâché. Il n’y a pas un seul homme dans la ville, en dehors de moi, qui s’entende à mener une entreprise aussi vaste que le sera celle-ci ; dans ce pays, en général, il n’y a que les familles immigrées qui aient des aptitudes pour les affaires un peu grandes. C’est pourquoi ma conscience m’absout sur ce point. C’est entre mes mains seulement que ces terrains peuvent devenir un bienfait pour les nombreuses gens qui vont y gagner leur pain.

MADEMOISELLE HESSEL

En cela, je crois que tu as raison, Karsten.

LES SOUTIENS, ACTE III

J OH AN TÔNNESEN

Mais je ne connais pas ces nombreuses gens, et le bonheur de ma vie est en jeu.

LE CONSUL BERNICK

La prospérité de ta ville natale est aussi en jeu. Si des faits se révèlent, qui jettent une ombre sur ma conduite antérieure, tous mes adversaires uniront leurs forces pour tomber sur moi. Une étourderie de jeunesse ne s’efface jamais dans notre société. On scrutera toute la vie que j’ai menée dans l’intervalle, on en tirera mille petits incidents, pour les interpréter à la lumière de ce qui aura été révélé ; on m’écrasera sous le poids de rumeurs et de calomnies. Je devrai me retirer de l’affaire du chemin de fer ; et si je m’en retire, elle tombe, et je serai à la fois ruiné, et civiquement mort.

MADEMOISELLE HESSEL

Johan, après ce que tu viens d’entendre, il faut que tu partes et te taises.

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui, Johan, il le faut !

JOHAN TÔNNESEN

Oui, je partirai, je me tairai aussi; mais je reviendrai et alors je parlerai.

LE CONSUL BERNICK

Reste là-bas, Johan; tais- toi, et je suis disposé à partager avec toi...

JOHAN TÔNNESEN

Garde ton argent, mais rends-moi l’honneur de mon nom.

LE CONSUL BERNICK

Et sacrifier l’honneur du mien !

JOHAN TÔNNESEN

A toi et à ta société de vous débrouiller. Il faut que j'obtienne Dina ; je le veux, et ce sera. C'est pourquoi je partirai dès demain avec VIndian Girl...

LE CONSUL BERNICK

Avec VIndian Girl?

JOHAN TÔNNESEN

Oui. Le capitaine a promis de me prendre. Je pars donc ; je vends ma ferme et règle mes affaires. Dans deux mois je suis de retour.

LE CONSUL BERNICK

Et alors, tu parleras?

JOHAN TÔNNESEN

Alors le coupable prendra la faute à son compte.

LE CONSUL BERNICK

Oublies-tu qu'ainsi je dois prendre également à mon compte ce dont je ne suis pas coupable?

JOHAN TÔNNESEN

Qui est-ce qui, pendant quinze ans, a profité de ce bruit infâme?

Tu me réduis au désespoir ! Mais si tu parles, je nie tout ! Je dirai que c'est un complot contre moi ; une vengeance ; que tu es venu ici pour m'extorquer de l'argent !

MADEMOISELLE HESSEL

Fi donc, Karsten !

LE CONSUL BERNICK

Je suis aux abois, te dis-je ; et je lutte pour la vie. Je nierai tout, tout !

LES SOUTIENS, ACTE III

JOHAN TÔNNESEN

j'ai tes deux lettres. Je les ai trouvées dans ma malle parmi d'autres papiers. Je les ai lues ce matin ; elles sont assez claires.

LE CONSUL BERNICK

Et tu les produiras?

JOHAN TÔNNESEN

Si tu le rends nécessaire.

LE CONSUL BERNICK

Et dans deux mois tu seras de retour ici?

JOHAN TÔNNESEN

Je l'espère. Le vent est bon. Dans trois semaines je serai à New-York..., si YIndian Girl ne sombre pas.

LE CONSUL BERNICK, tressaillant .

Ne sombre pas? Pourquoi YIndian Girl sombrerait-il?

JOHAN TÔNNESEN

Non, c'est ce que je me demande.

