‹ Œuvres complètes. tome premier, Œuvres de GrimstadChapitre 69 sur 103 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

“ La présente pièce était primitivement destinée à la scène, mais la direction du théâtre n’a pas trouvé que la pièce y convînt. Quoique Fauteur ait lieu de supposer que les raisons principales du refus de la pièce ne tiennent pas à des défauts essentiels, ce n’est pas sans une inquiétude bien naturelle qu’il présente son travail au public, de la part de qui, toutefois, il espère le jugement indulgent auquel le premier ouvrage d’un débutant peut prétendre à juste titre. ”

N. B. Ne laisse pas se glisser de fautes d’impression, je t’en prie, — j’aimerais bien ravoir le manuscrit, et te prie de m’envoyer z exemplaires de la pièce quand elle sera imprimée.

Adieu.

Ton dévoué Henrilt Ibsen.

Mais tous les éditeurs refusèrent de publier Catilina autrement qu’en se faisant payer. Schulerud fît l’avance des frais, et Ibsen fut son propre éditeur. Il quitta Grimstad en mars 1850, et vers le milieu d’avril parut enfin, en un volume de 126 pages : “ Catilina, drame en trois actes, par Brynjolf Bjarme Le volume, tiré à 250 exemplaires, était u en dépôt chez P. F. Steensballe ”, et coûtait 48 skillings, soit environ 2 fr. 25.

Les quelques lignes envoyées par Ibsen à Schulerud pour servir de préface n’y figurent pas. Par contre, la pièce fut suivie des u remarques ” que l’on a lues plus haut.

L’auteur était parfaitement inconnu, et son volume, que nul éditeur n’avait voulu accueillir, se présentait bien modestement. Mais, pour la Norvège de 1850, la publication d’un drame historique en trois actes et en vers était un événement littéraire. Peu de semaines après la mise en vente, l’un des principaux journaux de Kristiania eu publiait un compte-

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rendu — deux colonnes en tête du journal. 1 On y observait que le Catilina historique est un coquin, plutôt qu’un héros, mais que du moins l’auteur l’a représenté u entaché de la corruption de l’époque Il est d’abord découragé, sombre, sa femme le décide à se retirer en Gaule, “ et cette scène est une des plus belles de tout le drame. La douce, féminine, presque nordique Aurélia... se détache nettement à côté de l’homme sombre...” Furia, “ étrangement mêlée de haine et d’amour ”, n’a pas de plan réfléchi. Elle croit a mener Catilina à la grandeur ”, et plus tard veut le perdre. La fin est tout à fait blâmée, surtout le meurtre d’Aurelia : “ Catilina tombe beaucoup dans notre intérêt, et semble accomplir une cruauté inutile. Cela cause une impression très sinistre. ” Et pourquoi ? La victoire de Furia est suffisante. Et l’ombre de Sylla parait au critique se livrer à un bavardage assez inutile.

Après l’analyse, viennent les appréciations plus générales : u L’auteur a de rares dispositions pour atteindre une hauteur et une force vraiment tragiques, il a de rares dispositions pour manifester toute la force des passions, et sa langue est pure comme on la rencontre rarement. D’autre part, son défaut est une outrance de pathétique qui se montre de temps en temps, ses héros alors se mettent en position et déclament. Cela ferait du bien à Brynjolf Bjarme de se plonger dans V Amour sans bas . 2” Ses vers sont beaux et bien rythmés, mais trop souvent rimés. u Avec tout cela, on quitte Catilina satisfait, car il s’y manifeste un incontestable talent, et dans un jeune poète, il doit naturellement y avoir quelque chose à retrancher... „ Le critique termine en regrettant que l’auteur n’ait pu trouver

1 Christiania-Posten> n° 628, du 16 mai 1850.

2 Célèbre parodie des tragédies dans le goût classique français, par Johan Herman Wessel (1772).

d’éditeur, “ triste signe des temps ”, et souhaite que Brynjolf Bjarme rentre dans ses frais.

