‹ Œuvres complètes. tome onzième, Les Drames modernesChapitre 54 sur 153 · ACTE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV

(Le salon sur le jardin chez le consul Bemick. La table de travail est enlevée. Fin de journée orageuse, commencement de crépuscule qui augmente pendant ce qui suit.)

Un domestique allume le lustre ; deux bonnes apportent des pots de fleur s , des lampes et des bougies qu elles posent sur les tables et consoles le long des murs. Le négociant RUMMEL, en habit , gants blancs et cravate blanche , est debout dans le salon et donne des ordres.

RUMMEL, au domestique .

Rien qu'une bougie sur deux, Jacob. Il ne faut pas que ce soit trop pompeux ; ça doit venir comme une surprise. Et toutes ces fleurs.,.? Oh ! oui ; elles peuvent rester ; elles peuvent avoir l'air d'être là tous les jours...

(Le consul Bemick sort de son bureau.)

LE CONSUL BERNICK, à la porte.

Qu'est-ce que ça signifie?

Aha ! te voilà?

RUMMEL

(Aux domestiques.)

Oui, maintenant vous pouvez laisser ça.

(Les domestiques sortent par la seconde porte à gauche.)

LE CONSUL BERNICK, 55 rapproche.

Mais, Rummel, quJ est-ce que ça veut dire?

RUMMEL

Ça veut dire que ton heure la plus glorieuse est venue. La ville vient saluer ce soir son premier citoyen avec un cortège de drapeaux.

LE CONSUL BERNICK

Que dis-tu !

Cortège avec musique ! Nous voulions aussi avoir des flambeaux; mais nous n'avons pas osé le risquer par ce temps d’orage. Enfin, on illuminera ; et ça fera très bien, quand ça paraîtra dans les journaux.

LE CONSUL BERNICK

Écoute, Rummel, je ne veux pas de ça.

RUMMEL

Ah ! c’est trop tard maintenant ; ils seront là dans une demi-heure.

LE CONSUL BERNICK

Mais pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt?

RUMMEL

Justement parce que je craignais des objections de ta part. Mais je me suis mis en rapport avec ta femme; elle m’a permis de faire quelques préparatifs, et elle s’occupera des rafraîchissements.

LE CONSUL BERNICK, écoutant.

Qu’est-ce que c’est? Viennent-ils déjà? Il me semble entendre chanter.

LES SOUTIENS, ACTE IV

RUMMEL, à la porte du jardin.

Chanter? Oh ! ce n'est que les Américains. C'est YIndian Girl qui part.

LE CONSUL BERNICK

Elle part! Oui...; non, je ne peux pas ce soir, Rummel ; je suis malade.

RUMMEL

Oui, tu as vraiment l'air souffrant. Mais il faut te remonter. Il faut, sacrebleu, que tu te remontes ! Nous attachons, moi, Sandstad et Vigeland, la plus grande importance à cette fête. Il faut que nos adversaires soient accablés sous le poids d'une opinion publique exprimée avec toute l'ampleur possible. Les rumeurs augmentent dans la ville ; on ne peut plus se taire sur les achats de terrains. Il faut nécessairement que tu parles dès ce soir, au milieu des chants et des discours, au bruit des verres choqués, bref, dans une atmosphère de fête enthousiaste, et que tu leur fasses savoir quels risques tu as courus au profit de la société. Dans une telle atmosphère de fête enthousiaste, comme je viens de l'appeler, c'est extraordinaire, les résultats que l'on peut obtenir chez nous. Mais elle est nécessaire, sans quoi, ça ne va pas.

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui, oui...

RUMMEL

Et surtout s'il s'agit d'un point si délicat et gênant. Enfin, tu as, Dieu merci, un nom qui peut le faire passer, Bernick. Écoute ; il faut tout de même se concerter un peu. L'étudiant Tônnesen a composé un chant pour toi, qui commence très bien, par les mots : « Élevez le drapeau de

l’idée. » Et le professeur Rôrlund a été chargé de prononcer le grand discours. Tu devras naturellement répondre.

Je ne peux pas ce soir, Rummel. Ne pourrais-tu pas?...

