UN RÊVE
” Pendant une promenade “ sur les hauts plateaux, ” égarés et épuisés, nous fûmes surpris par l’obscurité de la nuit. Comme autrefois Jacob, nous nous couchâmes par terre, nos têtes sur des pierres. Mes camarades ne tardèrent pas à s’endormir, tandis que je n’y parvenais pas. Enfin la fatigue eut raison de moi ; alors, en rêve, un ange parut devant moi, et me dit : lève-toi, et suis-moi. Je demandai : Où veux-tu me conduire dans ces ténèbres? Il répéta : Viens, je te ferai voir la vie humaine dans sa réalité et sa vérité. Et je le suivis — avec crainte, et l’on s’enfonça comme par des degrés immenses, si bien que les montagnes au dessus de nous formèrent des voûtes colossales, et tout autour de nous s’étendait une énorme ville de morts, avec toutes les marques effrayantes de la mort et de la corruption : un monde entier enseveli, écroulé sous la puissance de la mort, une splendeur fanée, flétrie, éteinte. Au dessus de tout cela, une faible lumière crépusculaire, lugubre comme celle que les murs d’église et une croix de tombe peinte en blanc projettent sur le cimetière, éclairait les squelettes blafards, qui, en troupes infinies, remplissaient l’espace sombre. Ace spectacle, une terreur glaciale m’envahit au côté de l’ange : a tu vois ici que tout est vanité. ” Alors courut un frémissement, comme des premières, faibles menaces d’une orage commençant, c’était comme des milliers de soupirs gémissants, et cela monta jusqu’à
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des hurlements de tempête, au point que les morts s’agitèrent et levèrent les bras vers moi... je m’éveillai en criant — tout humide de la rosée froide de la nuit.
” II m’a bien souvent semblé depuis que ce rêve renfermait comme une prédiction, un présage de toute la vie ultérieure d’Ibsen poète et écrivain, et que ce qui avait été ressenti dans le rêve de l’enfant était la note dominante qui résonnait dans son œuvre poétique l.
” Il y avait parmi nos camarades un individu assez bizarre et comique, que l’on appelait, en général, “ l’astronome. ” C’était un garçon dégingandé, à la chevelure rouge-feu, telle que je n’en ai jamais vue de pareille à aucune autre personne. Sa figure, avec des yeux drôles clignotant d’un air bonhomme, était d’une couleur à peine moins rutilante que ses cheveux, elle était comme illuminée par eux, et il portait, pour satisfaire à l’harmonie, un vêtement brun-rouge, dont la partie supérieure, en forme d’habit, ne contribuait pas peu à renforcer l’effet comique produit par l’ensemble du personnage. Son surnom lui était venu de ce qu’il observait et considérait avec une véritable passion la lune et les étoiles dans une petite lunette qu’il possédait, et à laquelle il tenait, on peut le dire, comme à la prunelle de ses yeux. Il n’était pas rare que l’on vît “ l’astronome ” assis dans un arbre ou sur une barrière de planches, regardant, du haut de cet observatoire, la lune à travers sa lunette, et, d’un air inimitablement comique, exprimant ce résultat de ses
1 Ibsen, interrogé par Halvorsen, lui écrivit à ce sujet : “ Ce devoir norvégien causa pendant quelque temps une tension dans mes rapports avec mon excellent maître Stockfleth. Stockfleth s’était, en effet, mis dans la tête que j’avais copié ce devoir dans quelque livre, et le dit en classe. Je repoussai son soupçon erroné avec une énergie qui ne lui plut pas. ”
observations “ Je ne crois tout de meme pas qu’elle soit habitée. ” — Il arriva ce qui arrive toujours dans une école : l’astronome, malgré toute sa bonhomie, eut quelques menues piques avec Ibsen, et s’essaya, en collaboration avec un autre camarade, dans l’art de l’épigramme. — Ibsen dévora l’affront avec un calme apparent, et ces rimailleurs croyaient déjà leur adversaire dûment châtié, quand un matin il se produisit ceci : nous venions de prendre place sur les bancs, mais la classe n’était pas encore commencée ; en face d’Ibsen était assis l’astronome dans sa rougeur coutumière, Pair satisfait ; soudain ses joues lumineuses prirent une couleur encore plus vive, et il se démena par dessus la table, avec la volonté manifeste d’user des argu?nenta ad homïnem . La raison de sa fureur était un papier qu’Ibsen, de son côté, déployait devant lui, et qui semblait produire le même effet qu’un chiffon rouge devant certains animaux. C’était naturel : sur le papier était représenté le contemplateur d’étoiles dans tout l’éclat de sa couleur, sa lunette braquée sur une brillante demi-lune, et au dessous était écrite sa phrase scientifique : “ Je ne crois pas qu’elle soit habitée ! 1 ”
Le Ier octobre 1843 eut ^eu dans Peglise de Gjerpen, dont dépendait Venstœb, la confirmation d’Ibsen 2. Il avait quinze ans et demi seulement, mais la famille n’était pas en situation de lui donner une instruction secondaire complète et de le garder longtemps à sa charge. A l’examen d’instruction religieuse, le jeune Henrik obtint la note très-bien , qui n’était pas la meilleure note possible, mais la meilleure qui fut donnée.