Malheureusement ce compte rendu, très sympathique, en somme, et où l’on remarque un curieux mélange d’incompréhension et de pressentiment, n’aide guère Ibsen — ou plutôt Schulerud — à rentrer dans ses frais. Le public n’acheta pas le volume. Il fut lu, on peut même dire qu’il fit sensation dans des cercles très restreints. Dans une classe du principal lycée de Kristiania, plusieurs élèves, libres de choisir un morceau de récitation, apprirent de longues tirades de Catilina . 1 Et ce fut surtout parmi les étudiants et les professeurs de l’université que les rares exemplaires vendus circulèrent.

Ce fut aussi dans le journal (manuscrit) de la Société des étudiants que parut le second article sur Catilina , vers le mois de juin. 2 Les u rédacteurs ” élus du journal étaient alors L. Bidenkap et Paul Botten-Hansen : ils devaient copier sur un cahier les articles qu’ils choisissaient parmi ce que les membres de la société leur envoyaient. Le compte-rendu, de la main de Botten-Hansen, est signé P. — ce qui était sa marque. L’auteur montre une connaissance étendue de la littérature, des sympathies pour les idées les plus avancées, mais un certain scepticisme, et surtout le souci d’une haute tenue littéraire et de l’indépendance des lettres. La réunion de cet ensemble de qualités équivaut à une signature, et l’on ne saurait douter que l’article a été rédigé par Botten-Hansen lui-même. Il ne connaissait sans doute pas encore Ibsen à ce moment, mais il devait, peu de temps après, devenir un de ses meilleurs amis, et fonder avec lui une revue. L’article a pu contribuer à les rapprocher, et surtout à les rendre plus vite intimes.

1 L. Daae, dans Vidar 1888, d’après Halvorsen, N. For/, teks III, p. 30.

8 Samfundsbladet , 1850, zme trimestre, n° 7. (Bibliothèque de Kristiania.)

NOTICE SUR “ CATILINA

Dans une longue introduction, Botten-Hansen observe que, depuis Les Vénitiens de Wergeland (1843), ^ n’a Paru en littérature aucun ouvrage important, et loue Br. Bjarme de n’employer aucun artifice pour s’insinuer dans la faveur du public1: il n’obtiendra peut-être pas de succès sur la scène u parcequ’il semble faire prévoir une vigueur et un sérieux shakespeariens, qui ne peuvent trouver compréhension et sympathie auprès d’un grand public *\ On dira que son drame n’est pas national. Botten-Hansen attendra, pour répondre à cette objection, d’avoir terminé ses u Recherches sur le mot national, son histoire et sa substance On dira encore que Catilina ne convient pas à notre temps ; mais, outre que ce qui est vraiment poétique convient à tous les temps, on trouvera

...dans l’histoire romaine — - et aussi bien dans Catilina que dans le Coriolan de Shakespeare — un motif qui revient, on peut dire, éternellement dans l’existence des peuples : c’est l’agitation entre deux

partis opposés . si diverse selon les formes changeantes de la vie,

jusqu’à ce que le Républicain, au dernier jour de la tyrannie et peutêtre aussi du monde, chante son hymne de victoire sur la tombe du dernier despote.

Venant à l’analyse de la pièce, Botten-Hansen constate que le Catilina de Crébillon est tout différent de celui-ci, et pense que Br. Bjarme a eu raison d’écarter Cicéron.

Ce n’est pas le destin et Cicéron que vous voyons causer la ruine de Catilina, mais le développement de sa vie entière. En son âme profondément divisée, richement douée, fermentent des forces en lutte, les bonnes et les mauvaises ; celles-là doivent peu à peu céder devant celles-ci, dans un combat visible, dont sa perte tragique est la conséquence nécessaire. Afin de mieux mettre en lumière ce combat, l’auteur a très heureusement opposé la vestale Furia, représentant le mal, à Aurélia, l’aimable femme de Catilina, qui toujours ranime en lui les meilleures forces déclinantes de son âme.

