LES MANUSCRITS
et IV s'intercalent chronologiquement les unes dans les autres. Et même l'ordre chronologique des diverses parties du manuscrit n'est pas celui où elles se présentent dans le premier cahier : la liste des personnages est postérieure à la « suite des scènes »du premier acte, car aucun nom ne figure dans celle-ci. Mais la liste des personnages est antérieure au brouillon du premier acte, car le nom de « Mlle Lind » suffit à l'assurer. Le manuscrit IV porte les dates du commencement et de la fin de chaque acte, et la chronologie s'établit ainsi :
Notes générales (19.10.78).
Plan du premier acte.
Personnages.
Brouillon du premier acte (2.5.79-24.5.79).
Plan du second acte.
Brouillon du second acte (4.6.79-14.7.79).
Plan du troisième acte.
Brouillon du troisième acte (18.7.79-3.8.79).
Les autres manuscrits II-III et V-IX n'ont pas à intervenir pour le moment .
Un fait apparaît singulier. Il y a plus de six mois d'intervalle entre les premières notes, et le premier brouillon. Pourtant, dès les premières notes, le faux, la fierté de Nora de l'avoir commis, le caractère de Helmer, l'angoisse de sa femme conduisant à la catastrophe, sont nettement indiqués. L'invention de Krogstad apparaît dans une note ajoutée au coin d’une page. La nature de la catastrophe n'est pas précisée, mais semble être le suicide, ou, plutôt, la folie. On est tenté de croire qu'un premier brouillon détruit a précédé celui qu’Ibsen a commencé en mai 1879.
Mais une pareille disparition totale serait contraire aux habitudes d'Ibsen, et d’ailleurs le brouillon que l'on possède porte la marque d'une première ébauche : le nom de Kristine est donné à la bonne de Nora dès la première réplique, alors que, deux pages plus loin, ce sera le nom de Mlle Lind, qui elle- T. xi. 25
même devient Mme Lind au bout de quelques lignes, d'où résulte un changement assez sensible dans son histoire antérieure ; et certaines contradictions sont bien caractéristiques d'un premier jet, particulièrement au sujet du renvoi de Krogstad, que Stenborg, au premier acte, dit un fait accompli, mais qui a lieu de nouveau au second acte. Il est vrai qu'en plusieurs endroits le brouillon est visiblement une copie, ce qui se reconnaît à certaines fautes immédiatement corrigées. Mais il est alors la copie d'un premier brouillon court, écrit spécialement pour un passage, et immédiatement avant de le transcrire dans le brouillon complet, selon une méthode qu'il avait déjà employée. On trouve l'exemple d'un pareil premier brouillon sur un feuillet arraché. La traduction en est donnée en bas de page (p. 500). Si donc, comme il est très probable, l'idée du drame est venue à Ibsen peu après l’appel au secours de Laura Kieler en mars 1878, il a mis plus d'un an à réfléchir sur son sujet avant d'en venir à l'écriture. En tout cas, après ses premières notes du 19 octobre, il s’est passé près de sept mois. C'est ce qu'il appelait préparer son œuvre b Et c’est bien sa pièce qu'il a méditée si longtemps, car il écrivait à Edmund Gosse, le 4 juillet 1879 : « J'ai vécu ici (à Rome) depuis septembre dernier, et la plupart de ce temps j’ai été occupé par l'idée d'une nouvelle œuvre dramatique, que j'aurai bientôt achevée, et qui paraîtra en octobre b » Et en effet, l'écriture du brouillon n'a pris que trois mois. Comme toujours, il avait même espéré en être quitte beaucoup plus vite, car aussitôt fini son premier acte, il écrivait à Jonas Lie qu'il espérait avoir fini « dans un mois »1 2 3.