RUMMEL

Impossible, avec la meilleure volonté. Le discours sera, tu penses bien, adressé particulièrement à toi. Enfin, quelques mots seront peut-être aussi adresssé à nous autres. J’en ai parlé à Sandstad et à Vigeland. Nous avions pensé que tu pourrais répondre par un : « Vive la réussite de notre société ! » Sandstad dira quelques mots sur l’entente entre les diverses classes de la société ; Vigeland dira combien il est désirable que la nouvelle entreprise ne trouble pas les principes moraux sur lesquels nous nous fondons, et je pense en quelques mots appropriés rappeler que la femme, dans son action plus modeste, n’est pas sans importance pour la société. Mais tu n’écoutes pas...

LE CONSUL BERNICK

Si... bien sûr. Mais dis-moi, crois-tu qu’il y a un si violent orage au large?

RUMMEL

Oh ! tu crains pour le Palmier? Mais il est bien assuré.

LE CONSUL BERNICK

Assuré, oui ; mais...

RUMMEL

Et en bon état ; et c’est le plus important.

LE CONSUL BERNICK

Hm!... S’il arrive un accident à un bâtiment, il n’est pas dit non plus que les hommes périssent. On peut perdre

LES SOUTIENS, ACTE IV 265

navire et chargement... et Ton peut perdre malles et papiers...

Malles et papiers ne sont pas ce qui compte, que diable. LE CONSUL BERNICK

Non! Non, non, je voulais dire seulement... Chut;... ils chantent encore.

RUMMEL

C’est à bord du Palmier.

(Le commerçant Vigeland entre à droite.)

VIGELAND

Oui, maintenant, le Palmier part. Bonsoir, monsieur le consul.

LE CONSUL BERNICK

Et vous, comme marin expert, vous tenez toujours ferme pour...

VIGELAND

Je tiens ferme pour la Providence, monsieur le consul; j’ai d’ailleurs été à bord, et j’ai distribué de petites brochures qui, je l’espère, produiront un effet bienfaisant.

(Le commerçant Sandstad et le fondé de pouvoir Krap entrent à droite.)

SANDSTAD, encore à la porte.

Oui, si ça marche, tout ira bien. Ah ! tiens, bonsoir, bonsoir !

Quelque incident, monsieur Krap?

KRAP

Je ne dis rien, monsieur le consul.

SANDSTAD

Tout l'équipage de YIndian Girl est ivre ; je ne veux pas être un honnête homme si ces brutes arrivent vivants.

(Mlle Hessel arrive à droite.)

MADEMOISELLE HESSEL, au consul Bernick.

Ah ! maintenant je peux saluer de sa part.

LE CONSUL BERNICK

Déjà à bord?

MADEMOISELLE HESSEL

Bientôt, du moins. Nous nous sommes quittés devant F hôtel.

LE CONSUL BERNICK Et son intention reste ferme?

MADEMOISELLE HESSEL Ferme comme roc.

RUMMEL, occupé aux fenêtres.

Le diable soit de ces inventions modernes; je ne peux pas baisser les stores.

Il faut les baisser? Je croyais au contraire...

RUMMEL

Les baisser, d'abord, mademoiselle. Oui, vous savez bien ce qui se prépare?

MADEMOISELLE HESSEL

Parfaitement. Que je vous aide ;

(Elle prend les cordons .)

je baisserai le store pour mon beau-frère,... quoique je préférerais le remonter.

LES SOUTIENS, ACTE IV

RUMMEL

Vous pourrez le faire aussi plus tard. Quand le jardin sera rempli par la foule grouillante, on lèvera les stores, et les gens contempleront une heureuse famille étonnée;... un foyer bourgeois doit être comme une armoire vitrée.

(Le consul Bernick parait vouloir dire quelque chosey mais se retourne vivementy et entre dans son bureau.)

RUMMEL

Oui, allons tenir conseil une dernière fois. Venez, monsieur Krap ; vous aurez à nous fournir quelques renseignements.

(Tous les messieurs entrent dans le bureau du consul , Mlle Hessel a baissé les stores des fenêtres et va en faire autant à la porte vitrée ouverte , quand Olaf saute du premier étage sur V escalier du jardin; il a un plaid sur Vépaule et un paquet à la main.)