Puis, l’article raconte la pièce. On lit que Furia est dépeinte avec beaucoup de vérité, dans son atrocité, mais peutêtre avec trop peu d’amabilité extérieure, et l’Adelheid de Gotz de Berlichingen est citée comme un personnage analogue, mais parfait. L’intervention de l’ombre de Sylla est louée. Mais Botten-Hansen ne semble pas avoir beaucoup apprécié la fin — du moins sous le rapport dramatique :

Quand tout est perdu, et qu’il a vainement cherché la mort sur le champ de bataille, comme il semble encore se sentir un lien avec la vie, Furia le persuade de faire d’abord quitter ce monde à Aurélia, et lorsqu’il a suivi ce conseil, elle le transperce. Ils ne meurent pas cependant tout de suite, et une réconciliation a d’abord lieu... Bien que les dernières répliques, ainsi que toute la fin de la pièce, soient poétiquement fortes belles, je crois que la mort des deux poignardés tarde trop.

Botten-Hansen termine par cette réserve :

Dans une pièce qui témoigne de tant de talent, je ne m’arrêterai pas à des bagatelles ; je ferai pourtant observer le fréquent passage des pentamètres ïambiques, qui sont presque partout employés, aux alexandrins. Au total, l’auteur n’est pas fort sur la métrique.

Il fut encore question de Catilina dans une autre publication, mais peu répandue, la Revue norvégienne de science et de littérature , qui paraissait trimestriellement. C’était, par sa tenue littéraire et la valeur de ses articles, de beaucoup la meilleure revue qu’il y eût en Norvège. Son fondateur, au moment de passer la direction à un autre, chargea un professeur d’enseignement secondaire, nommé Cari Müller, de faire un compte rendu, qui fut publié dans le numéro du troisième trimestre, sous la signature Tô.

Cari Müller déclare d’abord que l’auteur est évidemment jeune, qu’une grande partie du public lisant connaît déjà pro-

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battement son ouvrage, et que la critique en est faite, par suite, surtout à son intention. Cari Millier

espère que l’auteur et d’autres verront que, s’il croit devoir attaquer assez vivement Catilina , il estime pourtant Brynjolf Bjarme déjà digne de l’attention du public, comme un écrivain sur qui l’on peut fonder de bons espoirs.

Ceci posé, il formule l’objection grave que lui paraît soulever la pièce : ce n’est pas là le Catilina qu’il connaît, et si la liberté d'inexactitude historique demandée par l’auteur dans sa postface est permise, elle s’étend trop loin 1 quand il veut

nous apitoyer sur un Catilina sans caractère et faible. C’est pourtant ainsi que le héros est représenté, et de cette — je ne veux pas dire conception de son caractère, car il est impossible que personne conçoive ainsi le Catilina réel — mais de cette transformation que l’auteur a crue nécessaire pour s’en servir comme héros, proviennent les grands défauts de tout le développement du drame.

Il raconte ensuite la pièce en insistant sur les faiblesses de Catilina, toujours placé entre Furia et Aurélia :

Ainsi le héros ne se résout ni n’agit par lui-même, et tandis que les héros tragiques de la scène antique sont poussés par le sort avec une force insurmontable jusqu’à ce que soit accompli leur destin, il y a ici deux forces personnellement agissantes et pensantes qui tour à tour le tirent chacune à soi, et auxquelles, en général, Catilina cède, suivant que l’une ou l’autre lui a parlé la dernière.

Aussi ne comprend-on pas

pourquoi l’auteur a préféré le dépouiller de ses couleurs, plutôt que de le laisser paraître avec celles qu’il avait ; ce qui, des données historiques, pouvait et devait servir au drame, a de la sorte complète-

1 On a vu que l’excuse formulée par Ibsen porte expressément, d’abord, sur des faits, et ensuite sur les caractères de personnages secondaires.

ment disparu, et si l’auteur n’a cru pouvoir se servir de rien, il n’aurait pas dû non plus prendre le nom.