Cependant ses longues méditations n'aboutissaient pas du tout à une sorte de rédaction, qu'il n'aurait plus eu qu'à écrire. La composition n'était même pas fixée avec quelque détail. Il
1 Lettres du 7 décembre 1878 à Hegel, dans L. C. Nielsen, II, p. 333, et à L. Dietrichson, Brève, II, p. 66.
2 Lettre pulbiée par Edmund Gosse dans son livre Henrik Ibsen, p. 157.
3 Lettre du 25 mai 1879, publiée par Erik Lie.
l'écriture
n’a écrit la suite des scènes de chaque acte qu’après avoir terminé l’acte précédent. Et cette suite des scènes n’a pas toujours été observée. Au premier acte du brouillon, le rôle du docteur est inventé au cours des premières scènes, et indiqué par deux notes ajoutées après coup. Au second acte, la suite des scènes prévue n’est à peu près suivie qu’après l’entrée de Mme Linde. Au troisième acte, la scène du docteur est déplacée. Rien de tout cela, d’ailleurs, ne bouleverse le scénario, mais il en résulte quelques modifications de détail, des contradictions, et, surtout au premier acte, des changements et additions assez importants. De simples corrections ne suffisent pas pour la mise au point. La pièce doit être entièrement récrite. Il faut même, pour le second acte, qui sera le plus profondément remanié, un nouveau plan jeté d’une écriture rapide sur la dernière page du manuscrit I (traduit comme manuscrit II, P- 579)- Il paraît difficile de dire à quoi se rapporte le manuscrit III (ibid). Toutefois, Ibsen n’a pas écrit un nouveau brouillon complet. Il avait bien pensé qu’il devrait le faire, et l’annonça le 19 juin à Hegel : « Pour donner à la langue et au dialogue la plus grande perfection possible, j’ai décidé de récrire la pièce encore une fois, avec des améliorations, corrections et changements, avant de vous envoyer la mise au net définitive1. » Mais, peut-être parce qu’il craignait de voir son livre publié trop tard dans la saison habituelle des œuvres littéraires, ü a recouru au moyen plus rapide de reprendre seulement les fragments qui avaient besoin d’être le plus remaniés, surtout le second acte, refait presque tout entier (Manuscrits V-VII, pp. 629-644). Enfin est venue la mise au net, et Maison de Poupée a pu paraître le 4 décembre.
Quand on a dit comment a progressé le travail d’Ibsen au cours de la composition d’un drame, on a, en somme, raconté sa vie pendant cette période. Il faut tout de même mentionner
1 L. C. Nielsen, op cit II, p. 33 7.
les circonstances extérieures, qui parfois, d'ailleurs, se rattachent à l'œuvre. Il a vécu à Rome de la fin de septembre 1878 jusqu'en juin 1879, pendant la première année de droit de son fils Sigurd. Il y mena une existence tranquille en appartement meublé, où le service était fait par la loueuse, et le repas principal apporté du dehors. Il était content d'être à Rome, sans visiter musées ni monuments. Il a dit à Dietrichson : « Même sans bouger ni aller voir un seul musée, une seule statue, la simple idée que je peux le faire quand je voudrai me prédispose au travail littéraire '. » Mais il vivait beaucoup au dehors. « Il faut de temps en temps s'éclipser de sa famille, » a-t-il dit un jour1 2. Il allait lire les journaux à l'association Scandinave, et il continuait ses habitudes munichoises. Au lieu du café Maximilien, c'était au café d'Oragno, sur le Corso, qu'il avait sa place permanente. Susanna et Sigurd y avaient aussi leur place habituelle, qui n’était pas à côté de la sienne, ce qui étonnait beaucoup les Italiens3.
La colonie Scandinave était assez nombreuse, et comprenait J. -P. Jakobsen et Gunnar Heiberg, qui étaient souvent ensemble. Jakobsen, tuberculeux, était venu à Rome pour sa santé, et parut, un moment, en voie de se rétablir. Il était botaniste, avait traduit Darwin et, à ce titre, intéressait Ibsen qui, d'ailleurs, l'appréciait hautement comme romancier.
Le jeune malade avait eu parfois sur telle œuvre d'Ibsen, particulièrement sur Empereur et Galtléen, des jugements peu favorables, et à Rome il a eu mainte occasion de le trouver ridicule. Car Ibsen aimait alors engager des discussions sur les sciences naturelles, et en parlait lui-même avec une ardeur singulière. « Et il répondait presque plus qu'il n'interrogeait, »
1 L. Dietrichson, Svttndne Tider , III, p. 75*
1 Gunnar Heiberg, Ibsen som menneske , II, Aftenposten, 1911, n0237. Cette suite d’articles (nOB 217, 237, 250), sera souvent citée. Les passages traduits ici le sont sur des épreuves que G Heiberg m’avait envoyées.