MADEMOISELLE HESSEL

Oh ! Dieu te pardonne, mon garçon, comme tu m’as effrayée !

OLAF, cache son paquet.

Chut ! tante.

MADEMOISELLE HESSEL

Tu sautes par la fenêtre? Où vas-tu?

OLAF

Chut ! ne dis rien. Je vais trouver Tonde Johan ;... rien que sur le quai, tu comprends;... rien que lui dire adieu. Bonne nuit, tante !

(Il court à travers le jardin.)

MADEMOISELLE HESSEL

Non, reste ! Olaf... Olaf !

(Johan Tônnesen , en costume de voyage , un sac sur l'épaule , entre avec précaution par la porte à droite.)

Lona !

MADEMOISELLE HESSEL, se retourne.

Comment ! Tu reviens?

JOHAN TÔNNESEN

J’ai encore quelques minutes. Il faut que je la voie encore une fois. Nous ne pouvons pas nous séparer comme ça.

( Mlle Bernick et Dina, toutes deux en manteau , et celle-ci avec une petite valise à la maint entrent par la seconde porte à gauche.)

DINA

Vers lui ; vers lui !

MADEMOISELLE BERNICK

Oui, tu le rejoindras, Dina !

Le voilà I

DINA

Dina !

JOHAN TÔNNESEN DINA

Prenez-moi avec vous !

Comment... !

MADEMOISELLE HESSEL

Tu veux?

DINA

Oui, prenez-moi avec vous! L’autre m’a écrit, a dit que ce soir, ce sera rendu public devant tout le monde...

LES SOUTIENS, ACTE IV

JOHAN TÔNNESEN

Dina,... vous ne r aimez pas?

DINA

Je n’ai jamais aimé cet homme. Je me jette au fond du fjord, si je deviens sa fiancée! Oh ! comme il m’a torturée hier avec ses paroles hautaines! M'a-t-il fait assez sentir qu'il élevait jusqu'à lui un être méprisé! Je ne veux plus être méprisée. Je veux partir. Puis-je vous accompagner?

JOHAN TÔNNESEN

Oui, oui,.., et mille fois oui !

DINA

Je ne vous embarrasserai pas longtemps. Aidez-moi seulement pour la traversée ; aidez-moi un peu à me tirer d’affaire au commencement...

JOHAN TÔNNESEN

Hourra ! oui, ça s’arrangera, Dina !

MADEMOISELLE HESSEL, montrant la porte du consul.

Chut ! doucement, doucement !

JOHAN TÔNNESEN

Dina, je vous porterai sur mes bras !

DINA

Je ne vous le permettrai pas; je veux me porter moimême et travailler; là-bas, je le pourrai. Que je parte d’ici, seulement. Oh! ces dames,,., vous ne savez pas,... elles m'ont aussi écrit aujourd’hui; elles m'ont exhortée à bien comprendre mon bonheur, m'ont représenté la générosité qu'il a montrée. Demain et tous les jours elles

veilleront sur moi pour voir si je me rends digne de tout cela. J’ai horreur de toute cette bienfaisance !

JOHAN TÔNNESEN

Dites-moi, Dina, est-ce pour cela seulement que vous partez? Ne suis- je rien pour vous?

DINA

Si, Johan, vous êtes pour moi plus que tous les autres.

JOHAN TÔNNESEN

Oh ! Dina !...

DINA

Tout le monde dit ici que je dois vous détester et vous avoir en abomination; que c’est mon devoir; mais je ne les comprends pas avec leur devoir ; et je n’arriverai jamais à comprendre.

Et il ne faut pas le comprendre, enfant !

MADEMOISELLE BERNICK

Non, il ne faut pas ; et c’est pourquoi tu l'accompagneras comme sa femme.

JOHAN TÔNNESEN

Oui, oui !

MADEMOISELLE HESSEL

Comment? Il faut que je t’embrasse, Marta! Je n’aurais pas attendu cela de toi.