Quant à la forme, Cari Müller u croit, en ce qui concerne la langue et tout le vêtement poétique, pouvoir féliciter l’auteur Toutefois, il y a trop de boursouflure, l’introduction de la rime n’est pas heureuse, et les négligences de versification sont fréquentes. Conclusion :

L’auteur... a fait quelque chose qui n’est certes pas tout à fait satisfaisant, mais qui séduit par des détails, et, ce qui importe le plus, donne l’espoir que, lorsqu’avec le temps il se sera éclairci, il sera en état d’offrir quelque chose de plus parfait. Personne ne niera qu’il a choisi un sujet difficile, et que, s’il a été prudent en ce qui concerne le caractère de Catilina, il a été audacieux en ce qui concerne Furia. Qu’en définitive il n’ait pas succombé, cela doit le stimuler à se perfectionner.

Quoi que l’on pense du mérite de Catilina , il est clair que Cari Müller ne l’a guère compris. Ses formules générales d’éloges, malgré les restrictions, ne sont pas justifiées par l’ensemble de son article. Visiblement, il s’est forcé pour les écrire. J’imagine que le directeur de la revue, C. A. Lange, lui aura remis le livre en lui disant : Voyez donc cela, il y a quelque chose là-dedans, cela vaut un bon article. Il aura ainsi été obligé de se montrer plus aimable que, laissé à lui-même, il ne l’eût été. Et lorsqu’il eut apporté son article, qui tient sept pages de la revue, au nouveau directeur provisoire, le professeur de philosophie Monrad, celui-ci fut bien embarrassé, car il trouva l’article mauvais, et il ne pouvait guère le refuser, puisque C. A. Lange l’avait commandé. Monrad, en effet, connaissait la pièce. Ibsen, en arrivant à Kristîania, logea dans la même maison qu’un étudiant en droit, Theodor Abildgaard, avec qui bientôt il fut lié d’amitié. Th. Abildgaard avait une belle voix et aimait déclamer. Il alla un jour lire Catilina

NOTICE SUR “ CATILINA

chez Monrad, et celui-ci, qui pensait que le lecteur était aussi l’auteur, lui en fit de grands compliments, mais lui déclara qu’il ne saurait lui conseiller de faire de la littérature. 1 Monrad rédigea, et publia, à la suite du compte-rendu de Cari Müller, une sorte de contre-article, dont voici la traduction in-extenso :

Le compte-rendu ci-dessus étant anonyme, je crois, puisque je suis provisoirement préposé à la direction de la revue, et me référant à l’opinion de l’éditeur sur les contributions anonymes (lre année, p. v), devoir prendre mes précautions pour que le jugement ici exprimé ne soit pas considéré ccmme le mien. En effet, bien que j’aie accueilli avec plaisir une analyse faite par un homme scientifiquement et littérairement cultivé, qui, en outre, avait été invité à l’écrire par le précédent directeur, analyse, d’ailleurs, rédigée sur un ton bienveillant, et qui contient, au surplus, beaucoup d’observations justifiées, je dois avouer que, toutefois, en ce qui concerne l’essentiel, je ne peux partager la manière de voir exprimée. Car il m’apparaît précisément que la pensée fondamentale du poème est à la fois claire et belle, mais que l'exécution dans le détail souffre, à la vérité, de nombreuses imperfections, négligences de versification, prolixité et pompe rhétorique dans l’expression, etc. — au total, marques d’une plume peu exercée. Et c’est justement pourquoi je trouve que Brynjolf Bjarme promet — au contraire du commun des poètes, surtout de ceux qui commencent à écrire pour le théâtre, et qui généralement possèdent une certaine aisance, un poli dans l’expression, et trouvent quelques bonnes répliques, mais ne sont pas en état de concevoir une seule pensée entière ou grande. Il vaut mieux que le développement parte du dedans, de l’idée ; lorsque celle-ci s’agite vigoureusement, elle finit bien par trouver sa forme.

