V., sur la date, les NpU t, p
doute guère réfléchi à ces problèmes. Mais il souffre trop de l’étroitesse de son milieu pour ne pas le souhaiter aussi élargi que possible. II est scandinaviste d’instinct, simplement parce que cela va de soi que les peuples du Nord doivent être unis. Il va même tout de suite à la solution extrême :
Bientôt ils ne seront qu’un, bientôt ils se fondront.
Peut-être aussi ces tendances instinctives ont elles été encore fortifiées en lui par l’influence de Welhaven, à qui ces deux poèmes de 1848 et du printemps de 1849 font naturellement penser. L’opinion était bien établie alors que Welhaven avait été, contre le patriotisme étroit de Wergeland, le représentant et l’avocat de la culture internationale, 1 et son scandinavisme était surtout l’expression de ses sympathies littéraires danoises. Or Ibsen professait évidemment déjà l’admiration pour Oehlenschlager qu’il exprimera l’année suivante, et il était par là en communion d’idées avec Welhaven. De plus, ces deux poèmes sont imités de Welhaven : le premier lui emprunte une strophe 2, et le second est une suite de sonnets, comme le célèbre poème polémique Le Crépuscule de la Norvège . Bien que la ressemblance soit limitée à cela, l’indication n’est sans doute pas négligeable.
Plus tard, la même situation politique se reproduira, et le Danemark devra faire de nouveau appel à la solidarité Scandinave : l’attitude d’Ibsen sera la même. Il emploiera les mêmes arguments : Une promesse a été faite, il faut la tenir, et il
1 Ibsen a lui-même, au moins jusqu’à 1861, accepté sur ce point la manière, alors courante, d’écrire l’histoire littéraire. (V., dans le tome V, son article sur “ Les deux théâtres à Christiania ”).
2 Voir, pour tous renseignements sur la métrique des poèmes, les Notes à la fin du volume.
n’examine pas si la promesse est conditionnelle. Nous vivons avec tout notre passé ; il ne faut pas se conduire lâchement, afin de ne pas créer, pour les générations à venir, un passé honteux ; la défaite est préférable. Le fait d’avoir pris parti quinze ans auparavant contribuera, en 1863, au tournant peut-être le plus décisif de sa carrière, à l’orienter.
Tout différent des précédents est le poème qu’il écrivit “ A la Hongrie” — en août ou septembre 1849. Là encore, il s’agit bien de la défense d’une nationalité, mais Ibsen parle aussi du soulèvement de l’Allemagne, il a compris la solidarité des mouvements révolutionnaires, et il parle des “ tyrans ” et des “ héros de la liberté Il est devenu un ardent républicain. On dirait qu’il l’est devenu davantage, à mesure que la réaction triomphait, et l’on observera qu’en ce poème aussi, c’est la défaite qu’il glorifie, pour le souvenir d’héroïsme qu’elle lègue à l’avenir.
En Norvège, la révolution de 1848 avait donné naissance à une agitation ouvrière, et à la formation de syndicats non corporatifs, mais locaux. Dans l’été de 1849, Markus Thrane, le promoteur de ce mouvement ouvrier, entreprit une grande tournée de propagande dans le sud de la Norvège. Le 31 août, il était à Arendal, le 2 septembre, à Grimstad, le 3, à Lillesand, le 4, à Kristiansand. Partout, il réussissait à former une association ouvrière : A Arendal, elle compta tout de suite 24 membres, à Grimstad, 18, à Lillesand, 16, à Kristiansand, 80. Pour Grimstad, qui avait alors à peine 950 habitants, sur lesquels 80 environ étaient ouvriers, c’était là un commencement sérieux. A Kristiansand, le charpentier Frits Jensen devint l’un des meilleurs lieutenants de Thrane, et se mit à parcourir la région pour activer le recrutement. L’association de Grimstad
eut des réunions mensuelles, bien suivies, et atteignit 31 adhérents en novembre. 1
Ainsi le peuple, à Grimstad, s’affirmait bien plus vivant et hardi que les bourgeois, totalement absorbés par leurs intérêts matériels et les cancans de village, timorés au point de s’interdire toute opinion sur ce qui dépassait leur horizon géographique. Il y avait là un contraste d’autant plus apparent, que Grimstad appartenait à cette région de l’extrême sud de la Norvège, où toujours les tendances philosophiques et politiques les plus avancées ont eu cours, et où le peuple, sans parti-pris de violence, mais sans crainte, a su le mieux organiser la résistance à l’oppression.