MADEMOISELLE BERNICK

Non, je le pense bien ; moi-même, je ne l'aurais pas attendu non plus ; mais ça devait un jour éclater en moi. Oh ! comme nous souffrons ici par les vexations de la règle et de l’usage ! Révolte-toi contre cela, Dina. Sois sa femme.

LES SOUTIENS, ACTE IV 27I

Qu'un fait se produise, qui soit un défi à toutes ces convenances.

JOHAN TÔNNESEN Que répondez-vous, Dina?

DINA

Oui, je serai votre femme.

JOHAN TÔNNESEN

Dina !

Mais d’abord je veux travailler, devenir quelque chose moi-même, comme vous l’êtes. Je ne veux pas être un objet qu’on prend.

MADEMOISELLE HESSEL Oui, c’est cela ; c’est ce qu’il faut.

JOHAN TÔNNESEN Bien ! j’attendrai et j’espérerai...

MADEMOISELLE HESSEL

... et tu gagneras, mon garçon ! Et maintenant, à bord ! JOHAN TÔNNESEN

Oui, à bord ! Ah, Lona, chère sœur, un mot ; écoute ici...

(Il la mène vers le fond et lui parle précipitamment.)

MADEMOISELLE BERNICK

Heureuse Dina,... laisse-moi te regarder, t’embrasser encore une fois,... la dernière.

DINA

Pas la dernière ; non, tante chérie, nous nous reverrons bien.

MADEMOISELLE BERNICK

Jamais! Promets-le-moi, Dina, ne reviens jamais.

(Elle lui prend les deux mains et la regarde.)

Maintenant tu vas au bonheur, chère enfant par delà l'océan. Oh! combien souvent, dans la salle d'école, j'ai souhaité d'être là-bas ! Ce doit être un beau pays ; un ciel plus vaste ; les nuages montent plus haut qu'ici ; un air plus libre rafraîchit les têtes des hommes...

DINA

Oh ! tante Marta, tu viendras un jour nous rejoindre.

MADEMOISELLE BERNICK

Moi? Jamais ; jamais. J'ai ici ma petite tâche à remplir, et maintenant je crois bien que je serai entièrement ce que je dois être.

DINA

Je ne peux pas m'imaginer que je serai séparée de toi.

MADEMOISELLE BERNICK

Hélas ! quelles séparations ne subit-on pas, Dina !

(Elle V embrasse.)

Mais tu n'éprouveras jamais cela. Promets-moi de le rendre heureux.

DINA

Je ne promettrai rien ; je déteste promettre ; tout doit venir comme il peut.

MADEMOISELLE BERNICK

Oui, oui, c'est cela; tu n'as qu'à rester comme tu es,... sincère et fidèle à toi-même.

Je le resterai, tante.

DINA

LES SOUTIENS, ACTE IV

MADEMOISELLE HESSEL, serre des papiers que Johan lui a remis.

Très bien, très bien, mon garçon. Mais maintenant, pars.

JOHAN TÔNNESEN

Oui, maintenant, il n’y a pas de temps à perdre. Adieu, Lona ; merci de toute ton affection. Adieu, Marta, et merci, à toi aussi, de ta fidèle amitié.

MADEMOISELLE BERNICK

Adieu, Johan! Adieu, Dina! Et que tous vos jours soient heureux !

( Elle et Mlle Hessel les poussent vers la porte du fond. Johan Tônnesen et Dina descendent vite le jardin. Mlle Hessel ferme la porte et baisse le store.)

MADEMOISELLE HESSEL

Nous voilà seules maintenant, Marta. Tu as perdu Dina, et moi Johan.

MADEMOISELLE BERNICK

Toi... lui?

MADEMOISELLE HESSEL

Oh ! je l’avais à moitié perdu déjà là-bas. Le garçon aspirait à marcher tout seul ; c’est pourquoi je lui ai fait croire que je souffrais de nostalgie.

MADEMOISELLE BERNICK

C’est pour cela? Oui, alors je comprends ta venue. Mais il te réclamera, Lona.

Une vieille demi-sœur, ...qu’en ferait-il maintenant?... Les hommes font des ravages autour d'eux pour parvenir au bonheur.

MADEMOISELLE BERNICK

Cela se produit parfois.

Tl

T. XI

MADEMOISELLE HESSEL

Mais nous nous soutiendrons, Marta.