1 B. Ording, cité par J. B. Halvorsen, op. cit t. III, p. 3-5.
2 F. Ording, Oplysninger t'il Henrik Jbsens biografi , dans For kirke og kuitur , 1910.
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Knud Ibsen fut très fier de son fils, et d’autant plus vexé de voir qu’à la cérémonie, dans l’église, celui-ci n’avait été placé qu’au troisième rang, après le fils du bailli et un autre fils de propriétaire-cultivateur. L’usage était alors de faire au doyen qui présidait à la confirmation quelque cadeau, et l’on raconte que Knud Ibsen, pour se venger, prétendit que le bailli avait donné au doyen un rôti de veau.
Peu de temps après, la famille revint s’installer à Skien, dans une maison qui existe encore, rue Snibetorp. Knud Ibsen avait obtenu un poste à la caisse d’épargne de Skien. On se mit à chercher un métier pour Henrik. Il put alors suivre plus assidûment les cours d’une école de dessin, école du soir qu’il avait peut-être déjà fréquentée lorsqu’il habitait Venstœb, et c’est sans doute à ce moment qu’il rencontra le paysagiste Mandt, qui vivait dans le Telemark et venait parfois à Skien. Attentif à profiter de toutes les occasions, Henrik se fit donner par lui quelques leçons de peinture à l’huile 1 2, car il voulait devenir peintre. Il faisait surtout de l’aquarelle, et un assez grand paysage une vue de la belle maison de Follestad 3, au bord de l’eau et au pied de rochers couronnés de bois, peinte en 1842 avec une minutie laborieuse et en couleurs trop crues, montre, malgré l’imperfection du résultat, une correction de dessin et une habileté qui surprennent, de la part d’un enfant de quatorze ans, qui s’était formé presque entièrement seul. Mais, quand bien même ses parents eussent admis que ce goût pour la peinture était l’indication d’un talent véritable, cela ne lui aurait ouvert qu’une carrière très problématique, surtout dans la Norvège d’alors. Il n’aurait pu gagner sa vie, dans
1 H. Ibsen : Bre>e, II, p. 181.
2 Fait partie de la collection Rasmus Meyer, à Bergen.
3 Construite en 1812 pour son grand oncle Nicolaï Plesner.
l’hypothèse la plus favorable, avant de longues années, et il fallait qu’il la gagnât tout de suite. Un pharmacien connu de la famille accepta de le prendre comme commis, et Ibsen s’embarqua, au commencement (?) de 1844, pour se rendre à Grimstad, et y rejoindre son poste à la pharmacie Reimann.
LA PHARMACIE REIMANN
De Skien à Grimstad, on longe la côte en suivant le chenal naturel compris entre elle et un interminable chapelet d’îlôts grands et petits, presque tous rochers complètement nus, gris, plus rarement jaunes, que séparent tantôt d’étroites passes, tantôt de larges ouvertures sur la mer. Parfois on aperçoit au delà une autre chaîne d’écueils plus arides encore, et si l’on passe quelque détroit, on suit une large rue d’eau, bordée de deux rangées de pierres non construites, indéfiniment monochromes. Des bouées nombreuses, des pieux fixés sur les hauts fonds que l’eau recouvre à peine, indiquent les points dangereux de ces parages, où ne peuvent naviguer que les pilotes, car, si la mer y est, en général, parfaitement calme, il arrive aussi qu’elle s’y agite, les brouillards sont fréquents et les récifs guettent. La côte ellemême n’est, en bien des endroits, qu’une suite plus continue de rochers pareils, seulement un peu plus hauts que les îles, et la route présente alors un spectacle d’affreuse désolation. Mais, plus souvent, le roc y est en partie couvert de sapins, et laisse deviner, par places, un paysage moins sévère.
Voici que la côte s’abaisse ; on pénètre dans un golfe à l’étroite ouverture, et l’on approche d’un village aux maisons de bois, avec une église au centre et un bouquet d’arbres
derrière : c’est Grimstad. Ibsen arriva vers la fin de l’hiver 1843-1844 en vue de ce trou perdu, où il savait qu’il devait rester des années, et probablement l’aperçut caché sous la neige. Un souvenir de famille, déjà, l’y rattachait : sur sa droite, avant d’entrer dans le petit fjord, il s’était fait montrer, sans doute, la pointe de Hesnæs, près de laquelle son grandpère, autrefois, avait sombré.
Grimstad, si l’accès en est maussade, est du moins agréablement situé, joliment environné de bois de sapins, et le pays derrière, sans grands accidents de terrain, assez bien cultivé, coupé de bois et de lacs, est plutôt riant. Mais le village luimême n’était guère engageant, avec ses maisons isolées ou par groupes, ses rues et ses espaces libres impraticables quand il y avait de la boue, et le bétail qui venait parfois jusque dans les rues. Il comptait alors 850 habitants, presque uniquement occupés à construire des navires dans toutes les petites criques du voisinage, ou à naviguer. La marine marchande se développait rapidement, et la petite ville était prospère. On y menait une vie frugale, simple et tranquille. En hiver, dans les rues sans aucun éclairage, parcourues au milieu par le ruisseau, on pouvait voir, par bien des fenêtres dépourvues de stores, les familles assises autour d’une table où brûlait une seule chandelle et cela, même dans la “ grande rue ”, Comme à Skien, un petit nombre de familles formaient une sorte de petite aristocratie bourgeoise locale, orgueilleuse et peu accueillante aux nouveaux venus, même de position similaire. Les familles de capitaines-marchands se mariaient entre elles. Chacun devait se tenir décemment et à son rang. La crainte de l’opinion était paralysante et restreignait les actes et même les pensées de
