BIEN LOIN
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Ensuite vint la partie grave de ces fêtes.
La jeunesse accueillit des vieillards grisonnants.
Sans se lasser, les vieux, pour cette même cause qui incitait au jeu, hissèrent leur drapeau.
Ils parvinrent au but malgré vents et tempêtes ; solidement ils maçonnèrent leur foyer.
Leur rêve, ils le voulaient ; la victoire a suivi.
L'Europe s'est mûrie, et l'époque est ardente.
C'est pourquoi me paraît étranger et distant le cortège joyeux à travers mon pays.
Des fantômes de temps et d'hommes disparus surgissent dans la troupe de nos jeunes gens.
De la brume des mots et de l’encens des fêtes émane un revenant d'histoire universelle.
Pourquoi se tait la seule voix autorisée qui rompt tout sortilège et tire du sommeil?
Je vais le dire. Elle a le mutisme des tombes parce qu'un peuple a eu la liberté trop jeune,
Se recevoir soi-même en cadeau est risqué ; c'est là un lest qui peut faire sombrer la nef.
On nous a mis en mains une excellente épée, mais sans nous enseigner ce que l’arme valait.
Aussi notre destin fait la bascule, oscille,
il est comme un couteau entre des mains d’enfant.
Nous voilà écoutant les savants et penseurs, et n’osant rien toucher qu’avec des gants de soie.
Nous vivons en rêveurs et sommes incapables d’une action d’où la perte ou le succès résulte.
Quand viendra nous tirer de notre léthargie l’esprit du siècle avec son mot de ralliement?
Munich, le 2 juin 1875.
LETTRE EN VERS
Mon cher ami,
Vous m'écrivez, inquiet, et vous me demandez pourquoi les gens sont aujourd'hui si déprimés, n'ont ni exaltation de joie, ni de douleur, et paraissent couver comme une crainte obscure,... pourquoi rien ne parvient à fouetter les esprits, pourquoi nul, en sa propre infortune, n'est juge, pourquoi chacun subit sort heureux ou contraire avec un calme morne, et reste dans l’attente.
N’exigez pas de moi, cher, le mot de l’énigme ; j’interroge surtout ; répondre est peu mon fait.
Mais puisque vous avez pris la plume, je veux, du moins, que vous ne l'ayez pas trempée en vain,... si toutefois on ne veut pas absolument que la réponse à la question soit trop directe.
Bref, je réponds en vous questionnant à mon tour; et puisque vous avez affaire à un poète, excusez-le si sa question est une image.
Dites-rnoi donc s’il vous est jamais arrivé sur nos côtes, de voir, d'aventure, un navire qui s'éloignait de terre avec vent favorable et qui mettait le cap droit vers la haute mer?
Certes, vous T avez vu, et avez observé Tanimation, la joie, l'activité à bord, la sereine confiance activant le travail, la fermeté des ordres du commandement, comme si c'était là un monde bien réglé, dont l'orbe est établie, comme pour notre terre, avec pareilles lois pour sa marche et sa course.
Le vaisseau part souvent pour de très longs voyages il va vers des pays lointains, des ports nombreux. On débarque le fret, et puis on hisse à bord des denrées en ballots sous des noms étrangers ; et la cale est bourrée de la poupe à la proue de caisses et de balles en nombre infini, et ce que le navire emporte, capitaine ou équipage, nul ne le sait bien au juste ; c'est un méli-mélo, tout est pris comme il vient.
Puis, on part de nouveau pour courir l’océan ; la proue fend hardiment l'eau salée qui écume ; on dirait que la mer ne s'étend pas assez, que les lames n'ont pas un assez large espace pour le total prodigieux de bonne humeur, que la tempête même accroît et multiplie chez équipage, passagers et capitaine.
C'est naturel. Le vaisseau n'est-il pas étanche?
La cargaison n'est-elle pas bien arrimée?
N'a-t-on pas vérifié le sextant, la boussole, la longue-vue, afin d'aller droit son chemin?
Et n'a-t-on pas à bord le sens expert et fin qui inspire confiance et chasse l'inquiétude?
LETTRE EN VERS
Et cependant, il peut arriver, malgré tout, par un jour de beau temps, sans motif apparent, qu’à bord, dans l’âme et sur le visage de tous, on remarque une étrange et lourde oppression.