Je ne peux pas, naturellement, justifier ici ce qui n’est dit que pour formuler des réserves. Mais je ne peux m’empêcher d’indiquer que ce que j’appelle la belle pensée fondamentale du poème est l’opposition puissamment marquée entre la moralité, le principe d’adhésion aux forces morales existantes, et l’obscure aspiration de l’individu vers l’indépendance, désir qui, bien que provenant d’une corruption

1 Renseignement donné par M. le colonel Abildgaard.

morale, et même démoniaque à son origine, cherche pourtant, dans l’enthousiasme pour la liberté, dans l’exaltation du passé, et jusque dans l’opposition contre la corruption générale elle-même, où il a pris racine, une connexion et une apparence de justification. Pour exposer cette lutte dans toute sa portée, le poète avait besoin d’une époque où la corruption était générale et les liens moraux dénoués ; car c’est seulement dans la généralité de la corruption que l’opposition de l’individu à l’état général prend cette apparence de justification par où elle devient une puissance respectable, et, par suite, tragique ; tandis que, dans les situations ordinaires, ou bien elle devient comique, lorsqu’elle se résout en attentats stériles, ou bien elle s’abaisse à des crimes vulgaires, qui sont en dehors du domaine de l’esthétique. Les derniers temps de la république romaine étaient une telle période de décomposition générale, et la conjuration de Catilina fut précisément un fait caractéristique à cet égard ; par là le fondement historique de la pièce — bien que l’histoire ne soit ici qu’un moyen accessoire — est essentiellement vrai. Les deux principes en lutte, le poète les a objectivés au profit de la clarté poétique dans les femmes à demi allégoriques, l’épouse légitime avec son amour paisible et doux, et l’amante à la flamme sauvage composée d’amour et de haine ; mais, essentiellement, ces principes sont aussi intérieurs, subjectifs, ils ont leur place, tous deux, dans l’âme de Catilina. De là l’hésitation, les contradictions dans sa conduite, de là les formules catégoriques dans les deux sens, violemment proférées, et qui semblent, parfois, peu motivées — • traits, au total, qui sont, sans aucun doute, psychologiquement tout à fait justes. Même la langue, d’une rhétorique ampoulée, qu’emploie Catilina, on peut, pour une part — quoiqu’elle soit, parfois, bien excessive — trouver qu’elle convient au contenu d’idées de son personnage, en même temps qu’un ton rhétoricien, en général, est bien romain .

Mais qu’une pièce comme celle-là, avec sa gravité, sa longueur, les imperfections de forme indiquées, ses allégories, et aussi son sujet par trop connu, puisse réussir au théâtre, même auprès d’un public plus sérieux et patient que le nôtre, — certes, j’en doute fort, comme l’auteur du compte-rendu, et cela, bien que le sujet ne soit pas, malheureusement, tout à fait hors de saison.

M. J. Monrad.

NOTICE SUR “CATILINA

Ainsi M. J. Monrad, hégélien préoccupé avant tout de moralité, a su déjà voir dans la première œuvre d’Ibsen, l’opposition “ entre le principe d’adhésion aux forces morales existantes, et l’obscure aspiration de l’individu vers l’indépendance f\ Il trouve, même, qu’elle est u puissamment marquée”, et constitue “ la belle pensée fondamentale du poème Aurélia symbolise le conformisme social, et Furia le déchainement “ démoniaque ” de l’individu. Naturellement, il a trouvé que cette opposition était le tout de Catilina , parce qu’il en avait lui-même l’esprit hanté. Il est peu croyable que les réflexions suggérées par la révolution de 1848 aient amené Ibsen, en ses vingt ans, à prendre si nette conscience d’un tel problème, et à écrire un drame pour le poser. En sa préface de 1875, il n’a pas compté l’opposition signalée par Monrad au nombre de celles qu’il a reconnues alors dans son drame de 1849. Mais, dès que l’on met en scène un révolté tel que Catilina, le problème apparaît, et la manière dont Ibsen a conçu sa pièce n’était pas faite pour le dissimuler. Il n’a pas choisi Catilina pour y traiter un sujet qui devait tant occuper son esprit, plus tard, mais l’œuvre a dû l’amener à y réfléchir.