Ibsen fut vivement intéressé par l’action de Thrane dans la région. Il parait certain qu’il n’entra pas alors en relation personnelle avec lui. Il n’alla pas l’entendre et ne s’inscrivit pas à l’association ouvrière. Mais il s’informa. Lire les journaux était inutile : car ils dédaignaient de parler de ce mouvement. Mais il put faire parler les gens, et surtout les écouter, lorsqu’ils causaient entre eux.
Ce serait vers cette époque, d’après les souvenirs de Chr. Due, un peu incertains quant à la date, qu’entre les camarades d’Ibsen eurent lieu des réunions dont il était l’inspirateur, et où il prononçait des discours, et M. Chr. Due croit se rappeler que ce fut à l’occasion même du passage de Thrane, qu’Ibsen proposa d’organiser un banquet à l’imitation de ceux qui avaient précédé la révolution de février en France, et “ tint un discours enflammé contre tous les empereurs et les rois, ces monstres de la société, mais pour la république, la seule forme de gouvernement possible Après quoi, il roula sous la table, comme il
1 Arbeiderforeningernesbîad , 1849, nos 20 et 29, et passim .
convenait. Sans doute, il ne faut pas attribuer une trop grande portée à ces manifestations d’un républicanisme enthousiaste, mais tardif, et qui ne s’affirmait qu’au milieu du cercle de ses camarades. Pourtant, il s’est senti alors plus rapproché du peuple, et aussi plus rapproché de Wergeland, double changement qui se signale dans plusieurs de ses poèmes de l’automne 1849, et dans deux de ses poèmes de janvier 1850 (ou à peu près): “ Souvenirs de Bal ” et “ Aux poètes de la Norvège ”, Surtout, il commença, en décembre 1849, ^ écrire un roman d’histoire nationale, pour raconter “ le lamentable sort de Christian Lofthus ”, paysan révolté, vers la fin du XVIIIe siècle, contre l’arbitraire de la bureaucratie danoise. Voici le résumé de sa vie d’après une lettre qu’écrivit Ibsen, le 5 janvier 1850, à son ami Schulerud, alors à Kristiania.
C. L. vivait à la fin du siècle dernier dans la ferme de Lofthus, près de Lillesand, les fonctionnaires danois sévissaient ici pis qu’ailleurs, et Lofthus, qui était encore alors un jeune homme, et estimé de tous, résolut de prendre en mains la cause des gens de sa paroisse opprimés. Il recueillit des plaintes nombreuses contre les fonctionnaires, et partit avec cela pour Copenhague, où il se présenta en personne devant le roi, et parla en faveur du peuple si fortement qu’une commission fut instituée, et celle-ci révoqua les plus haïs parmi les fonctionnaires. C’était là plus que ses ennemis ne pouvaient supporter, il fut accusé d’être en relations avec le roi de Suède pour faire passer la Norvège entre ses mains, moyennant que lui-même en conserverait une partie comme territoire indépendant. En conséquence, l’ordre fut donné d’arrêter Lofthus, mais comme cela fut ébruité, des foules de paysans armés sc portèrent à sa défense, il fortifia sa ferme et soutint un véritable siège, jusqu’à ce qu’enfin il fut, par trahison, attiré dans une ferme du voisinage, où il fut saisi, et transporté, sur un vaisseau que l’on tenait prêt, à Kristiania. Il fut gardé dans la forteresse d’Akershus sans être jugé pendant dix ans (jusqu’en 1797). Ses amis secrets agirent pour lui et provoquèrent sa grâce ; mais trop tard — lorsqu’elle
arriva, la mort l'avait délivré. Voilà ce qu'il y a d’historique dans l’affaire, je l’ai appris par un vieil écrit, qui, par chance, est venu en ma possession ; ne crois tu pas qu’on peut faire quelque chose avec cela ?