Ce poids semble d’abord peser sur peu de gens, puis leur nombre s’accroît, enfin tous sont atteints ; mollement on manie les voiles et cordages ; mou est l’appel au quart, mollement on s’y rend. Dans le moindre incident on veut voir un présage. Le calme plat, les vents favorables eux-mêmes, sont de fâcheux augure ; un saut de marsouin ou un cri de pétrel causent une inquiétude.
Tous vont, mornes, en proie au même mal secret, sans qu’aucun ait rien dit, ni se soit informé.
Que s’est-il donc passé? Et quel fait s’est produit? Quelle est la cause mystérieuse de ce faix qui paralyse esprit et vouloir, bras et bouche? Menace d’un danger? Accident de personne?
Non, il n’y a rien. Tout suit son cours ordinaire,... mais sans foi ni courage, et sans le moindre chant. Pourquoi donc? Oui, c’est que furtivement un doute, une rumeur, incessamment se sont glissés de l’écoutille de l’avant au mât d’arrière : les gens croient qu’il y a dans la cale un cadavre.
Cette superstition des marins est connue ; dès qu’elle se répand, on ne pense à rien d’autre. Ce qu’il pouvait en être au juste de l’affaire, on ne le sait que si la traversée s’achève
malgré tous les écueils, les bancs et les présages, quand on est dans le port, bien amarré, à l'ancre.
Voyez-vous, cher ami, le vaisseau de l'Europe s'avance sur la mer vers des pays nouveaux, et tous deux, vous et moi, munis de nos billets, nous nous tenons debout sur le gaillard d'arrière, et saluons, chapeaux levés, les vieux rivages.
Nos esprits et nos fronts sont rafraîchis au large ; nous pouvons respirer librement l'air léger;... on nous a descendu nos colis dans la cale, chef et maître d'hôtel ont soin de l'ordinaire.
Que demander de plus pour voyager en paix?
La machine fonctionne ; écoutez la chaudière ; regardez le piston qui lève ses épaules ; voyez l'hélice fendre l'eau comme une épée ; la voile d'étai tient le navire bien droit ; le timonier veille et corrige tout écart ; nous nageons en mer libre ; en haut, sur la dunette, le commandant mérite une entière confiance et guette les écueils avec le plus grand soin;... que demander de plus pour voyager en paix?
Et cependant voici qu'au loin, en pleine mer, à mi-chemin entre le but et le pays, il semble que la marche est comme ralentie, que notre belle humeur nous a été ravie.
Les matelots, les passagers, hommes et femmes, circulent çà et là, l'œil terne et la joue flasque, tous déprimés, songeurs, ruminant, écoutant, aux cabines d'avant comme dans les premières.
LETTRE EN VERS
Et vous m'en demandez la raison, cher ami ! N’avez-vous pas senti que quelque chose approche? N’avez-vous pas compris qu’un temps est accompli, emportant avec lui la confiante assurance?
Quelle en est la raison, cela n’est pas très clair, mais je dirai ce que je sais sur la question.
Une nuit, j’étais seul sur le pont du bateau, une nuit chaude et calme, au ciel semé d’étoiles ; respirer était bon, d’une exquise douceur, et les ailes du vent du soir étaient rognées.
Les passagers avaient gagné tous leurs couchettes, la lumière des lampes, en bas, se mourait ; des cabines montait une lourde chaleur qui tenait engourdis les voyageurs fourbus.
Mais leur sommeil était inquiet et agité ; je le voyais, car l’écoutille était ouverte ;... là, un homme d’État, la bouche contractée, semblait vouloir sourire, et bâillait seulement ; un savant professeur se tournait de côté, il semblait en conflit avec sa propre science ; un théologien tirait le drap sur son front ; un autre enfonçait sa tête dans l’oreiller; partout étaient couchés écrivains et artistes, rêvant des cauchemars de terreur et d’attente;... et cette vie mi-sommeillante était plongée dans un air suffocant, une brume rougeâtre.
Je détournai ma vue de ces agités mornes ; je portai mes regards en avant dans la nuit, les yeux vers l’orient où une aube blafarde déjà voilait l’éclat de toutes les étoiles.
Quelques mots dits en bas frappèrent mes oreilles ; ils parvinrent au mât où j'étais appuyé.
Quelqu’un disait à voix haute, et, me sembla-t-il, entre un sommeil léger et le plein cauchemar :
Je crois que nous avons dans la cale un cadavre.