1 Chr. Due : Erindringer fra Henrik I biens Ungdomsaar , p. î 3.
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chacun. Bjœrnson a décrit ce caractère des petites villes: “ Ici, on est tranquille — non par crainte de la police, car il n’y en a pas, — niais par crainte de faire parler de soi, tout le monde étant connu. Si l’on va dans la rue, il faut saluer à chaque fenêtre, où sans doute quelque vieille dame se tient assise, qui rend le salut. Il faut aussi saluer ceux que l’on rencontre, car tous ces gens paisibles pensent à ce qui est convenable en général, et à ce qui leur est dû en particulier. Quiconque dépasse la due mesure, selon son état ou sa position, perd son bon renom ; car on ne connaît pas lui seulement, mais aussi son père et son grand-père, et l’on remonte jusqu’à celui, dans la famille, qui a manifesté des tendances malhonnêtes 1 Ceci n’est pas, sans doute, spécifiquement norvégien, mais il est peu de pays où l’action de cette surveillance mutuelle ait été aussi forte. A Grimstad, où, de plus, la prospérité matérielle confinait les esprits dans les préoccupations d’intérêt, on aurait considéré comme une inconvenance qu’un jeune homme dans la situation d’Ibsen se permît d’avoir une opinion, par exemple, sur un sujet politique.
Or Ibsen, — on a déjà vu ce trait observé par ses frères à Skien — avait la terreur du scandale. Il était, par là, disposé à se soumettre à toutes les exigences formelles de la petite ville. Mais ces exigences étaient vraiment excessives. Il était jeune. Toutes les ardeurs qui bientôt allaient bouillonner en lui ne pourraient pas être indéfiniment comprimées. En attendant, il vécut d’abord sans attirer l’attention, et dut pour cela faire sur lui-même un effort. Il s’isolait déjà volontiers, à Venstœb, dans sa u salle d’études Dans la pharmacie, en dehors de son service, sa solitude devint habituelle et continue. “ On ne
' Bjœrnstjerne Bjœrnson : Fortœllinger , t. 1 p. 124.., ; .
le voyait jamais dehors, du moins pendant la journée 1 La boutique n’était pourtant pas un séjour agréable. Le pharmacien Reimann, étant pauvre et chargé de famille, trois jeunes enfants — avait loué dans un quartier misérable du village, une maison de deux étages : un rez-de-chaussée bas, dont on pouvait presque atteindre le plafond avec la main, et un premier plus bas encore. L’installation était des plus primitives. L’apprenti couchait au premier, dans la même chambre que les trois enfants du pharmacien, et devait, pour aller se coucher, traverser la chambre des deux servantes. La pharmacie elle-même était une toute petite pièce mal soignée. Ce n’était d’ailleurs pas une sinécure que d’y servir les clients, car il n’y en avait pas d’autre sur la côte entre Kristiansand et Arendal, c’est-à-dire sur une longueur de 70 kilomètres, et l’on n’y vendait pas seulement des remèdes, mais aussi de l’alcool et des produits coloniaux. Le commis devait être fort occupé. De plus, pauvre et misérablement payé, mal habillé, étranger à Grimstad, et sans relations avec la société de la ville, on conçoit qu’il était peu tenté de sortir. Il semble qu’il ait vécu en bons termes avec son patron, et comme celui-ci était membre de la société de lecture de la petite ville, fondée en 1835, il est probable qu’il s’est ainsi procuré des livres, et qu’il a lu, en attendant les clients, l’histoire universelle de Becker (mentionnée au 4me acte de Peer Gynt) et une bonne partie des vingt et un volumes de Holberg, qui fut toujours un de ses écrivains préférés, ainsi que des oeuvres d’Ingemann, de la féministe suédoise Frederika Bremer et de madame Gyllembourg. Peut-être aussi a-t-il parcouru la collection de /’ Abeille , revue surtout littéraire, qui avait cessé de paraître depuis 1840, et où il a pu
1 Chr. Due s loc . cit., p. 18.
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acquérir une ample connaissance de Maurits Hansen. Il a eu également occasion, par cette voie, de lire des traductions de Walter Scott, de Dickens et d’Eugène Sue, et des œuvres isolées de Hauch, Chr. Winther, Henrik Hertz, Hans Chr. Andersen. Je note encore : Victor Hugo, “ Phistoirede Napoléon ” (?), et Balzac (Scènes de la vie de province , sous le titre : Les mystères des provinces ) L
Mais si sérieux qu’il fût, et avancé pour son âge, il ne pouvait, de seize à dix-neuf ans, s’absorber exclusivement dans ses fonctions de commis pharmacien et ses lectures. La société de Reimann ne pouvait lui suffire. Il lui fallait des amis, au moins des camarades. Tant qu’il fut chez Reimann, il n’en eut pas. Comme il fallait tout de même qu’il causât, qu’il rît, qu’il eût du mouvement autour de lui, il eut d’abord pour compagnon de jeux, semble-t-il, un être collectif : les gamins de Grimstad. Ils l’appelaient : “ Le gars pharmacien”, ou même : Henrik, et dès qu’il se montrait dehors, ils l’entouraient, garçons et filles, car il y avait toujours occasion de s’amuser avec lui. Et alors, c’étaient des plaisanteries sur les voisins. On cite ainsi un impromptu où tous les prénoms d’une famille figurent à peu près comme ceci : u La table est servie, dit Sylvie ; ça n’est pas trop tôt, dit Margot, etc. ” 2. Excité par les rires de ses auditeurs, il est clair qu’il ne se contentait pas toujours de jeux innocents. Il satisfaisait ainsi aux besoins d’expansion de sa jeunesse d’une façon à la fois excitante et médiocre. Car la foule des gamins n’était que spectatrice, et il était seulement
1 Tous ces ouvrages ont été acquis, au plus tard, en 1845 Par la Société de lecture de Grimstad. V. l’article de Hans Eitrem dans Maal og Minney 1910, pp. 37 sqq. L’auteur a bien voulu me communiquer quelques renseignements complémentaires sur le séjour d’Ibsen à Grimstad.