On voit que le sujet de roman choisi par Ibsen, ou plutôt : le sujet qui amène Ibsen à entreprendre un roman — est nettement d’inspiration révolutionnaire, et, de plus, de caractère démocratique, puisqu’il s’agit d’une révolte pour le peuple, et par un homme du peuple. Le fragment que l’on en connaît ne dépasse pas la 2ime page du cahier manuscrit, 1 mais son écriture soignée, le petit nombre des ratures, suggèrent l’idée que c’est le commencement d’une mise au net — d’autant plus qu’il a eu longtemps beaucoup de peine à écrire en prose, — et les mésaventures subies par les manuscrits d’Ibsen de cette époque rendent très vraisemblable la perte d’un brouillon beaucoup plus étendu. Quoi qu’il en soit, ce travail lui tenait particulièrement à coeur, car il écrit à Schulerud, dans la même lettre (du 5 janvier 1850): “ce qu’il faut vraiment appeler mon œuvre capitale depuis ton départ (fin d’août 1849), c’est un roman ( novelle ) d’histoire nationale, que j’ai appelé Le Prisonnier d' A kershus. ”
Il est infiniment probable qu’Ibsen avait entendu parler de Lofthus depuis longtemps par les paysans des environs de Grimstad. Lillesand n’est, en effet, qu’à une dizaine de kilomètres, et la ferme de Lofthus, tout près de Lillesand. Il est donc vraisemblable qu’Ibsen y est allé. 2 Or, dans toute la région, le souvenir du martyr paysan était vivace. Ces lignes sont de 1842 :
1 Eft. Skr III, p. 381.
3 Toutefois, il n’y est pas allé avec Chr. Due, qui était son compagnon ordinaire de promenade, et avait longtemps vécu à Lillesand.
On l’y nomme souvent au voyageur qui passe ; le paysan parle de lui près du foyer à l’étranger ou à ses proches, le pilote mentionne souvent Lofthus et chante un couplet de l’une des vieilles chansons satiriques contre ses persécuteurs, — bref, son nom vit encore et, dans la conversation, revient avec la fréquence et la fraîcheur d’un souvenir, hérité des ancêtres et souvent épousseté, que l’on ne peut montrer trop souvent. 1 2
On ignore quel était le “ vieil écrit ” qu’un hasard fit tomber entre les mains d’Ibsen : probablement un de ces poèmes populaires qui prolongeaient le souvenir de Lofthus dans le peuple. L’essentiel est que ce document lui vint au bon moment, lorsqu’il écrivait son poème à la Hongrie et tenait des discours républicains. Le sujet l’a tenté pour les mêmes raisons qui l’avaient fait choisir à Wergeland. Mais celui-ci avait fait une étude historique documentée. 3 Ibsen n’a pas connu ce travail, car s’il l’avait connu, il n’aurait pu terminer son exposé à Schulerud de la légende de Lofthus en écrivant : “ Voilà ce qu’il y a d’historique dans l’affaire ”, et il est probable qu’il aurait renoncé à en composer la seule œuvre de ce genre qu’il ait jamais eu l’idée décrire.
Quant à savoir ce que ce roman aurait pu être ou a été, le fragment conservé est bien court pour que l’on puisse s’en faire une idée certaine. Pourtant, il n’est guère douteux qu’il aurait ressemblé aux romans de Maurits Hansen. La forme et le ton de l’introduction l’indiquent. Et surtout, la visiteuse inconnue du cimetière, et la surprise de l’oncle Bjarme, à
1 Henrik Wergeland : Samlede Skri/ter , VIII, p. 151-152.
2 L’ouvrage de Wergeland n’avait encore été publié qu’en feuilleton,
en 1842, dans un journal de Kristiansand, et n’était évidemment pas accessible à Ibsen, même s’il en avait su l’existence. Il est toutefois curieux que le fragment du Prisonnier d' Akershus paraisse inspiré par un passage de Wergeland. (V. la note à la fin du volume).
qui l’existence de cette femme semble révéler quelque énigme, paraissent présager une intrigue compliquée, obscure, dont le mystère ne s’éclaircira qu’à la fin, tout à fait à la manière du romancier.
En définitive, le mouvement de 1848 a exercé sur la pensée d’Ibsen une grande influence, et lui a fait voir sous un jour nouveau sa misère personnelle. Mais la révolution ne l’a ni réveillé, ni orienté. Elle l’a trouvé poursuivant son chemin avec une énergique et patiente volonté. Il voulait déjà être poète. On peut dire? cependant, que, par elle, il a été amené à penser que le poète, ou plus généralement l’écrivain littéraire — c’est le même mot en norvégien — pouvait aussi, comme tel, jouer son rôle dans la vaste lutte aperçue. Et, par là, elle a peut-être contribué à lui donner plus d’ardeur. Mais ses idées, à ce sujet, sont loin d’être nettement définies. Etre poète, après comme avant, reste son but.
