COMMENCEMENT ET FIN
Dans un coin du cimetière du Christ, à Christiania, se trouve un petit emplacement que Ton emploie comme lieu de sépulture pour les criminels morts dans la forteresse d’Akershus, et que, par suite, on nomme “ le coin des criminels *\
Ce petit emplacement n’a en soi absolument rien de remarquable, — c’est un lieu de repos aussi modeste et obscur qu’on peut le désirer, jamais on n’y aperçoit parmi les tombes une croix à demi pourrie, nulle inscription n’indique qui sommeille là, et rarement on voit en cet endroit une figure humaine. Les survivants semblent ne s’être pas contentés ici de ce que l’oubli de la mort peu à peu s’étend sur les tombes et leurs habitants, — ils semblent le hâter encore.
Il faut noter pourtant que nous ne disons pas cela sans restrictions, nous ne le pourrions pas, et ceci est précisément la circonstance qui a fait écrire les pages suivantes.
A la fin du siècle dernier, les habitants des rues aboutissant à l’église du Christ, ainsi que d’autres passants, avaient fini par remarquer une figure de femme
en deuil, voilée, qui, chaque matin, craintive et rapide, se glissait le long des maisons, s’arrêtait à la porte du cimetière, qu’elle ouvrait, pour se diriger ensuite vers l’une des tombes les plus écartées.
Cette tombe ressemblait tout à fait aux autres, sauf qu’elle était mieux tenue, et qu’une petite croix peinte en noir se dressait à l’un des angles. C’était là, donc, que cette femme inconnue dirigeait ses pas, elle tournait autour de la tombe, comme occupée de ceci ou cela, puis restait debout comme absorbée dans ses reflexions, et s’éloignait ensuite par le même chemin qu’elle avait pris pour venir.
Christiania n’était pas alors la capitale polie qu’elle est devenue depuis, et ses habitants, par conséquent, n’étaient pas une population de capitale, ils avaient encore en grande partie l’esprit des petites villes, et n’étaient pas dépourvus, par suite, de curiosité.
11 ne pouvait donc manquer que la femme mystérieuse et ses quotidiennes promenades au cimetière fussent bientôt l’objet des conversations. Mais tous les efforts de la curiosité semblèrent échouer. Tout ce que l’on apprit fut qu’elle habitait, dans un des faubourgs, une petite maison qui lui avait été léguée par une vieille femme chez qui elle avait demeuré.
Son nom, les circonstances de sa vie, étaient inconnus, elle vivait détachée de toute relation humaine, et jamais on ne la voyait que lorsqu’elle accomplissait son pèlerinage régulier au cimetière. Sur la tombe qu’elle visitait ne se trouvait aucun nom, tout ce que l’on avait observé était que, chaque jour, après son départ, une couronne de fleurs fraîches était accrochée à la petite
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croix, et les fleurs fanées de la veille étaient enlevées. .
Mais à cela se bornait la récolte de renseignements des curieux ; aussi l’intérêt faiblit-il peu à peu, et on se mit à la considérer comme folle ; enfin, elle ne vint plus au cimetière, et l’on apprit qu’elle était morte.
Je me trouvais dans ce cimetière, il y a quelques années, en compagnie de feu mon vieil oncle Bjarme. Beaucoup des personnes qui me connaissent se rappellent certainement cet original, ce vrai type des étudiants de Copenhague de son temps. Il avait passé dans sa jeunesse pour une nature artiste, et produit toute une série de petits morceaux littéraires, qui étaient lus avec plaisir dans les cercles où il fréquentait, mais qui jamais n’ont paru imprimés pour le profit d’un plus large public.
Donc, nous étions là ; — en chemin, mon oncle m’avait entretenu de toutes sortes d’événements curieux de son jeune âge, qui, la plupart, avaient été la matière de ses travaux littéraires. Nous étions entrés au cimetière parcequ’il voulait m’y montrer une tombe où un homme tombé en léthargie s’était réveillé dans des circonstances très romantiques, et plus romantisées encore par lui. — La conversation passa d’un sujet à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin je mis sur le tapis la légende, ou comme on voudra l’appeler, de la femme mystérieuse du cimetière : je venais d’en entendre parler quelques jours auparavant.
A mon récit, le visage de mon oncle prit une expression très étonnée, ce qui était fort rare, car, en général, il connaissait toutes les histoires de ce genre.
— Hm, fit-il enfin, voilà qui est étrange... crois-tu, je n’ai jamais rien su de cela... Mais, dis-moi, Brynjolf,
continua-t-il après avoir réfléchi un moment, c’est bien en quatre-vingt-dix et quelques, que cela s’est passé ?
Je répétai ce que j’avais entendu, et j’avais à peine fini que mon oncle continua :
— C’est dommage, grand dommage, que je ne l’aie pas su trente ans plus tôt, — car cette femme était certainement en relation avec les personnages de mon chef-d’œuvre.
— Votre chef-d’œuvre, mon oncle, m’écriai-je assez surpris.
Ceci, pour deux raisons : d’abord, je n’avais jamais entendu parler de ce chef-d’œuvre ; et ensuite il ne m’était jamais venu à l’esprit d’établir un lien entre les C£ œuvres ” de mon oncle et l’idée de u chef”.
— Eh oui, mon chef-d’œuvre, c’est un travail qui malheureusement repose incomplet dans mon tiroir, parceque la fin de l’histoire me manquait.
— C’est vraiment dommage, répondis-je, car je me souvenais qu’en lisant les œuvres de mon oncle c’était toujours vers la fin que j’aspirais le plus.
— Oui, tu as raison, c’est dommage, vraiment dommage, car il faut que tu saches que cet ouvrage appartient à l’histoire.
Ici, je ne pus tout à fait réprimer un sourire, que mon oncle remarqua, et il se hâta d’ajouter :
— Oui, tu comprends, c’est à dire que les personnages appartiennent à l’histoire,... ce soir, je te montrerai le manuscrit. On peut encore en faire quelque chose, car je crois justement, dans la légende de cette figure de femme, avoir trouvé la fin de mon livre.
LE PRISONNIER D’AKERSHUS
Ce brave homme à l’âme artiste est mort aujourd’hui, il m’a légué ses manuscrits, seul legs que j’aie jamais reçu de ma vie, et que sans doute je recevrai jamais. Le testament comprenait en outre l’obligation de régler la dette littéraire de mon oncle envers la société en publiant son manuscrit. Il n’est, toutefois, pas invraisemblable que le lecteur, vu l’aloi du moyen de paiement, soit floué d’une bonne part du total, car je dois avouer en toute simplicité que je suis très novice en matière de règlement de dettes. Je ne manquerai pas d’ajouter, d’ailleurs, à l’exemple de mes collègues MM. les écrivains, que la refonte du dit manuscrit est de moi, en sorte que ce que l’on y trouvera de bon provient de moi, naturellement, tandis que feu mon oncle est responsable du reste. Je me décharge également de toute responsabilité quant au lien entre cette figure de femme au cimetière et le récit de mon oncle, car on ne peut nier que ses preuves à ce sujet s’égarent un peu loin dans le champ des hypothèses, bien qu’elles ne soient pas sans vraisemblance. D’ailleurs ce récit est historique, et, dans ses traits essentiels, probablement déjà connu de la plupart des lecteurs.