2 Bien entendu, ceci n’est pas une traduction, — Etdsvold , 1900, n° 2 3 3 ■
leur amuseur. Nulle camaraderie plus personnelle n’est résultée de là, et il a vécu au moins pendant trois ans, de seize à dixneuf, dans une affreuse solitude.
Il ne sortait presque pas. Naturellement timide, il n’adressait pas la parole aux personnes de son âge, ou plus âgées, et son air sévère et froid n’encourageait pas les autres à lui parler. “ Une dame qui habitait alors à Grimstad a raconté qu’il circulait comme une énigme fermée à sept sceaux. Il causait une impression sombre, sérieuse, presque lugubre. Quelques amies de la dame se demandaient ce qu’il pouvait y avoir en cet étrange individu, d’autres en avaient presque peur ” \ Il n’était pas plus agréable avec les enfants, et les servait chichement, lorsqu’ils venaient acheter de la réglisse, si bien qu’avant d’entrer ils montaient à un arbre, d’où ils pouvaient voir qui vendait dans la boutique, et s’en allaient s’ils aperçevaient Ibsen 2. Un homme qui est venu fréquemment à Grimstad entre 1860 et 1869, résume ainsi les souvenirs qu’il a recueillis des gens de l’endroit : “ Les jeunes femmes de Grimstad ne l’intéressaient pas le moins du monde, et il était pour elles une énigme vivante. Il ne se souciait de rien de ce qui occupe le jeune homme ordinaire dans sa situation. D’abord, il n’était pas du tout sociable, méprisait les bavardages insipides et les commérages du café ou du thé de l’après-midi $ il n’avait pas de goût pour le whist, le boston, ni les grogs ; et enfin, ce qui n’était pas le moins grave, il ne savait pas danser. Il écoutait sans le moindre sourire les plaisanteries et les anecdotes humoristiques des marins à leur retour. Un jeune apprenti pharmacien à la chevelure en bataille et aux lèvres closes comme un étau, qui faisait des caricatures des citoyens notables et des épigrammes sur les gens qui avaient
1 Henrik Jæger : op . cit., p. 59.
2 Erindringer afjohan Schulerud , dans Verdem Gang, 1910, n° 167.
LA PHARMACIE REIMANN
été aimables à son égard ne pouvait guère être apprécié des capitaines de mer de Grimstad ” l. Il faisait peut-être des caricatures à cette époque, mais il ne les montrait à personne, parce qu’il n’avait personne à qui les montrer, et ses épigrammes ne pouvaient être encore, à ce moment, que les plaisanteries auxquelles il se livrait devant son public de gamins. A part cela, qui est plutôt de ses dernières années de Grimstad, tout le reste de la description vise les premières années, et cessera d’être vrai ensuite. Mais c’est sous cet aspect que son souvenir a été conservé à Grimstad — du moins par tous ceux qui n’ont pas eu avec lui de rapports vraiment personnels.
Et il n’est pas étonnant que, dans les conditions misérables où il vivait, accablé de sa solitude, et sentant contre lui une sorte de réprobation muette, il se soit raidi et ait pris une attitude de plus en plus hostile, en même temps que, dégoûté et ne voyant pas d’issue, il se laissait aller, et ne réagissait plus que par un intime sentiment de mépris. Les vieux de Grimstad, interrogés plus tard, se le sont rappelés “ petit et maigre, mais trapu, tout crasseux, avec une mèche de cheveux noirs pendant sur son front, et un regard incertain, fuyant... ” 2
Un jour, pourtant, un jeune homme passe devant la pharmacie Reimann avec un ami, et celui-ci lui demande s’il a vu l’apprenti pharmacien, qui est un singulier individu. Non, le jeune homme n’a pas vu le commis. Il entre, et trouve qu’Ibsen porte une belle barbe noire, qui donne à sa physionomie animée, engageante, une expression énergique, et en même temps harmonieuse. “ Aucune parole ne fut échangée,
> Hjalmar Hjort Boyesen : A commentary on the Works oj Henrik Ibsen , p. 16.
2 Eidsvold, 1900, n° 233. L’article n’est pas signé, mais évidemment écrit par une personne qui a vécu à Grimstad.
mais lorsque je reçus [ce que j’avais commandé], nos regards se rencontrèrent, et je remarquai alors dans ses beaux yeux une lueur qui fit impression sur moi. Cette lueur était l’étincelle, etc. ” *. Les yeux d’Ibsen étaient en effet fort beaux, mais aux gens de Grimstad, sans doute, il n’osait plus guère les montrer...