AMOUR ET POÉSIE
Si la révolution de 1848 a favorisé l’élan du poète, les changements survenus dans sa vie ont exercé une action plus évidente. Il continua, jusqu’à son départ de Grimstad, à assurer le service de la pharmacie, à préparer son examen, à étudier la littérature récente, en même temps qu’il dessinait et composait des poèmes. Mais, si régulières et laborieuses que fussent ses journées, elles étaient surtout consacrées au travail du métier, et au travail pour préparer l’avenir, et c’était le soir seulement, et le dimanche, qu’il pouvait vivre dans le présent, et être jeune. Le cercle de ses relations s’était étendu. Il sortait plus souvent. La légende qui s’était formée au sujet de son caractère insociable, — et qui a longtemps subsisté après qu’il eut quitté Grimstad — n’était plus possible parmi les jeunes gens qui fréquentaient le plus chez lui. Plusieurs le présentèrent à des membres de leurs familles, à leurs soeurs. Il restait, bien entendu, le commis pharmacien très pauvre, mal habillé, aux opinions malsonnantes, qui s’était permis, en vers et en actes, des frasques répréhensibles. Jamais, dit Chr. Due, il ne fréquenta les familles les plus distinguées. On a vu, pourtant, qu’il eut des rapports assez cordiaux avec la vieille MIle Crawfurd, et il fut reçu, au moins une fois, dans la famille Holst.
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Mais surtout, les jeunes filles n’étaient pas, même dans la bourgeoisie aisée, attachées, à la française, au jupon de leurs mères. Elle sortaient, même le soir. Pendant les longues soirées claires de l’été norvégien, des groupes de jeunes gens et de jeunes filles pouvaient entreprendre de longues promenades dans la campagne, ou en barque, sur le fjord. On traversait Vigkilen à la rame, pour gravir, de l’autre côté du fjord, la hauteur d’Eskedal. Ibsen fut admis à ces promenades au printemps de 1849. Ces excursions entraînaient souvent quelque dépense, on emportait de quoi manger et boire, et Ibsen ne pouvait constamment laisser payer par les autres son écot. Son salaire était devenu, il est vrai, chez Lars Nielsen, un peu plus convenable, mais restait bien médiocre. Un jour, il s’en alla trouver l’un des armateurs de Grimstad, et lui proposa une de ses toiles, le portrait d’un vieux marin. Le tableau fut payé, paraît-il, 10 speciedaler (56 frs) k
Cette sociabilité nouvelle lui fit sentir le besoin d’un costume un peu élégant, et ce fut vers l’été, je suppose, qu’un crédit lui fut offert à cet effet par un des camarades “ à la bourse pleine et au cerveau vide ”, ce qui le surprit beaucoup. Mais il jugea que l’offre confirmait la formule. Vers le jour de l’an, la note lui fut présentée par le prêteur. Ibsen dit à ses intimes: “ Faut-il qu’il soit bête, d’abord, de m’avoir fait crédit, et ensuite, de croire qu’il sera payé ”. Il ne tarda pas, toutefois, à s’acquitter \
1 D’après un récit fait par Ibsen à Erik Vullum, et rapporté par le peintre Christian Krohg ( Verdens Gang , 1906). Krohg estime que le tableau “n’est pas du tout mauvais”. Malgré cela, le chiffre de 10 speciedaler paraît peu vraisemblable.
2 Chr. Due ( op . cit.y p. 43) raconte cette anecdote à propos d’un bal qui eut lieu peu avant le départ d’Ibsen pour Kristiania. Mais alors le jour de l’an est passé, et sans doute on n’eût pas fait aussi facilement crédit au partant.
Il fit la cour, naturellement, à plusieurs de ses nouvelles camarades. A presque toutes, il dédiait des poèmes : à Marie Isachsen, 1 fille de l’instituteur et sœur d’Andréas Isachsen, à Cathrine Martini 2, fille du pasteur de Hommedal, à côté de Grimstad, à Clara Ebbell, à Sophie Holst. La seule des amies d’Ibsen du temps de Grimstad que j’aie pu voir est une dame à l’accueil aimable, qui a conservé comme une grâce de jeunesse. II lui a laissé le souvenir d’un jeune homme un peu gauche, mais spirituel et agréable, et le ton dont elle en parle semble montrer qu’elle a plaisir à se le rappeler.