LE CONSUL BERNICK, d'une voix à peine perceptible.

Sombrer?

JOHAN TÔNNESEN

Oui, Bernick, tu sais donc maintenant ce qui est en perspective ; à toi de réfléchir en attendant. Adieu ! Tu pourras faire mes amitiés à Betty, bien qu’elle ne m'ait pas accueilli en sœur. Mais je veux tout de même voir Marta. Elle devra dire à Dina... ; elle va me promettre...

(Il sort par la seconde porte à gauche.)

LE CONSUL BERNICK, se parlant à lui-même .

Ulndian Girl?

(Parlant vite.)

Lona, il faut que tu empêches ça.

MADEMOISELLE HESSEL

Tu le vois toi-même, Karsten,... je n’ai plus de pouvoir sur lui.

(Elle sort rejoindre Jokan par la porte à gauche.)

Sombrer?

LE CONSUL BERNICK, agité.

(Le constructeur de navires , Aune , entre à droite.)

AUNE

Avec votre permission, monsieur le consul, puis-je?...

LE CONSUL BERNICK, se retourne vivement.

Oue voulez- vous?

AUNE

Demander à vous poser une question, monsieur le consul. LE CONSUL BERNICK

Eh bien! dépêchez-vous. Qu'est-ce que c’est?

AUNE

Je voulais demander si c’est bien décidé,... irrévocablement,.., que je serais renvoyé du chantier, au cas où VlndianGirl ne pourrait pas prendre la mer demain?

LE CONSUL BERNICK

Quoi, maintenant? Le navire va être prêt à partir, n’est-ce pas?

AUNE

Oui,... il va l’être. Mais s’il ne l’était pas, serais-je congédié?

LES SOUTIENS, ACTE III

LE CONSUL BERNICK

Pourquoi ces questions oiseuses?

AUNE

Je voudrais bien le savoir, monsieur le consul. Répondezmoi : serais-je congédié en ce cas?

LE CONSUL BERNICK

Ai-je l’habitude de tenir ma parole ou non?

AUNE

Demain, j'aurais donc perdu la situation que j'occupe dans ma maison et parmi ceux qui me sont le plus proches,..* perdu mon influence parmi les ouvriers,... perdu toute occasion d'agir au profit...

LE CONSUL BERNICK

Aune, nous avons épuisé ce sujet.

AUNE

Oui, alors YIndian Girl partira.

( Court silence.)

LE CONSUL BERNICK

Écoutez ; je ne peux pas avoir l'œil partout ; je ne peux pas être responsable de tout vous pouvez bien me donner l'assurance que la réparation est faite de façon irréprochable?

AUNE

Vous m'avez donné un délai bien court, monsieur le consul.

Mais vous dites que la réparation est bonne?

AUNE

Le temps est beau et c'est l'été.

(Nouveau silence .)

LE CONSUL BERNICK

Avez- vous autre chose à me dire?

AUNE

Je ne vois rien, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Eh bien!... YIndian Girl prend la mer...

Demain?

Oui.

Bien.

AUNE

LE CONSUL BERNICK

(Il salue et sort.)

(Le consul Bernick reste un moment hésitant; puis il va rapidement à la porte de sortie , comme s'il voulait rappeler Aune, mais s’arrête , agité , la main sur le bouton de la porte. A ce moment , la porte est ouverte du dehors , et le fondé de pouvoir Krap entre.)

KRAP, baissant la voix.

Aha, il est venu ici. A-t-il avoué?

LE CONSUL BERNICK

Hm !... avez- vous découvert quelque chose?

KRAP

Est-ce nécessaire, monsieur le consul? N’avez-vous pas vu la mauvaise conscience se peindre dans ses yeux?

LE CONSUL BERNICK

Oh! baste;... ça ne se voit pas. Avez- vous découvert quelque chose, je vous demande.

LES SOUTIENS, ACTE III

KRAP

Je n'ai pas pu y arriver ; c’était trop tard ; 011 était déjà sur le point de hâler le bateau hors du dock. Mais cette hâte montre clairement que...