1 Chr. Duc, loc. rit p. io-
IBSEN TROUVE DES AMIS
En avril 1847 S Reimann vendit son privilège à un jeune homme de 23 ans, Lars Nielsen, qui appartenait à une famille considérée de Grimstad, et jouissait de quelque aisance. Le nouveau patron d'Ibsen s’installa plus près du port, dans une maison mieux construite, aux étages plus élevés, plus agréablement située. Le jeune homme qui avait été si frappé du regard d’Ibsen, Christopher Due2, était en relations avec Lars Nielsen et habitait près de la pharmacie. Très musicien, homme de goût, cultivé, simple, d’allure discrète et modeste, il plut à l’apprenti, qui le séduisit par son esprit, et une véritable amitié unit les deux jeunes gens. Chr. Due était commis à la douane, et fit la connaissance, dans l’été de 1847, du fils de son supérieur hiérarchique, Ole Schulerud, qui venait de passer son “ second examen ” à l’université, et comptait préparer son droit à Grimstad. Un “ citoyen académique ”, dans la petite ville était un phénomène rare, qui imposait un certain respect.
1 Date précisée par l’obligeance de M. Hans Eitrem.
3 La brochure de Chr. Due est le plus précieux document sur la seconde période de la vie d’Ibsen à Grimstad. Il y sera fait de larges emprunts, complétés par les renseignements oraux que l’auteur a bien voulu me donner, dans la suite de cette notice, sans que la référence soit indiquée.
On dépeint Schulerud comme un garçon aimable et très sympathique. Due l’amena bientôt à la pharmacie, et ils prirent tous deux l’habitude d’y venir, le soir, jouir de la conversation d’Ibsen. Celui-ci n’était plus seul. Sa vie en fut transformée.
Il était alors causeur plein d’animation et d’esprit. Il exprimait ses idées sans réserve, comme cela était naturel à son âge. Et ses nouveaux amis entendaient parfois avec quelque effarement ses paradoxes et ses conceptions audacieuses. C’était pourtant précisément là ce qui les attirait, et ce qui leur avait tout de suite fait sentir une supériorité intellectuelle devant laquelle ils s’inclinaient avec admiration. Ils furent les deux u fidèles et croyants ” dont parle Ibsen lui-même dans la préface de son Catilina (V. p. 189) L’intimité fut grande, et il n’est pas douteux qu’Ibsen en jouit grandement. Ce fut pour lui une détente de pouvoir causer à l’aise. Il y avait en lui de la gaïeté, de l’humour, et, comme chez tout autre, un besoin, trop longtemps comprimé, de communiquer avec ses semblables. Il “ avait besoin de résonnance ” et la trouva chez ses deux amis. Toutefois il 11e se livra pas tout entier. Il brillait devant eux par son imagination fantaisiste et la force de sa pensée, mais n’exprimait pas une vie sentimentale bien vibrante. Et Due se rend compte que cela vient de sa répugnance à manifester ses sentiments.
Parmi les lectures qu’ils ont faites ensemble ou qui ont été l’objet de leurs discussions, Due mentionne Sœren Kierkegaard, les tragédies d’Œhlenschlâger, et les Lettres de Clara Raphaël , l’un des premiers ouvrages féministes. Ibsen parait avoir été déjà fort occupé de la question du mariage, et formulait volontiers des théories paradoxales à ce sujet : l’idéal, pour deux époux, était d’habiter deux étages différents, de se dire “ vous”, et ne se voir qu’aux repas. La somme de ses lectures était
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incroyable, dit Due, si Ton considère combien les livres lui étaient peu accessibles dans les conditions où il vivait. “Parmi les auteurs qu’il avait étudiés avec prédilection était Voltaire. Il défendait son déisme, son panthéisme, sa doctrine des cellules primitives. Il niait l’existence d’un Dieu personnel.” Quelqu’un lui ayant recommandé la lecture d’un livre religieux “ dont on ne peut se rassasier ”, Ibsen fit observer que l’ouvrage n’offrait sans doute pas grande valeur nutritive.
On a déjà vu qu’Ibsen pouvait se procurer des livres plus facilement que ne parait le croire Chr. Due. Son nouveau patron, L. Nielsen, était, comme Reimann, membre de la société de lecture de Grimstad, et sans doute, lui en procurait. Chr. Due se souvient avoir lu avec son ami la grande épopée dialoguée, La Création , V Homme et le Messie. Le cercle des relations d’Ibsen, une fois rompue la solitude dont il avait souffert à la pharmacie Reimann, s’étendit. 11 semble avoir eu des relations assez cordiales avec une vieille dame anglaise,, MIîe Crawfurd, que l’on appelait “ la tante ”, et un parent de celle-ci, alors un gamin, a raconté qu’il avait bien souvent apporté des livres à Ibsen de la part de la tante. Ibsen connut également des membres des familles Thue et Ebbell, où l’on s’intéressait le plus à la littérature. 1
II s’était habitué à une vie très renfermée chez Reimann, et montrait une sorte de répugnance à sortir. Ses nouveaux amis l’entrainèrent à faire des promenades, et Chr. Due, surtout, s’y appliqua : ce ne fut pas, sans doute, un des moindres services que celui-ci lui rendit. Le dimanche, Ibsen parcourut le pays, et il ne s’absorba plus aussi exclusivement dans ses livres. Il regarda autour de lui, et apprit à concevoir quelque estime
1 HansEitrem : Henr'tk Ibsen — H ennk Wergeland , dans Ma al og Minney 1 9 1 °> P- 47-
pour cette population de marins, qui avait eu, quarante ans plutôt, de 1807 à 1814, sa période héroïque, vivante encore dans le souvenir, alors que de Grimstad, comme de toute la côte, on allait chercher du grain en Danemark, parfois en simples barques ouvertes, malgré l’étroite surveillance exercée par les Anglais et les pertes continuelles. Le père du pharmacien Nielsen était un vieux capitaine de bateau, plein d’histoires de cette époque ; il racontait notamment l’aventure d’un navire de guerre anglais qui s’était avancé dans Vigkilen, véritable cul-de-sac au fond du fjord de Grimstad, et que la mitraille d’une batterie avait obligé à se rendre. A, Breodden, l’endroit où avait été la batterie, Ibsen et Due sont allés ensemble, et Ibsen se montra fort enthousiaste, au souvenir de tous les héros obscurs qui avaient déjoué le blocus anglais. 1 II écoutait volontiers les marins causer entre eux, mais, en général, se mêlait peu lui-même à leur conversation.