Il était inévitable que, parmi toutes ces jeunes filles, il y en eût une à laquelle il adressât particulièrement ses hommages. Clara Ebbell 3 était fille d’un négociant. Elle avait 19 ans. Elle n’était pas la plus jolie, mais de nature enthousiaste, même un peu exaltée : dix ans plus tard, elle tombera dans une religiosité sombre. En 1849, musicienne, elle aimait surtout Beethoven et composait. Elle écrivait aussi des vers et déclamait. Ses poètes favoris étaient Wergeland et Andréas Munch, qui ne vont guère ensemble. On voit que, dans cette première inclination d’Ibsen, la littérature a dû jouer un grand rôle : elle s’est, en quelque sorte, personnifiée pour lui en Clara Ebbell. Le poème “ A l’étoile, dédié à C. E. ”, (p. 90), est une sorte de déclaration
1 En Ibsen-myte , dans Samtiden , 1907, p, 95. Même si, comme le croit Lorentz Dietrichson, et Chr. Due également, le poème “ Avec un nénuphar ” est de 1849, d est probable que, sous la forme connue, il a été remanié : il sera donc placé parmi les poèmes de 1860.
* Fr. Ording : Oplysninger til Henrik Ibsens biografi , dans For kirke og kultUVy I9IO.
3 Tout ce qui concerne Clara Ebbell provient d’un article non encore publié de M. Hans Eitrem. Je remercie l’auteur d’avoir mis à ma disposition son article en manuscrit, et de m’avoir permis d’y copier des poèmes inédits d’Ibsen. Mais ceux-ci, par leur date, ne trouveront place que dans le second volume.
AMOUR ET POÉSIE
dissimulée, qu’Ibsen lui adressa, dit Hans Eitrem, à la suite de conversations sur le doute et l’espérance, sur Dieu et la vérité, et autres sujets transcendants.
Il est difficile de deviner le roman dTbsen d’après ses poèmes, d’autant plus que leur ordre chronologique est incertain. 1 Hans Eitrem admet que les poèmes ont été recopiés par Ibsen suivant l’ordre même de leur composition, et que le premier, u Le soir d’automne ”, date du commencement de septembre. On peut, en effet, le considérer comme l’expression d’un amour très platonique, qui peu à peu s’éveille, dans les poèmes suivants, à une sorte .de timide espoir. Puis, la déclaration “ à l’étoile ”, mal accueillie, est suivi des lamentations de “ Une promenade en forêt ”, et enfin Ibsen trouve une sorte de refuge mélancolique dans cette pensée que, du moins, le souvenir demeure (u En Automne ”) ; et presque aussitôt cette pensée se précise : il n’est plus question de fiancée idéale, le souvenir est l’essentiel, mais il faut que ce soit le souvenir du réel (“ Souvenir du printemps”). Quelque temps après, vers le jour de l’an 1850, cette exaltation du souvenir devient une théorie, dans les “ Souvenirs de bal ” (p. 1 1 1). Au moment 011 Ibsen écrivait ce poème, Clara Ebbell venait de se fiancer avec un oncle.
Pendant l’hiver, les deux jeunes gens eurent sans doute moins souvent l’occasion de se voir. Us se rencontrèrent, pourtant, et il
1 En effet, parmi les autres poèmes de 1849, il y en a trois dont la date peut être précisée : “Réveillez-vous, Scandinaves ! ” (p. 101), mai-juin, — “ Souvenir des adieux” (p. 79), derniers jours d’août, — et “A la Hongrie” (p. 99), après la nouvelle de la capitulation de Vilagos (20 août). Or, c’est le premier qui est placé le dernier, et entre celui-ci et les deux autres, écrits à quelques jours de distance, il n’y en a pas moins de huit autres intercalés. On peut supposer, il est vrai, qu’en groupant les huit poèmes qui semblent inspirés par Clara Ebbell, Ibsen a respecté l’ordre de leur composition.
semble qu’il s’établit entre eux un ton de cordiale camaraderie, bien qu’Ibsen continuât discrètement à montrer qu’elle était pour lui l’élue. Les derniers poèmes de Grimstad sauf deux, sont inspirés par cet épisode, ou y font allusion. La valeur du souvenir y est constamment affirmée. Mais dans li Logement vacant ” on remarque une mélancolie très résignée.