Ça ne montre rien. La visite a donc eu lieu?

KRAP

Bien entendu; mais...

LE CONSUL BERNICK

Vous voyez bien. Et Ton n'a eu, naturellement, aucune critique à faire?

KRAP

Monsieur le consul, vous savez bien comment ces visites se passent, surtout dans un chantier aussi renommé que le vôtre.

LE CONSUL BERNICK

N'importe ; il n'y a donc rien à nous redire.

KRAP

Monsieur le consul, n'avez-vous vraiment pu remarquer chez Aune une...

LE CONSUL BERNICK

Aune m’a complètement tranquillisé, je vous dis.

KRAP

Et je vous dis que je suis moralement convaincu que...

LE CONSUL BERNICK

Qu’est-ce à dire, monsieur Krap? Je vois bien que vous avez une dent contre cet homme ; mais si vous voulez le perdre, il faudra choisir une autre occasion. Vous savez

comme je tiens.,, ou plutôt la maison tient à ce que YIndian Girl mette à la voile demain.

KRAP

Bien, bien ; qu'il en soit ainsi ; mais quand aurons-nous des nouvelles de ce bateau-là... hm !

(Le commerçant Vigeland entre à droite.)

VIGELAND

Mes meilleurs compliments, monsieur le consul. Avezvous un moment.

LE CONSUL BERNICK

A votre service, monsieur Vigeland.

VIGELAND

Oui, je voulais seulement savoir si vous êtes aussi d'avis que le Palmier parte demain?

LE CONSUL BERNICK

Oui ; c'est chose décidée.

VIGELAND

Mais le capitaine est venu m’annoncer qu’on a dressé des signaux de tempête.

KRAP

Le baromètre a fortement baissé depuis ce matin.

Vraiment? Pouvons-nous prévoir une tempête?

VIGELAND

Un grand frais, en tout cas ; mais pas de vent contraire ; au contraire...

LE CONSUL BERNICK

Hm! oui, qu'en dites-vous?

LES SOUTIENS, ACTE III

VIGELAND

Je dis, comme je l'ai dit au capitaine, que le Palmier est dans la main de la Providence. Et d'ailleurs, il ne fait que traverser la mer du Nord pour commencer ; et en Angleterre les frets sont si élevés que...

LE CONSUL BERNICK

Oui, si nous attendions, il en résulterait vraisemblablement une perte pour nous.

VIGELAND

Et puis, le bateau est solide, et en outre complètement assuré. Non, le risque est certes plus grand pour VIndian Girl ...

LE CONSUL BERNICK

Comment l'entendez-vous?

VIGELAND

Il part aussi demain.

Oui, la maison s'est si bien dépêchée, et de plus...

VIGELAND

Eh bien ! si cette vieille carcasse peut se risquer à partir,... et avec un pareil équipage, par-dessus le marché,... ce serait une honte si nous ne...

LE CONSUL BERNICK

Bien, bien. Vous avez probablement les papiers sur vous?

VIGELAND

Les voici.

LE CONSUL BERNICK

Voulez-vous alors entrer avec monsieur Krap.

KRAP

Veuillez... ; ce ne sera pas long.

VIGELAND

Merci... Et nous mettons le résultat dans la main du Tout-Puissant, monsieur le consul.

(Il entre avec le fondé de pouvoir Krap dans la première pièce à gauche. Le professeur Rôrlund arrive par le jardin.)

Ah ! je vous trouve chez vous à ce moment de la journée, monsieur le consul?

LE CONSUL BERNICK, songeur.

Comme vous voyez.

RÔRLUND

Oui, c'est en fait pour madame Bernick que je suis entré. Je me suis dit qu’elle pouvait avoir besoin de paroles réconfortantes.

LE CONSUL BERNICK

C’est certain. Mais je voudrais aussi causer un peu avec vous.

RÔRLUND

Avec plaisir, monsieur le consul. Mais qu’avez-vous? Vous paraissez tout pâle et tout troublé.