Un soir, Chr. Due dit à Ibsen qu’il avait écrit un poème, et, sur l’invitation de son ami, le lui lut. Le résultat fut, naturellement, qu’Ibsen fit à Due la même confidence, et lut un poème à son tour: u En Automne ” (p. 95). Due le trouva fort beau, et parla de le faire imprimer, car il était correspondant du journal Christiania-Posten . On adopta un pseudonyme: Brynjolf Bjarme, une déformation, sans doute, de quelque nom rencontré dans les Sagas, et le poème fut envoyé. Quelques jours plus tard, Chr. Due apportait à Ibsen le numéro du journal où ses vers étaient insérés. Ibsen fut d’abord tout pâle d’émotion, mais bientôt la joie fit affluer le sang à son visage, et jamais il n’oublia ce moment heureux.
Ole Schulerud et Chr. Due amenèrent à la pharmacie
: “Terje Viken ”, article de Chr. Due, Verdens Gang , 1906.
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d’autres jeunes gens. Ibsen était avec ses amis toujours gai, plein d’entrain, de bonne humeur, et peu à peu la pharmacie devint, le soir et le dimanche, un lieu de réunion apprécié, où constamment de nouveaux camarades étaient introduits. On y voyait assez rarement le fils de l’instituteur et chantre de Grimstad, l’étudiant Andréas Isachsen, qui ne venait guère que pendant les vacances : c’était un garçon intelligent, à l’esprit vif, mais d’un assez mauvais caractère. Il devint plus tard acteur. Fréquents, au contraire, étaient deux cousins appartenant à l’une des plus anciennes familles locales, et dont l’aîné, qui avait du goût pour le dessin, devint assez intime avec Ibsen. Mais la plupart étaient des fils de famille, intéressés dans la construction des navires, gens aisés, peu soucieux de littérature et sans curiosité d’esprit. Ibsen les appelait “ les cerveaux vides à la bourse pleine Il ne pouvait faire autrement que de les recevoir, et sans doute il les trouvait amusants à observer, mais, dans cette société dont il était le centre, ses amis Due et Schulerud formaient avec lui une sorte de triumvirat, et souvent son esprit caustique s’exerçait aux dépens des autres camarades, aussi bien que des bourgeois de la petite ville. Ses poèmes satiriques circulaient, quelques-uns les apprenaient par cœur, 1 mais Ibsen s’attirait la haine de bien des gens. Et aux poèmes s’ajoutaient les caricatures.
L’un des hôtes de la pharmacie, fort ridicule par les efforts qu’il faisait pour être spirituel, était principalement l’objet des saillies et sarcasmes d’Ibsen. Due raconte qu’un jour celui-ci montra tout un cahier de dessins à ses amis, où était longuement illustrée une mésaventure arrivée au jeune homme. On le voyait d’abord qui prenait congé d’une jeune dame, à la
1 Paul Botten-Hansen, dans Illustrent Nyhedsblad 1863, n° 29.
porte de la rue, avec de grands saluts, tandis que son cheval, attelé à un traîneau, impatient d’attendre, s’enfuyait. Puis venait la course après le cheval, à pied ; la course avec un nouveau cheval emprunté ; le passage éperdu devant une ferme où le premier cheval s’est garé tranquillement et regarde, stupéfait, son maître qui ne l’aperçoit pas ; etc., etc. Il parait que le cheval avait l’air presque humain, et que l’homme avait une ressemblance étrange avec la bête. 1 * Et d’autre part, Ibsen composa le texte de ses illustrations en une longue suite de strophes sur les mélodies de les Vis à vis , du danois Hostrup. Ce “ Vaudeville d’étudiants” était alors récent (1840), et la victime d’Ibsen aimait en chanter quelques couplets. Ibsen lui conseilla d’en apprendre d’autres, et lui donna une copie de quelques épisodes de l’histoire du cheval. Il réussit ainsi à lui faire chanter sa propre mésaventure. On peut penser la joie des auditeurs.
Quelquefois aussi, chef de bande, Ibsen suggérait des équipées en ville, comme lorsqu’un soir éclata soudain, dans la cave d’un vieux marchand, un affreux concert de cris et de sifflets. Plainte fut portée, dont la rédaction amusa beaucoup Ibsen et ses amis. Mais on eut de la peine à la faire retirer. 3
Et de temps en temps, on faisait une partie de cartes, et même on buvait du punch, mais c’étaient là des excès que l’on ne pouvait se permettre qu’avec un petit nombre d’élus capables de s’en taire.