Cette aventure fut la première de ce genre dans la vie d’Ibsen. Non que la femme n’eût pas compté pour lui jusqu’alors. On sait positivement le contraire. Mais, depuis qu’il n’était plus un enfant, il s’était trouvé pour la première fois, en 1849, en contact avec une société plus instruite et polie. La jeune fille si littéraire lui fut la révélation d’un monde supérieur. Elle lui rendit aisé son effort obstiné pour s’abstraire des réalités basses où sa vie était plongée. Elle était pour lui réellement une fiancée idéale, plus qu’une femme terrestre. C’est peut-être pourquoi cet amour de jeunesse n’a pas été bien profond. Les sentiments d’Ibsen furent vifs, parcequ’il était jeune et ardent ; ils furent durables parcequ’il n’avait pas une nature légère ; mais ce fut sans déchirements que le respectueux adorateur se transforma en ami.
La grande passion d’Ibsen, d’ailleurs, était surtout son u but... bien qu’enfoui dans l’avenir ” (p. 89), et, de ce côté, du moins, il était plein d’espoir. Chr. Due avait recopié Catilina , et Ole Schulerud, rentrant à Kristiania pour continuer son droit à l’Université, qui rouvrait le 2 septembre, avait emporté le manuscrit, qu’il devait présenter au théâtre. La pièce, il est vrai, ne fut pas reçue. Mais Ibsen était trop plein de projets pour ressentir cet échec. Dans sa lettre à Schulerud du 5 janvier .1850, il ne se lamente pas sur cette u apparente défaite ”, et parle surtout de ses nouveaux projets :
AMOUR ET POÉSIE
Et maintenant, quelques mots sur ma production littéraire. De OlafT., comme je l’ai déjà dit précédemment, le premier acte est à peu près terminé ; la petite pièce en un acte “ les Normands ” est remaniée, ou, plus exactement, va être remaniée, ce dont je m’occupe pour le moment, et dans sa nouvelle forme, elle se présentera comme vêtement d’une idée plus large que celle à laquelle, primitivement, elle était destinée. Je me suis servi de deux légendes et de la description du Telemark pour quelques petits poèmes composés sur des poésies populaires connues, et me suis ainsi également essayé dans la direction nationale. De plus, j’ai écrit à moitié un assez grand poème, peut-être un peu exalté, intitulé “ Souvenirs de bal ”, qui doit son existence à mon amour imaginaire de l’été dernier.
Et il parle ensuite du Prisonnier d9Jkershusy dans les termes qu’on a vus plus haut. On se demande comment il pouvait caser toute cette somme de travail dans ses journées si remplies. Le temps de son sommeil ne devait pas être long.
OlafT., c’est-à-dire Olaf Trygvesœn, mort en l’an 1000, est l’introducteur du christianisme en Norvège. Ibsen voulait évidemment écrire une tragédie à la manière d’Oehlenschlâger. Il annonçait déjà que le premier acte était presque achevé, dans une lettre du i 5 octobre. On peut donc penser que cette pièce en est restée là. “ Les Normands ” (c’est-à-dire les Norvégiens) sont une étude d’après Oehlenschlâger, que l’on trouvera, remaniée de nouveau, dans le second volume. On voit que le théâtre tient déjà une place principale dans la production d’Ibsen. Mais pour lui, à ce moment, le théâtre, c’est Oehlenschlâger, comme, le roman, c’est Maurits Hansen. Il est curieux d’observer que des tragédies sur des sujets nationaux ne constituent pas, à ses yeux, des œuvres “ dans la direction nationale ”, celle-ci ne résultant que de la poésie populaire. 1
1 La remarque est de F. Paasche, dans Henrik Ibsens forhold til de norrœne kilder, ouvrage manuscrit que Fauteur a bien voulu me communiquer.
Quant aux poèmes, les influences sont plus diverses. Ibsen est encore un écolier. Même, il se met volontairement à l’école, et travaille d’après tous les modèles qu’il trouve, quelquefois d’après des poètes fort médiocres de la période 1814-1830, dont les vers ne sont pas oubliés parcequ’ils ont été mis en musique. II imite Andréas Munch. Il imite surtout Welhaven et Wergeland. Il me semble qu’il est, d’une façon générale, plus proche de Welhaven par la clarté, par une certaine sobriété, par l’usage presque exclusif des strophes à entrecroisement de rimes régulier, ainsi que par la structure de ces strophes. On a vu qu’en 1848 l’influence de Welhaven est prédominante.