LE CONSUL BERNICK

Oui? Vraiment? Oh, peut-il en être autrement,... avec tout ce qui s’accumule autour de moi en ce moment? Toute ma grande firme,... et puis l’affaire du chemin de fer... Écoutez, dites-moi un mot, monsieur le professeur; laissez-moi vous poser une question.

LES SOUTIENS, ACTE III

RÔRLUND

Très volontiers, monsieur le consul.

C’est une idée qui m’est venue. Quand on est en présence d’une entreprise considérable, qui tend à la prospérité de milliers de gens... Mais si cela exigeait une victime, une seule?...

RÔRLUND

Qu’est-ce que vous voulez dire?

LE CONSUL BERNICK

Je prends un exemple, un homme pense à fonder une grande usine. Il sait avec certitude... car cela résulte de toute son expérience... que tôt ou tard l’exploitation de cette usine amènera des pertes de vies humaines.

RÔRLUND

Oui, ce n’est que trop vraisemblable.

LE CONSUL BERNICK

Ou bien quelqu’un se lance dans l’exploitation minière. Il prend à son service des pères de famille et de jeunes hommes pleins de vie. Ne peut-on pas être bien certain que parmi tous ces gens il y en a qui vont y laisser leur vie?

RÔRLUND

Oui, malheureusement, c’est ainsi.

LE CONSUL BERNICK

Eh bien ! cet homme sait donc d’avance que l’entreprise qu’il va mettre en train coûtera certainement un jour la vie à des hommes. Mais cette entreprise est d’un intérêt général ; à chaque vie humaine qu’elle coûte, elle donnera

non moins certainement la prospérité à de nombreuses centaines de gens.

RÔRLUND

Aha ! vous pensez au chemin de fer,... à toutes ces excavations dangereuses, aux rochers qu’on fait sauter, et tout ce...

LE CONSUL BERNICK

Oui ; parfaitement ; je pense au chemin de fer. Et aussi... le chemin de fer entraînera des usines et des exploitations minières. Mais ne croyez-vous pas tout de même?...

RÔRLUND

Cher monsieur le consul, vous avez des scrupules de conscience presque excessifs. Je pense que si vous mettez cela entre les mains de la Providence...

LE CONSUL BERNICK

Oui ; oui, bien sûr; la Providence...

RÔRLUND

... vous serez sans reproche. Vous n’avez qu’à construire le chemin de fer en toute tranquillité.

LE CONSUL BERNICK

Oui, mais je suppose maintenant un cas particulier. Je suppose un trou de mine qui doit sauter dans un endroit dangereux ; mais si on ne le fait pas sauter, le chemin de fer ne pourra pas être construit. Je suppose que l’ingénieur sait que cela coûtera la vie à l’ouvrier qui allumera la mine ; mais il faut qu’elle soit allumée, et c’est le devoir de l’ingénieur d’envoyer un ouvrier pour le faire.

RÔRLUND

Hm !...

LES SOUTIENS, ACTE III

LE CONSUL BERNICK

Je sais ce que vous me direz. Ce serait beau si l'ingénieur lui-même prenait la mèche et allumait la mine. Mais ça ne se fait pas. Il doit donc sacrifier un ouvrier.

RÔRLUND

Jamais aucun ingénieur ne ferait cela chez nous.

LE CONSUL BERNICK

Aucun ingénieur n'hésiterait à le faire dans les grands pays.

RÔRLUND

Dans les grands pays? Non, je le crois bien. Dans ces sociétés corrompues et sans conscience...

LE CONSUL BERNICK

Oh ! il y a du bon dans ces sociétés-là.

RÔRLUND

Et vous pouvez dire cela, vous qui, vous-même?...

LE CONSUL BERNICK

Dans les grandes sociétés on a tout de même la place pour tenter une entreprise avantageuse ; on a le courage de faire des sacrifices pour une grande cause ; mais ici on est rétréci par toutes sortes de considérations mesquines et d'hésitations.

RÔRLUND

Une vie humaine est-elle une considération mesquine?

Lorsque cette vie est une menace contre le bien de milliers de gens.