Ibsen a toujours conservé à M. J. Monrad une fidèle reconnaissance pour cet article sur Catilina , malgré d’autres articles, fort malveillants, qu’écrivit le professeur, lorsqu’il se fut aperçu qu’Ibsen ne trouvait pas tellement “ démoniaques ” les prétentions de l’individu. Cette reconnaissance s’affirme dans la préface à la seconde édition, au point qu’Ibsen oublie le compterendu de Botten-Hansen. Il est vrai que Monrad était, dans le monde des lettres, une autorité, et que, par suite, son article était bien plus utile. Et aussi, peut-être, Ibsen l’a-t-il trouvé encore utile par les suggestions qu’il contenait.

Malgré ces critiques, en somme, favorables, et l’intérêt que

devait exciter la grande nouveauté, en Norvège, d’un ouvrage comme celui de Brynjolf Bjarme, bientôt connu sous son vrai nom, lorsque, en septembre 1850, il fut enfin étudiant, Catilina demeura complètement inconnu du grand public. Le volume ne se vendit pas, et un an après son apparition, il restait 205 exemplaires sur les 250 de l’édition. Comme Ibsen et Schulerud vivaient fort misérablement, ils vendirent le solde à un épicier, et Ibsen fut présent à l’opération par laquelle ces volumes furent transformés en rebut. Cette première œuvre fut bientôt oubliée. Quelques années plus tard, dans le même lycée où les élèves de 1850 avaient appris par cœur des tirades de Catilina , un sentiment d’opposition fort répandu parmi la jeunesse vers 1858, inspira aux écoliers une vive sympathie pour le perturbateur romain, et ils s’appelaient entre eux Manlius, Laeca, Céthégus etc. Mais, dit l’un d’eux dans ses souvenirs, aucun ne connaissait l’existence du drame d’Ibsen, bien que celui-ci fût alors déjà célèbre dans pays. 1

Peu à peu, cependant, à mesure que s’étendit la renommée d’Ibsen, les critiques et les historiens de la littérature recherchèrent ses premières œuvres. Lui-même avait presque oublié Catilina. Us ramenèrent son attention sur ce drame, et il le relut. Le 23 novembre 1874 il écrivit à son éditeur Fr. Hegel :

L’année prochaine je fête mon jubilé de 25 ans à la fois comme étudiant et comme écrivain. Au mois de mars 1850, en effet, parut Catilina , drame en trois actes, le premier livre que j’ai fait imprimer. Cet ouvrage contient beaucoup de bon à côté de beaucoup de choses trop peu mûres ; en ces dernières années, la critique a souvent signalé ce qu’il y avait pour moi de caractéristique dans le fait que j’ai débuté

1 Yngvar Nielsen : Erindringer , p. 103.

NOTICE SUR u CATILINA ”

par cette pièce ; et je dois en convenir moi-même, car je sens aujourd’hui qu’elle est dans un rapport étroit avec ma situation d’alors, et qu’elle renferme les germes de bien des choses qui se sont développées plus tard dans mes œuvres. Je penserais maintenant à expliquer cela et plus encore, dans une préface, et à préparer une nouvelle édition corrigée de ce volume. Il ne serait pas touché aux idées, mais seulement à leur expression ; car les vers, comme l’a dit Brandès quelque part, sont mauvais, ce qui vient de ce que l’on s’est servi, pour imprimer le livre, de mon premier manuscrit écrit à la hâte, et non corrigé .