3 UrJ, 1906, p. 255.
l’humeur d’ibsen
dit G. Heiberg. Mais son incompétence choquait les spécialistes. Jakobsen se contentait de sourire. Le but d'Ibsen était sans doute un peu de s’informer, et surtout d’observer l’attitude des gens. Jakobsen et G. Heiberg ont été les deux membres de la colonie avec qui ses relations ont été le plus familières. Il était à l’aise avec eux. Un jour, fatigué, il les entraîna dans un café, leur tenant des propos à n’en plus finir, sur l’or, considéré chimiquement, ou comme valeur, etc. Tout cela était plutôt décousu. Il voulait passer le temps et se reposer. Au fond, c’était une preuve de confiance et de sympathie que de les avoir pris pour cela.
Il était souvent de mauvaise humeur, et alors, volontiers agressif, d’autant plus que cela l’amusait de voir l’embarras des gens qui auraient voulu répliquer et se sentaient retenus par le respect dû à un homme déjà célèbre. Un soir, à l’association Scandinave, lorsque presque tout le monde était parti, mais deux théologiens étaient restés, il attaqua le christianisme avec violence. Malgré leur réserve obligée, ils auraient aisément fait tourner la discussion à sa confusion, s’il n’avait pas eu son fils Sigurd, dont il se servait comme d’une encyclopédie. Enfin il s’en alla. On avait bu beaucoup de punch suédois, et l’air de la nuit était froid... Jakobsen et Heiberg, le tenant chacun sous son bras, le reconduisirent chez lui, pendant qu’il maugréait avec un sombre pessimisme.
Le prince Gustave, le roi de Suède actuel, qui avait alors dix-neuf ans, vint à Rome et l’on racontait que son père Oscar II avait recommandé au ministre de Suède et Norvège de le mettre en relation avec Ibsen. Le ministre donna en l’honneur du prince un grand dîner où il invita des barons et comtes suédois et un riche négociant norvégien. Mais Ibsen fut seulement invité à prendre le thé dans la soirée. Il répondit en écrivant sur sa carte ces simples mots : « Je ne bois jamais de thé1, » et attendit la visite du prince, qui, de son côté.
1 John Paulsen, Xye erindringer, pp. 126-127.
attendait celle d'Ibsen. Cette situation était le thème des conversations dans la colonie. Enfin Oscar II, dit-on, donna ses instructions, le prince vint voir le poète, qui rendit la visite, puis fut invité à dîner chez le prince, où il fut très en train et causant, et charma tout le monde K
Si revêche qu'il se montrât souvent, en effet, il pouvait aussi être tout à fait agréable, d'une simplicité cordiale, témoigner une bienveillance et un intérêt dont on était touché. Sa façon pénétrante et ingénieuse d'interroger les nouveaux venus, notamment, les impressionnait. Il circulait parmi les Scandinaves en observateur, et d'une allure habituellement tranquille et discrète qui voilait le feu de son regard3. C'était surtout chez lui qu'il devenait charmant. Son besoin de solitude s'associait fort bien, dit Gunnar Heiberg, avec la joie de vivre en famille. « Il faudrait chercher longtemps avant de trouver une maison où l'on se trouverait aussi bien que chez Ibsen. Les trois membres de la famille, lui-même, Mme Ibsen et le fils étaient les hôtes les plus accomplis. Ils s'occupaient de tous les invités, connus et moins connus, vieux et jeunes, avec une délicatesse et une cordialité rares. C'était un plaisir, surtout, de voir Ibsen causer avec les nombreuses dames mûres et vieilles qui fréquentaient la maison... On aurait dit qu'il avait voulu leur donner l'impression de ce que c'est qu'un poète en son for intérieur. »
Parmi ces dames se trouvait l'écrivain norvégien Marie Coîban, qui vivait à Paris, d'où elle avait envoyé longtemps des correspondances à Morgenbladet. A Rome comme à Paris, elle fréquentait surtout les milieux aristocratiques, et elle venait de publier un roman dont l'héroïne norvégienne se trouve entrer dans l'intimité d'une famille du faubourg Saint-Germain, et où se marquent des tendances féministes. Elle était d'ailleurs
1 G. Heiberg, loc. cit.
£ Urd, 1906, p. 254.