RÔRLUND

Mais vous présentez des cas tout à fait inconcevables, monsieur le consul! Je ne vous comprends pas du tout aujourd’hui. Et vous désignez les grandes sociétés. Oui, chez elles,... qu’importe une vie d’homme? On y compte avec les vies humaines comme avec les capitaux. Mais nous sommes sur un tout autre terrain moral, je pense. Voyez la probité de nos armateurs ! Citez-en un seul chez nous qui sacrifierait une vie d’homme pour un misérable gain ! Et songez à ces bandits des grandes sociétés, qui, pour le profit, envoient au loin des bateaux incapables de tenir la mer, l’un après l’autre...

LE CONSUL BERNICK

Je ne parle pas de bateaux incapables de tenir la mer.

RÔRLUND

Mais j’en parle, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Oui, mais où ça mène-t-il? Ça ne concerne pas la question... Oh! ces petites considérations peureuses! Chez nous, si un général devait mener ses hommes au feu et les faire tuer, il n’en dormirait pas les nuits suivantes. Ce n’est pas ainsi ailleurs. Si vous entendiez ce que raconte celui qui est dans la pièce à côté...

Celui?... Qui? L’Américain?...

LE CONSUL BERNICK

Parfaitement. Vous entendriez comment, en Amérique...

LES SOUTIENS, ACTE III

RÔRLUND

Il est là? Et vous ne me le dites pas. Je vais tout de suite...

LE CONSUL BERNICK

C'est inutile ; vous n’aboutirez à rien avec lui.

RÔRLUND

Nous verrons bien. Mais le voilà.

(Johan Tônnesen entre , venant de la chambre à gauche.)

JOHAN TÔNNESEN, à la parte , et parlant à quelqu’un dans la chambre.

Oui, oui, Dina, je veux bien ; mais je ne renonce pas à vous quand même. Je reviendrai, et alors tout ira bien entre nous.

RÔRLUND

Permettez, à quoi tendez-vous par ces paroles? Qu’est-ce que vous voulez?

JOHAN TÔNNESEN

Je veux que la jeune fille à qui vous avez médit de moi hier devienne ma femme.

Votre?... Et vous pouvez imaginer que?...

JOHAN TÔNNESEN

Je veux l’épouser.

RÔRLUND

Bien ! alors vous allez apprendre...

(Il se dirige vers la porte entr ouverte.)

Madame Bernick, veuillez avoir la bonté d’assister... Et vous aussi, mademoiselle Marta. Et que Dina vienne.

(A Mlle Kessel.)

Ah ! vous êtes là aussi?

MADEMOISELLE HESSEL, dans la porte.

Dois-je venir aussi?

RÔRLUND

Autant que l’on voudra ; plus on sera, mieux cela vaudra.

LE CONSUL BERNICK

Quelle idée avez-vous?

(Mlle Hessel , Mme Bernick , Mlle Bernick , Dina et Hilmar Tônnesen entrent , venant de la chambre .J

Monsieur le professeur, avec ma meilleure volonté, je n'ai pas pu l'empêcher...

RÔRLUND

Je l'empêcherai, madame... Dina, vous êtes une fille imprudente. Mais je ne vous le reproche pas trop. Vous êtes restée trop longtemps dénuée du soutien moral qui vous aurait maintenue. Je me reproche à moi-même de ne vous avoir pas fourni ce soutien.

DINA

Vous n'allez pas parler maintenant.

MADAME BERNICK

Mais qu'est-ce que c'est?

RÔRLUND

C'est maintenant que je dois parler, justement, Dina, bien que votre conduite d'hier et d'aujourd'hui me l'ait rendu dix fois plus difficile. Mais, pour vous sauver, toutes les autres considérations doivent être écartées. Vous vous rappelez la parole que je vous ai donnée. Vous vous rap-

LES SOUTIENS, ACTE III

pelez ce que vous avez promis de répondre, lorsque je trouverais que le moment était venu. Maintenant je n’ose plus différer, et, donc...

(A Johan Tônnesen.)

cette jeune fille, que vous recherchez, est ma fiancée.

Que dites- vous?