Les plaisanteries et les farces, alternant avec les lectures en commun et les causeries sérieuses, ne prenaient à Ibsen que ses
1 Henrik Jæger : Henrik Ibsen som maîer , dans Folkebladet , i892>
3 Etds<vold , 1900, nf) 235.
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soirées, c’est à dire une faible partie de ses journées très remplies. Son patron avait une santé fort délicate. Il s’occupait, comme presque tout le monde à Grimstad, de construction de navires, et il était caissier de la caisse d’épargne postale. C’est dire qu’il lui restait peu de temps pour gérer sa pharmacie. C’était un homme très consciencieux, mais il estimait pouvoir
reposer sur Ibsen, qui faisait la plus grande partie du travail, dans des conditions, d’ailleurs, plutôt médiocres. Il ne disposait pour les préparations, par exemple, que d’une petite lampe à alcool, et si cela ne pouvait suffire, il était obligé de recourir au fourneau de cuisine de la propriétaire, qui habitait l’autre partie du rez de chaussée où la pharmacie était installée. Mais Ibsen était d’un abord peu encourageant, son attitude était à la fois un peu raide et comme gênée, gauche, avec les personnes inconnues ou qu’il ne connaissait que superficiellement. Il servait donc ses clients sans bavardages inutiles, 1 et il disposait toujours dans la journée d’un peu de temps pour son travail personnel. Lars Nielsen habitait chez ses parents, tout près de la pharmacie : c’est là qu’Ibsen venait prendre en hâte son repas principal ; son déjeuner et son souper lui étaient apportés dans la boutique.
Sa journée de préparateur en pharmacie achevée, ses amis partis, Ibsen ouvrait un Salluste ou une géométrie : c’était pour lui l’heure de la préparation au baccalauréat ( examen artium). On a dit qu’il avait d’abord voulu entrer à l’université pour se faire médecin. 2 Sa situation devait naturellement lui
1 Henrik Jæger : Henrik Ibsen , etc., dit que la pharmacie était comme la bourse des commérages locaux. C'était peut-être vrai chez Reimann, qui tenait souvent la boutique : alors Ibsen était simple auditeur. Mais il n’en était certainement pas ainsi chez Lars Nielsen, même quand il était là.
2 J. B. Halvorsen : Norsk Forjatter-Leksikon , III, p. 2.
suggérer cette idée, semble-t-il. Cependant son premier poème connu (p. 67), qui est de 1847, parait bien déjà montrer une ambition toute différente. Il est vrai que l’angoisse du doute y est exprimée. Mais il aurait fallu vraiment à Ibsen une robuste et ingénue confiance pour qu’il pût s’abandonner à l’espoir lorsqu’il écrivait chez Reimann, ou peu de temps après l’avoir quitté. S’il a pensé, vers ce moment, à une carrière médicale, ce fut comme à un pis-aller, peut-être, et en se promettant de tenter la chance comme poète. Car ces premiers vers, par le désespoir même de l’incertitude, me paraissent affirmer l’irrésistible et consciente vocation. Quoi qu’il en soit, il fallait d’abord qu’il devînt étudiant. C’était la seule voie possible. Pour se l’ouvrir, il passait une partie des nuits à travailler.
Quand s’y est-il mis sérieusement ? On ne sait. Mais dès le commencement de 1848, il s’estimait déjà en mesure de rédiger les “ compositions norvégiennes ” ( norsk stil\ qu’il fallait présenter pour s’inscrire comme candidat. 1 A Skien, où il n’avait fréquenté qu’une école où l’on n’enseignait pas le latin, l’un des deux directeurs, Johan Hansen, lui en avait appris les rudiments en leçons particulières, évidemment gratuites. Interrogé par J. B. Halvorsen, il lui répondit dans une lettre : u De moi-même, je poussai assez loin pour voir toutes les fables de Phèdre. Johan Hansen avait un cœur d’enfant tendre et aimable. Je me le rappelle avec une vive reconnaissance ” 2. Ainsi, lorsqu’il vivait chez ses parents, il semble que déjà il pensait à poursuivre ses études classiques. Il s’y était
1 Publiées par Siegwart Petersen dans Ringeren , 1898, n° 12. La première est datée du 3 février 1848, et les comparaisons d’écriture paraissent indiquer qu’elles sont toutes les trois de la même année. On en trouvera la traduction, à la fin du présent volume, dans l’Appendice II.
7 J. B. Halvorsen, N. Forf. Leks III, p. 3, note.
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peut-être senti encouragé par l’admiration naïve de quelques uns de ses camarades, comme ce B, Ording, dont on a lu plus haut les souvenirs. Il avait seize ans lorsqu’il quitta sa famille. C’est donc, sans doute, vers quatorze ou quinze ans que, sans en parler à personne, il a commencé à entrevoir l’Université comme le but de ses efforts. A Grimstad, il dut, sur son maigre salaire, payer les maîtres qu’il put trouver : ce furent successivement deux licenciés en théologie, S. C. Monrad, frère d’un professeur de philosophie à l’Université, et Emil Bie, qui était fort médiocre en mathématiques. Peut-être faut-il lui attribuer la responsabilité de la mauvaise note d’arithmétique obtenue à l’examen par Ibsen, dont la tournure d’esprit semblait plutôt indiquer des dispositions pour les mathématiques. Il entra aussi en relations avec un étudiant de Kristiania, Paul Jensenius Stub, qui lui donna des leçons par correspondance, c’est-à-dire lui renvoyait ses devoirs corrigés.