Mais vers l’automne de 1849, sans doute sous la double action de ses idées politiques, qui rapprochaient de Wergeland la tendance de son esprit, et de Clara Ebbell, qui aimait réciter des vers de Wergeland, l’influence de celui-ci apparaît, 1 et celle de Welhaven semble s’éclipser. Déjà la déclaration “ à l’étoile ” rappelle la Stella de Wergeland, et la manière dont, par trois fois, Ibsen fait revenir le nom de Clara, est un procédé qu’il imite. Dans “ Promenade du soir en forêt ”, il emprunte à Wergeland une forme de strophe qu’il développera plus tard. Dans u Soir d’automne ”, il va plus loin, et c’est la phrase même, le choix de certains mots, les parenthèses, et la plus grande hardiesse de l’imagination, qui font pensera Wergeland. Enfin, cette influence nouvelle culmine dans “ Souvenirs de bal ”, mélange de vers et de prose lyrique, comme “ Le bouquet de fleurs de Jan van Huysum ”, où les vers et leur ton, leur allure, sont ceux du u Pilote anglais ”.
L’influence de Welhaven reparaît plus tard dans “ C’en est fait ! ” et u Logement vacant
1 Elle a été mise en évidence par Hans Eitrem, dans son article “ Henrik Ibsen — Henrik Wergeland ** ( Maal og Minne, 1910, p. 37).
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“ Aux poètes de la Norvège ” nous indique ce qu’Ibsen entend par la “ direction nationale ”. Le début de ce poème semble une répétition des vers de Wergeland : “ Poète, ne regarde pas en arrière, — ni vers la pierre chargée de runes, — ni vers le tertre où sont enfouis les temps barbares ! — Laisse les boucliers tranquilles, les ossements tomber en poussière ! ” 1 La conclusion de Wergeland est : “ Derrière la sphère terrestre gronde le tonnerre de l’histoire. — Mais le chant du voyant est un éclair avant-coureur ”, et les deux premières strophes d’Ibsen développent cette idée, en attribuant au poète u interprète du peuple ” une vision moins grandiose et moins libre. Mais dans la troisième strophe vient l’application pratique : le poète doit peindre la vie populaire, c’est à dire, sur des mélodies populaires, écrire des vers où le sentiment de la nature s’exprime par le symbolisme de la fée, du nixe et de l’ondin. “ Le gars du moulin ” est le seul spécimen conservé des poèmes de ce genre, certainement plue nombreux, qu’Ibsen a composés. C’est toute une partie de la poésie de Welhaven qu’il se propose ainsi d’imiter, et une pensée inspirée par l’un des deux grands rivaux le conduit vers l’autre.
L’indépendance d’Ibsen, comme poète, à cette époque, se marque surtout dans la liberté du choix de ses modèles. Nous n’avons qu’une faible partie des vers composés à Grimstad, mais ce qui en reste suffit pour nous rendre compte de son travail. Tout lui a profité : aussi bien le sentimentalisme d’Andréas Munch avec ses rythmes berceurs où se multiplient les syllabes inaccentuées, que la clarté de la langue de Welhaven, et sa précision métrique, et le lyrisme débordant de Wergeland. Par contre, et bien qu’il professât pour Oehlenschlâger une
1 “ A un jeune poète**, Digterverker , I, p. 8o.
vive admiration, l’influence du tragique danois ne paraît se marquer, dans les poèmes, que par l’imitation d’une strophe (Souvenir du Printemps).
Ibsen avait, dans les derniers temps de son séjour à Grimstad, une merveilleuse foi en lui-même. Un poème comme “ Aux poètes de la Norvège ” le prouve, et plus encore, peut-être, “ Souvenirs de bal ”, où il donne si libre cours à son exaltation cérébrale. Il a cru que Catilina pourrait être reçu au théâtre, puis, que l’on pourrait trouver un éditeur, et qu’il en retirerait quelques ressources pour subsister à Kristiania. Il a, dans le même but, recopié un choix de ses poèmes en cahier évidemment destiné à la publication — cahier grâce auquel sont conservés les vingt-six poèmes connus de cette époque. Les déceptions devaient bientôt venir, et son esprit critique se développer, si bien qu’il n’a, par la suite, publié aucun de ces poèmes. Mais, en attendant, il avait confiance dans l’avenir. Il eut pour la seconde fois la joîe de voir un de ses poèmes inséré dans un journal : “ Le poète au Valhal ”, écrit à l’occasion de la mort d’Oehlenschlàger, et paru en tête de Christiania-Posten , le 20 janvier.