A L’ASSOCIATION SCANDINAVE
fort liée avec Camilla Collett. Dans une lettre à Hegel, du 6 janvier 1879, e^e dit : « Ibsen... ne travaille pas du tout, c'està-dire qu’il ne met rien sur le papier, mais ça doit toujours fermenter en lui... Il ne ressemble à nul autre, dit sa femme, c'est pourquoi personne ne sait à quoi s'en tenir avec lui. J'ai eu le plaisir, sauvage et solitaire comme il est, de réussir à le tenter de faire connaissance avec quelques-uns de mes amis, notamment une dame de grand talent, la princesse de Sayn-Wittgenstein, et les relations paraissent être pour leur agrément mutuel1. » Caroline Elisabeth Juanovska, femme divorcée du prince de Sayn-Wittgenstein, avait été fort liée avec Liszt, et écrivait beaucoup, surtout sur les religions de l’Inde.
Mais la grande affaire qui occupa Ibsen à l'association Scandinave pendant l’hiver 1878-79 fut la proposition qu’il fit le 28 janvier en assemblée générale. Il voulait faire admettre en principe que le bibliothécaire pourrait être une femme, et sur ce point il obtint gain de cause. Il voulait, en outre, que les femmes fussent admises comme membres effectifs, avec droit de vote, ce qui comportait une modification des statuts pour laquelle une majorité des deux tiers était nécessaire. Personne ne se doutait que cette initiative inattendue avait un lien étroit avec la pièce qu'il était en train de « préparer ». La discussion eut lieu le 27 février. Il avait rédigé les deux discours qu'il comptait prononcer (p. 30 ). Mais dans son ardeur, il ne put s'en tenir à son propre texte, et se mit à improviser avec une fougueuse éloquence 2. Mais la majorité fut seulement de 19 voix contre n : la proposition fut donc rejetée. Ibsen, furieux, demanda que l’on recommençât le vote, et, comme le président lui dit que cela ne pouvait se faire, il se mit à circuler dans la salie en désignant chacun du doigt et questionnant : <( Vous avez voté?... » Les gens se défilèrent, et Ibsen s'en alla.
1 L. C. Nielsen, op. cit., I, p. 311.
* Gerhard Gran, Henrih Ibsen , Liv og Vœrker, II, p. 58,
Plus tard dans la soirée, Jakobsen et Heiberg, entrant à l’osteria où ils allaient d’habitude, furent tout surpris d’y voir Ibsen assis tout seul à la table coutumière, tandis que d'autres amis d’Ibsen étaient à une autre table. Aucun propos n’était échangé entre les deux tables. Les deux jeunes gens, qui avaient voté sa proposition, prirent place auprès d'Ibsen. D’autres personnes vinrent, et, après un court moment d’hésitation, voyant qu’il ne faisait pas un mouvement, même pour saluer ceux qu’il connaissait le mieux, passèrent à l'autre table. Pourtant, un sculpteur finnois voulut se mettre à la sienne, et comme il n'obtenait aucune réponse à son salut, il comprit soudain, et dit : « Mais j’ai voté pour votre proposition. » Ibsen fit un geste d’invitation et le sculpteur s’assit.
La colère d’Ibsen se prolongea. Une semaine plus tard, Jakobsen écrivit à Edv. Brandes : « Ibsen se tient à l’écart,... et je ne le vois guère.1 » Aussi fut-on étonné, le jour de la fête annuelle de l’association, de le voir entrer en grand gala, avec toutes ses décorations. La colonie assemblée espérait la réconciliation. Gunnar Heiberg a raconté la scène. Ibsen avait fait un salut général, sans parler à personne, et s’était assis dans un coin. A un moment il se leva, se plaça devant une grande table, où il avait toute la salle de fête devant lui, et il interrompit la danse en disant : Mesdames et messieurs ! Et il prononça un discours d’un ton d’abord calme, mais terriblement grave. Il avait voulu rendre à l’association un grand service, y introduire les courants de l’époque... Et comment son présent avait-il été reçu? Comme un attentat criminel ! Et quelle position avaient prise les femmes..., les femmes à qui ce présent était destiné? Elles avaient intrigué contre. Elles avaient jeté son présent dans la boue. Quelle sorte de femmes est-ce là? — Sa voix n’était plus calme, il croisait les bras, ses yeux lançaient des éclairs, et il répétait : Qu'est-ce que c’est que ces femmes, ces
1 Lettre du 3 mars 1879, Breve jra J. P . Jakobsen.