On voit qu’Ibsen ne perdait pas son temps. Service de la pharmacie, dessins, quelquefois peintures de paysages, composition de poèmes, lectures qui souvent étaient des études, réception de ses amis, ce qui était toujours une détente, soit que l’on lût et causât sérieusement, en petit cercle, soit que l’on se contentât de plaisanter et d’être jeunes, et enfin préparation de baccalauréat, tout cela constituait une vie très pleine. Il était toujours gai, ne se plaignait jamais d’être fatigué. Vers minuit, lorsqu’un de ses camarades, sachant qu’il passait une partie de la nuit à préparer son examen, insinuait qu’il avait besoin de repos, il les rassurait toujours, disant qu’il lui restait bien assez de temps pour le travail et pour le sommeil.
Ibsen était nourri et logé. Mais il recevait un salaire dérisoire, sur lequel il avait à s’habiller, et à payer un impôt communal en qualité de u garçon-pharmacien ” ( apotheker-svend J, titre qui lui était donné dans les pièces administratives, à sa grande irritation. Il devait encore s’acheter des livres, payer ses leçons pour la préparation au baccalauréat, mettre un peu d’argent de côté pour aller voir ses parents à Skien, voyage qu’il fit deux ou trois fois pendant son séjour à Grimstad. Il essaya sans doute aussi de faire quelques économies pour se rendre à Kristiania et y passer son examen, puisque, au moins pendant ses trois dernières années de Grimstad, ce. fut le but immédiat de sa vie. Les livres, les leçons, étaient pour lui des dépenses sacrées. La seule partie compressible de son budget était les vêtements. Naturellement, il ne portait pas de manteau. Il se passait également de caleçon, et finit par renoncer même au luxe des chaussettes. Sa vigueur exceptionnelle lui permit de supporter ce régime dans un climat froid, en même temps que les veilles, et jamais il ne fut malade.
Il avait quand même quelque mérite, dans ces conditions, à conserver sa bonne humeur — du moins dans le cercle de ses amis. Jamais il ne se plaignait, et ceux qui n’étaient pas ses
intimes ne pouvaient se douter qu’il avait des soucis. A un moment où il avait quelque inclination pour une jeune beauté de la petite ville, Chr. Due, lui dit en plaisantant qu’il jouait u l’Amour sans bas ” (c’est le titre de la pièce célèbre de Herman Wessel), ce qui les amusa beaucoup. Et Chr. Due observe : “ Ibsen était, en effet, toujours disposé à considérer les ennuis de sa situation du côté humoristique On conçoit que, peu porté aux libres épanchements, habitué, d’ailleurs, à la solitude, il ait évité de révéler sa misère; mais sa gaieté n’était pas toujours sans amertume. S’il avait fait de Chr. Due et d’Ole Schulerud ses amis, c’était sans doute par sympathie naturelle ; c’était aussi parce qu’ils étaient pauvres. Une pauvreté commune — à différents degrés — unissait les trois amis, et les séparait des autres camarades, ceux qu’Ibsen appelait les u cerveaux vides à la bourse pleine. ” Il avait donc quelque idée des souffrances qu’elle cause; il savait surtout quels obstacles elle crée. Il était, socialement, un mécontent.
Il n’était pas, toutefois, un révolutionnaire, ni prêt à le devenir. Les révolutions de 1848 se produisirent au cours de sa vingt et unième année.
On a dit 1 qu’il languissait jusque là, et que soudain la révolution l’avait éveillé, lui avait montré sa voie. C’est une erreur. Déjà son énergie était tendue à la fois vers le but prochain : l’examen, et vers l’ambition lointaine : être poète. Il n’avait attendu aucun signe extérieur pour trouver son chemin. C’est peut-être pourquoi il ne semble pas avoir été, tout d’abord, très attentif à ce qui se passait dans le monde. Il devait être, malgré la somme considérable de ses lectures, assez ignorant en histoire, surtout contemporaine, et les journaux qu’il pouvait
1 Edmund Gosse : Ibsen, p. 18.
lire étaient insuffisants pour le renseigner. Rien, jusqu’alors, ne l’avait préparé à s’intéresser aux événements politiques. Même, il a peut-être été d’abord hostile au mouvement révolutionnaire, dont la manifestation qui l’a le plus vivement frappé, au début, a été l’attaque allemande contre le Danemark. Il écrivit “ Le Chêne géant” (p. 73), qui symbolise l’unité Scandinave, et les vers
Mais les orages du temps foncent sur le géant, ils ont brisé le tronc puissant,
n’indiquent aucune réserve au bénéfice de ces orages. Et c’est là le seul poème que lui aient inspiré les évènements en 1848.
Cependant, “ peu à peu ” (l’expression est de Chr. Due), Ibsen devint républicain, et ce sont ses idées républicaines qui l’ont conduit, dans les premiers mois de l’année suivante, à écrire un Catilina (V. la notice spéciale). Mais si, dans la pièce même, l’inspiration révolutionnaire qui l’a suggérée demeure évidente, le véritable sujet n’en est, en définitive, ni politique, ni social.
Et c’est la question danoise qui continue à le préoccuper principalement. Le second en date 1 de ses poèmes politiques, “ Réveillez-vous, Scandinaves ! ”, y est entièrement consacré. Les orages du temps, il est vrai, n’y sont plus aussi sommairement blâmés. Mais, bien que le poème soit fort long, il s’y trouve seulement trois vers, dans le second quatrain du premier sonnet, où soient exprimées des idées libérales, et le nouveau républicain s’adresse à son roi avec un parfait loyalisme.
Il convient de noter, en passant, l’importance de ces deux poèmes si nettement scandinavistes. Ibsen, à Grimstad, n’a sans