Ses camarades organisaient parfois un bal pour lequel ils se cotisaient, et obtenaient de l’un des bourgeois de la petite vilje les mieux logés qu’il prêtât une partie de sa maison. Plusieurs fois ils avaient insisté auprès d’Ibsen pour qu’il y vînt, et toujours il refusait. Il avait pourtant, depuis l’été, un costume convenable ; mais il ne savait pas danser, et il n’osait pas. Enfin il prit quelques leçons de danse avec M1]e Cathrine Martini, à qui fut, le 7 avril, u présenté ” le poème u Impression de clair de lune ”, sans doute comme une sorte de remerciment, et il alla au bal, où sa dame fut Mlle Sophie Holst. Il paraît que
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tout se passa fort bien, et qu’il put danser des danses diverses très passablement. Chr. Due, qui avait mis en musique un de ses poèmes, remarque à ce propos qu’il n’était pas du tout musicien. C’était w presque la seule faculté qui lui manquât ”. Mais il apprit vite à danser parcequ’il avait un sentiment très vif du rythme, et il est curieux de voir combien, si peu musicien qu’il fût, il avait le goût de composer des vers sur des mélodies.
Clara Ebbell était là. Elle demanda à Ibsen s’il avait lu le poème de Bryniolf Bjarme en l’honneur d’Oehlenschlâger, Ibsen rougit, et elle comprit qu’il était Br. Bjarme. “ Chut, dit Ibsen, n’en parlez à personne, et puisque maintenant vous le savez, je vais vous confier mon secret. ” Et il dit que Catilina devait paraître, et parla de le lui dédier, ce qu’elle refusa.
Quelques jours plus tard, Ibsen quitta Grimstad. Il écrivit dans l’album de Chr. Due :
u Si l’amitié devait dépendre de la présence continue, elle cesserait pour nous, mais si elle est déterminée par l’essor de la sympathie et de l’esprit dans la même sphère, alors, notre amitié ne pourra jamais périr.
Ton ami dévoué Henrik Ibsen. ”
Tandis qu’il laissait son ami désolé, dans le pressentiment du vide qu’allait lui causer ce départ, il s’en allait joyeux et plein d’espoir. Non, certes, qu’il s’imaginât le succès facile : il ne désirait pas l’obtenir à peu d’efforts. Mais il se savait vigoureux, laborieux et tenace, et il croyait en son génie.
Il s’arrêta à Skien, en passant, environ une semaine, et revit ses parents, dont la situation ne s’était pas relevée. Il fit sans doute alors la connaissance de son demi-oncle, Christian Paus, qui était devenu maire de la ville. Son jeune
frère Nikolaï, le plus aimable et affectueux de tous, âgé de quinze -ans, songeait déjà, peut-être, à son projet d’aller en Amérique pour faire fortune et venir en aide à sa famille. Ce fut un autre frère, Johan, qui partit peu après. Sa soeur, Hedvige, avait dix-huit ans. Sa gravité bienveillante inspirait la confiance. Son âme pure et mystique transparaissait dans son regard. Il crut se sentir avec elle une certaine parenté spirituelle, et s’ouvrit à elle. Un jour, il la mena au Kapitelsbjerget colline où s’était élevé, autrefois, un couvent, à une demi heure de la maison qu’habitait la famille Ibsen, et là, il lui déclara que son désir était de parvenir “ à la plus grande perfection que l’on pût atteindre en grandeur et en clarté ” — “ Et quand tu y aurais atteint, que ferais-tu, alors? ” demanda-t-elle. — “ Alors je mourrais. ” 1
Pour Madame Stousland, ces paroles de son frère sont la preuve que toute idée d’ambition personnelle, même celle de la gloire et du nom, lui était complètement étrangère, et qu’il s’en allait vers l’accomplissement de son oeuvre avec le ferme dessein de s’y consacrer avec un dévouement absolu.
1 Henrik Jæger, loc. cit p. 39.