MADEMOISELLE BERNICK

Puis-je être quelque chose pour toi?

MADEMOISELLE HESSEL

Qui le pourrait encore? Nous deux, mères adoptives,... n'avons-nous pas perdu nos enfants? Maintenant, nous sommes seules.

MADEMOISELLE BERNICK

Oui, seules. Aussi, tu vas savoir,... lui, je l'ai aimé plus que tout au monde.

Marta !

(Elle la prend par le bras,)

C'est vrai, cela?

MADEMOISELLE BERNICK

Toute ma vie est résumée dans ces mots. Je l'ai aimé et je l'ai attendu. Tous les étés, j'ai espéré qu'il arriverait. Et il est venu ;... mais il ne m'a pas vue.

MADEMOISELLE HESSEL

Tu l'as aimé ! Et c'est toi-même qui lui a remis le bonheur entre les mains.

MADEMOISELLE BERNICK

Comment ne lui aurais-je pas remis le bonheur entre les mains, puisque je l'aimais? Oui, je l'ai aimé. Toute ma vie a été une vie pour lui, depuis son départ. Tu te demandes quelles raisons j'avais d'espérer? Oh ! je crois tout de même que j'en avais quelque motif. Mais lorsqu'il est

LES SOUTIENS, ACTE IV 275

revenu,... c'était comme si tout s’était effacé de sa mémoire. Il ne m'a pas vue.

MADEMOISELLE HESSEL C'est Dina qui l'empêchait de te voir, Marta.

MADEMOISELLE BERNICK

Heureusement. Lorsqu’il est parti, nous étions du même âge; lorsque je l’ai revu,... oh! quel moment affreux,... j’ai compris soudain que, maintenant, j'ai dix ans de plus que lui. Là-bas, il avait vécu en plein soleil radieux, et aspiré jeunesse et santé à chaque bouffée d'air ; tandis que j'étais assise ici, et je filais, je filais...

... le fil de son bonheur, Marta.

MADEMOISELLE BERNICK

Oui, c'était de l’or que je filais. Pas d'amertume! N’est-ce pas, Lona, nous avons été pour lui deux bonnes sœurs?

MADEMOISELLE HESSEL, la prend dans ses bras .

Marta !

(Le consul Bernick sort de son bureau.)

LE CONSUL BERNICK, aux messieurs qui sont dans le bureau.

Oui, oui, arrangez ça comme vous voudrez. Le moment venu, je saurai bien...

(Il ferme la porte.)

Ah ! on est là? Écoute, Marta, il faut que tu t'habilles un peu. Et dis à Betty qu'elle en fasse autant. Je ne désire pas de luxe, bien entendu ; rien qu'une toilette d'intérieur élégante. Mais il faut vous dépêcher.

MADEMOISELLE HESSEL

Et un air heureux et de bonne humeur, Marta ; il faut montrer des yeux gais.

LE CONSUL BERNICK

Et Olaf descendra aussi; je veux l'avoir à côté de moi.

Hm! Olaf...

MADEMOISELLE BERNICK Je vais prévenir Betty.

(Elle sort par la seconde porte à gauche .)

MADEMOISELLE HESSEL Et alors, la grande heure solennelle se prépare.

LE CONSUL BERNICK, agité 9 arpentant la pièce.

Oui, elle se prépare.

MADEMOISELLE HESSEL

En un pareil moment, un homme doit se sentir fier et heureux, j'imagine.

LE CONSUL BERNICK, la regarde.

Hm!

MADEMOISELLE HESSEL Toute la ville sera illuminée, me dit-on.

LE CONSUL BERNICK Oui, ils ont eu quelque idée de ce genre.

MADEMOISELLE HESSEL

Toutes les associations figureront avec leurs drapeaux. Ton nom brillera en lettres de feu. On va télégraphier cette nuit aux quatre coins du pays : « Entouré de son heureuse

LES SOUTIENS, ACTE IV 2 77

famille, le consul Bernick a reçu l'hommage de ses concitoyens comme l’un des soutiens de la société. »

On va le faire ; et on criera hourra dehors, et l'enthousiasme de la foule va m'appeler à cette porte, et je serai forcé de saluer et de remercier.