La seconde édition de Catilina fut, en effet, préparée pour le jubilé de 1875. Elle contenait la préface que Ton trouvera ci-après, et Ibsen nettoya le style et les vers de sa première pièce, la seule qu’il eût publiée sans la revoir minutieusement. Conformément au projet qu’il exposait dans cette lettre, il n’a en rien modifié la trame, l’ordre des scènes, ni même, sauf de rares exceptions, la suite des répliques. Presque partout la seconde édition suit la première vers pour vers, et il en est rigoureusement ainsi dans les premières pages ; peu à peu, pourtant, surtout à partir du second acte, les corrections sont devenues plus nombreuses et plus importantes : les deux derniers actes, dans la seconde édition, renferment une centaine de vers de plus que dans la première.

La traduction qui est ici donnée a été faite sur l’édition définitive. Il serait tout à fait impossible, par une traduction, de permettre au lecteur de se rendre compte du travail de remaniement auquel Ibsen s’est livré. Je me suis donc contenté de de donner, à la suite du drame, la traduction des passages de la première édition qu’il a le plus modifiés dans la seconde.

On a pu observer que les critiques de 1850 n’ont pas pensé à Schiller. Le seul article norvégien de 1875, au contraire, compare tout le développement du drame ibsénien, de Catilina

jusqu’à Empereur et Gaülêen , au théâtre de Schiller, puis examine la conception historique de Catilina. Il conclut qu’Ibsen, en 1850 n’avait pas compris son sujet. 1

Mais il y a aussi des articles danois. L’un 2 trouve les Brigands u infiniment au dessus de Catilina . Le héros de la jeunesse d’Ibsen est plus déclamatoire que vraiment passionné Les deux éditions sont comparées : “ ... D’autres menus changements pourraient montrer comment le poète recherche maintenant l’expression plus noble, mais aussi parfois d’un pathétique un peu traditionnel ”,

Enfin Georg Brandès 3 déclare qu’Ibsen n’aurait pu écrire aussi bien en 1849, et rappelle avoir dit que les ïambes de Catilina (ire édition) étaient “ affreusement mauvais Le style de la première édition était un écho affaibli d’Oehlenschlâger et de Hauch, tandis que, dans la nouvelle, par des retouches très légères et adroites, toute gaucherie a disparu. Selon G. Brandès, Catilina était u une œuvre d’enfant, bizarre et pleine de promesses ”, mais Ibsen a tenu “ infiniment plus que son premier essai ne promettait

On n’a jamais joué Catilina sur le théâtre de Kristiania, ni, je crois, sur aucune scène en Norvège. La pièce a été jouée au Nouveau Théâtre de Stockholm, traduite en suédois, le 3 décembre 1881, avec un médiocre succès. On trouva que la construction dramatique n’avait pas la rigueur des œuvres plus récentes d’Ibsen, que la fin traînait en longueur et produisait un effet plus sinistre que vraiment tragique. 4 II est vrai que,

1 Tids Tabler y IV, p. 172 (par L. Kr. Daa).

3 Nier ogfjern , IV, n° 146.

3 Det nittende aarhundrede , juin 1875, PP- 245-24 7.

4 Morgenbladety 1881, n° 338 A.

NOTICE SUR il CATILINA ”

d’après le directeur du théâtre, Ludvig Josephson, la pièce avait été médiocrement jouée.

Ce fut une déception pour Ibsen, qui écrivit au directeur, le 25 janvier 1882 :

J’apprends par votre dernière lettre amicale que Catilina, à la représentation de Stockholm, n’a pas eu le succès que vous aviez attendu, ainsi que moi. Je tiens beaucoup à ce drame, et je continue à croire qu’il doit produire un assez grand effet à la scène, avec une représentation excellente à tous égards et de tout point. Mais ceci est évidemment une condition tout à fait nécessaire.

1 Ludvig Josephson : Eit oc h annat om Henrik Ibsen och Kristiania teater,

pp. 81-83.

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