ACHAT DE TABLEAUX
dames, ignorantes, sans véritable culture, immorales, au niveau des plus viles, des plus misérables... des...
Pouf ! Voilà quJune femme se trouve mal. On l'emmène et Ibsen continue. Quand il a fini, il sort, et rentre chez lui.
Cet étrange discours n'a pas été lu. On ne le connaît que par le compte rendu de G. Heiberg, écrit près de trente ans plus tard. Ce que Jakobsen a appelé « la délicieuse impudence » d'Ibsen1 * a pu s'exagérer dans son souvenir. Mais on ne saurait douter que la scène a eu lieu, et qu'elle a eu le caractère qu'il lui donne.
Au cours de ce séjour à Rome, Ibsen s'occupa aussi d'acheter des tableaux anciens. En janvier, il en avait acquis déjà onze, « tous bons et de grande valeur, à des prix relativement modérés5. » L’idée lui en était venue sans doute lorsque la collection du cardinal Dom Luigi Tosti avait été vendue aux enchères. Et il continua, et emporta à Munich vingt toiles, « dont plusieurs fort grandes et de grande valeur. » Il prétendait que s’il était obligé de s’en défaire, il en tirerait plusieurs fois le prix qu’elles lui avaient coûté, mais « j’espère avoir les moyens de les conserver, bien que le capital que j'y consacre soit mort, en sorte qu'elles me coûteront chaque année plus cher3 * ».
Enfin le 2 mai, il commence le brouillon de sa nouvelle pièce. Il se trouve fort bien à Rome, où il fait très chaud après un hiver plutôt froid, car il a toujours aimé la grande chaleur, et l’été est son meilleur temps de travail. Mais il a entendu parler d’un ancien monastère, près d’Amalfi, au sud de la presqu’île de Sorrente, qui est devenu YAlbergo délia Luna , où il y a de grandes chambres fraîches, et où il pourra prendre des bains de mer h II quitte Rome le 5 juillet, et s’installe dans un quartino de trois pièces, où sa chambre a un retrait, avec, « au
1 Brcve fra J. P. Jakobsen, p. qS.
5 Lettre du 22 janvier 1879 à Markus Gronvold, Breve , II, p. 22.
3 L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 339. Lettre à Hegel du ier novembre 1879.
1 Lettre du 27 juin 1879, à Marcus Gronvold, Breve, II, p. 67.
milieu du plafond, une Assomption peinte à fresque, avec une Vierge drapée et des angelots déteints ». L’hôtel existe toujours et se fait gloire d’avoir hébergé Ibsen. Une carte postale représente, sur une moitié, le cloître au bord d’une route montante qui longe un mur de rochers surplombant la mer, et sur l’autre moitié, un portrait d'Ibsen qui doit reproduire une photographie d’environ 1894. C’est d’ailleurs la date où la patronne de l’hôtel eut l’idée d’écrire à Ibsen pour en obtenir quelques mots aimables qui pussent servir de réclame. Ibsen a eu la condescendance d’écrire — en italien — la missive désirée, qui est aujourd'hui exposée sous verre dans la salle à manger. Mais en 1879 il avait passé d’autant plus inaperçu qu’il ne fréquentait personne et sortait fort peu : de la terrasse de son salon il voyait la mer, la petite ville et toute la côte, et cela lui suffisait. Il allait parfois, avec Sigurd, nager dans la Méditerranée. C’est là qu’il a terminé le premier brouillon le 3 août puis récrit diverses parties, surtout le second acte, et opéré, semble-t-il, le dernier remaniement de détail dans sa mise au net, car il n’a guère eu le temps matériel de rédiger un second brouillon complet avant la mise au net définitive. Il avait bien pensé d’abord, lorsqu’il était encore à Rome1 2, à un tel brouillon, mais il y a évidemment renoncé par la suite. Il dit dans une lettre du 20 septembre qu’il vient d’achever sa pièce3, et cela veut bien dire qu’elle est mise au net et envoyée à Hegel, car celui-ci écrit le 22 septembre que le livre pourrait paraître dans le courant d’octobre4, ce qu’il n’aurait pas fait s’il n’avait pas eu le manuscrit en mains. Après plus d’un an de « préparation », la rédaction avait pris à peine plus de quatre mois, depuis la première ligne de brouillon jusqu’à l’envoi.
1 A. t’Serstevens, « L’appartement d'Ibsen à Amalfi », dans la Revue hebdomadaire , 6 mai 1922, p. 60-62.
2 Lettre à Hegel du 19 juin, L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 337.
3 Lettre à John Paulsen, Bre vey II, p. 68.
4 V. la lettred’Ibsen du ier novembre, dans L. C. Nielsen, op. cit., II, p. 339.