LE CONSUL BERNICK

Dina !

JOHAN TÔNNESEN

Elle! Votre?...

MADEMOISELLE BERNICK

Non, non, Dina !

MADEMOISELLE HESSEL

Mensonge !

JOHAN TÔNNESEN

Dina, cet homme dit-il vrai?

DINA, après un court silence.

Oui.

RÔRLUND

Tous les arts de séduction seront ainsi, je l’espère, rendus impuissants. Le pas auquel je me suis résolu pour le bien de Dina, on pourra le faire connaître à toute notre société. J’ai le ferme espoir qu’il ne sera pas faussement interprété. Mais maintenant, madame, je pense que le mieux est que nous l’emmenions d’ici, et tâchions de ramener le calme et l’équilibre dans son esprit.

MADAME BERNICK

Oui, viens. Oh ! Dina, quel bonheur pour toi !

(Elle emmène Dina à gauche ; le professeur Rôrlund les accompagne.)

MADEMOISELLE BERNICK Adieu, Johan !

( Elle sort.)

HILMAR TÔNESSEN, à la porte du jardin.

Hm !... je dois dire tout de même...

MADEMOISELLE HESSEL, qui a observé Dina.

Ne te décourage pas, mon garçon ! Je reste ici, et je surveillerai le pasteur.

(Elle sort à droite.)

LE CONSUL BERNICK

Johan, maintenant, tu ne pars pas avec Ylndian GirL

JOHAN TÔNNESEN Maintenant surtout.

LE CONSUL BERNICK Mais tu ne reviens pas?

JOHAN TÔNNESEN

Je reviens.

Après cela? Que feras-tu ici après cela?

JOHAN TÔNNESEN

Je me vengerai sur vous tous ; j'écraserai le plus d'entre vous que je pourrai.

(Il sort à droite . Le commerçant Vigeland et le fondé de pouvoir Krap sortent du bureau du consul.)

VIGELAND

Voilà ! les papiers sont en règle, monsieur le consul. LE CONSUL BERNICK

Bien, bien...

LES SOUTIENS, ACTE III

KRAP, à mi-voix.

Et il reste bien décidé que YIndian Girl part demain.

LE CONSUL BERNICK

Il part.

( Il entre dans son bureau. Le commerçant Vigeland et le fondé de pouvoir Krap sortent à droite. Hilmar Tônnesen va pour les suivre , mais à ce moment Olafy circonspect , passe la tête dans la porte du fond , à gauche.)

OLAF

Mon oncle ! Oncle Hilmar !

Aïe ! c'est toi? Pourquoi ne restes-tu pas là-haut? Tu es consigné à la maison.

OLAF, fait deux pas en avant.

Chut ! Oncle Hilmar, sais-tu la nouvelle?

HILMAR TÔNNESEN

Oui, je sais que tu as été rossé aujourd’hui.

OLAF, avec un regard menaçant vers le bureau de son père.

Il ne me rossera plus. Mais sais-tu que l'oncle Johan part demain avec les Américains?

HILMAR TÔNNESEN

Qu'est-ce que ça te fait? Songe un peu à remonter làhaut.

OLAF

Je pourrai peut-être aussi aller à la chasse aux buffles. HILMAR TÔNNESEN

Des bêtises ; une poule mouillée comme toi...

OLAF

Oui, attends un peu ; tu auras des nouvelles demain !

H1LMAR TÔNNESEN

Nigaud !

(Il sort par le jardin. Olaf retourne vite dans la chambre et ferme la porte , parce qu'il voit le fondé de pouvoir Krap, qui entre à droite .)

KRAP, se rend à la porte du bureau du consul , qu'il entrouvre . Excusez-moi de revenir encore, monsieur le consul ; mais il se prépare un orage extrêmement violent.

(Il attend un instant ; pas de réponse.)

L’Indian Girl part-il quand même?

(Un court silence.)

LE CONSUL BERNICK, de l'intérieur du bureau.

VIndian Girl part quand même.

(Le fondé de pouvoir Krap ferme la porte et sort à droite.)

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