MADEMOISELLE HESSEL

Oh ! forcé à cela...

LE CONSUL BERNICK

Crois-tu que je me sens heureux en ce moment?

MADEMOISELLE HESSEL

Non, je ne crois pas que tu puisses te sentir tout à fait heureux.

LE CONSUL BERNICK

Lona, tu me méprises.

MADEMOISELLE HESSEL

Pas encore.

LE CONSUL BERNICK

Tu n'en as pas non plus le droit. Pas de me mépriser!... Lona, tu ne peux pas comprendre quelle indicible solitude est la mienne, ici, dans cette société comprimée, si étriquée,... combien j’ai dû réduire, année après année, mes prétentions à une œuvre qui remplisse la vie. Qu'ai-je accompli, si diverse que paraisse mon action? C'est médiocre... des babioles. Mais ici, on n'admet pas plus, ni mieux. Si je faisais un pas au delà des sentiments et des idées qui dominent au moment même, ç'en serait fait de mon pouvoir. Sais-tu ce que nous sommes, nous que l'on compte comme les soutiens de la société. Nous sommes les instruments de la société, ni plus ni moins.

MADEMOISELLE HESSEL

Pourquoi ne vois-tu cela que maintenant?

LE CONSUL BERNICK

Parce que fai beaucoup réfléchi ces derniers jours,... depuis que tu es revenue,... et surtout ce soir... Oh ! Lona, pourquoi ne t'ai-je pas connue à fond lorsque... autrefois.

MADEMOISELLE HESSEL

Et alors?

LE CONSUL BERNICK

Jamais je ne t'aurais lâchée, et si je t'avais, je ne serais pas où j'en suis.

MADEMOISELLE HESSEL

Et ne penses-tu pas à ce qu'elle aurait pu être pour toi, celle que tu as choisie à ma place?

LE CONSUL BERNICK

Je sais en tout cas qu'elle n’a pas été pour moi ce dont j’avais besoin.

MADEMOISELLE HESSEL

Parce que tu n'as jamais partagé avec elle l’œuvre de ta vie ; parce que tu ne l'as jamais mise en position d'être libre et sincère dans ses rapports avec toi ; parce que tu la laisses ployer ici sous le reproche de la honte que tu as déversée sur ses proches.

LE CONSUL BERNICK

Oui, oui ; mensonge et vide sont au fond de tout cela.

Que ne romps-tu avec ce mensonge et ce vide?

LE CONSUL BERNICK

Maintenant? Maintenant il est trop tard, Lona.

LES SOUTIENS, ACTE IV

MADEMOISELLE HESSEL

Karsten, dis-moi, quelle satisfaction te procure ce faux semblant.

LE CONSUL BERNICK

A moi, il n'en procure aucune. Je dois succomber comme toute cette société décrépite. Mais une génération nouvelle grandit après nous; c’est pour mon fils que je travaille; c’est pour lui que je mets en train l’œuvre d’une vie. Un temps viendra où la vérité pénétrera la vie de la société, sur cette vérité il fondera une existence plus heureuse que celle de son père.

MADEMOISELLE HESSEL

Avec un mensonge comme fondement? Songe à l’héritage que tu donnes à ton fils.

LE CONSUL BERNICK, avec un désespoir qu'il réprime .

Je lui donne un héritage mille fois pire que tu ne le sais. Mais il faut qu’un jour la malédiction fléchisse, tout de même. Et pourtant... pourtant...

( Eclatant.)

Comment avez- vous pu amener tout cela sur ma tête ! Mais maintenant c’est fait. Maintenant il faut que j’aille de l’avant. Vous ne réussirez pas à m’écraser!

(Hilmar Tônneseny un billet ouvert à la main , entre rapidement , et tout troublé , à droite.)

HILMAR TONNESEN

Mais voilà qui est... Betty ! Betty !

LE CONSUL BERNICK

Quoi donc? Est-ce qu’ils viennent déjà?

HILMAR TÔNNESEN

Non, non ; mais il faut absolument que je parle à quelqu'un.

(Il sort par la seconde porte à gauche.)

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