CATILINA, ACTE I LA VESTALE
mais c’est de la folie !
Grands dieux,...
Elle crie .
Arrivez ! Au secours !
Vestales et serviteurs du temple se précipitent.
PLUSIEURS
Qu’y a-t-il ?
D’AUTRES
La flamme de Vesta est éteinte !
FURIA
Mais celle de la haine et de la vengeance monte ! LES VESTALES
Emmenons-la ; qu’on la juge et la châtie !
Elles remmènent.
CURIUS
s'avance.
Elle est menée en prison. Ensuite à la mort... Non, non, par les dieux, cela ne sera pas ! Faudra-t-il qu’elle, superbe entre les femmes, finisse honteusement, enterrée vivante ?...
Oh, jamais je ne ressentis ce que j’éprouve. Serait-ce de l’amour ? Oui, c’est cela...
Elle sera sauvée par moi !... Mais Catilina ?
Par haine et vengeance elle le poursuivra.
N’a-t-il pas assez d’ennemis déjà ?
Est-ce que je vais en augmenter le nombre ?
Il était envers moi comme un frère ainé ; la reconnaissance m’ordonne de le protéger...
Oui, mais l’amour ? Ah, qu’ordonne-t-il ?
Et va-t-il, lui, l’audacieux Catilina, trembler devant une idée de femme ? Non ; ... je vais sur l’heure préparer le sauvetage !
Attends, Furia ; — je te ramène de la tombe à la vie, — dussé-je risquer ma propre vie !
Il sort rapidement .
(Une salle dans la maison de Catilina.)
CATILINA
entre brusquement. Il est agité .
“ Ah, Nemesis a donc entendu mes cris ; toi-même as appelé la vengeance sur ta tête. ”
Ainsi l’ont prononcé ses lèvres exaltées,
Etrange ! C’était peut-être un avis, ... un présage de ce que le temps amènera.
Donc, je me suis consacré par serment à être le vengeur de mon propre crime.
Ah, Furia,... il me semble voir encore
ton œil de feu, farouche comme d’une déesse de la mort!
Tes paroles sonnent creux à mes oreilles ; —
Et chaque jour je me souviendrai du serment.
Aurélia entre pendant ce qui suit et s approche de lui sans être vue .
Mais il est absurde de penser davantage à cette folie ce n’est pas autre chose.
Ma réflexion peut suivre des voies meilleures ; un dessein plus grand s’offre à ma valeur.
Le trouble de l’époque exige satisfaction ; c’est vers quoi je dois tourner toutes mes pensées espoir, doute, me roulent comme mer orageuse...
AURELIA
saisît sa main.
Ton Aurélia ne peut-elle savoir pourquoi ? Ne peut-elle connaître ce qui en ta poitrine s’agite, et y livre un furieux combat ?
Ne peut-elle t’offrir l’aide d’une épouse et faire disparaître les ténèbres de ton front ?
CATILINA
doucement .
O mon Aurélia, que bonne et tendre...
Mais pourquoi te rendrai-je la vie amère ? Pourquoi te faire partager mes soucis ?
Tu as assez souffert à cause de moi.
Je veux désormais sur mes seules épaules porter ce qu’un sort hostile m’a départi, — toute la malédiction que comporte l’union de ces forces d’âme vigoureuses, ces chaleureux désirs d’une vie féconde, avec la gêne qui bride l’effort de l’esprit. — Faut-il que, toi aussi, à longues gorgées, tu vides la coupe amère de mon sort ?
AURELIA
L’aide douce est toujours le rôle de la femme, si elle ne peut, comme toi, rêver de grandeur. Tandis que l’homme lutte pour son fier rêve, et ne recueille que déception et chagrin,,., elle prononce des paroles suaves et tendres, et l’assoupit dans un sommeil réconfortant ; il comprend alors qu’aussi la vie paisible a des joies, qui manquent à l’agitation.
CATILINA
Oui, tu as raison ; je le sens très-bien.
Et pourtant, je ne peux m’arracher au bruit.
Une constante inquiétude bouillonne en moi ; — la vie agitée peut seule la calmer.
AURELIA
Si ton Aurélia ne te suffit pas,...
n’a pas le pouvoir de contenter ton âme,... ouvre du moins ton cœur à une parole amie, aide affectueuse qu’offre ton épouse.
Faute d’assouvir un si chaud besoin, faute de te suivre au vol de tes pensées, — sache-le : elle peut partager tous tes soucis, elle a force et courage pour alléger tes fardeaux.
Ecoute donc, mon Aurélia, ce qui m’a mis ces jours-ci de si maussade humeur.
Tu sais que j’ai longtemps brigué le consulat... sans succès. Tu connais toute l’affaire ; —
comment, pour me concilier des voix, j'ai dissipé...
AURELIA
O, tais-toi, mon Catilina ; cela me peine...
CATILINA
Tu me blâmes aussi?
Quel moyen meilleur pouvais-je choisir ?...
Sans résultat j’ai gaspillé mon bien ; mon profit n’a été que honte et risée.
Récemment, au Sénat, mon ennemi, l’astucieux Cicéron, m’a traîné dans la boue.
Son discours fut un tableau de ma vie, si affreux que j’en eus le frisson moi-même.
Dans tous les yeux je lus l’effroi et l’horreur ; le nom de Catilina est cité avec dégoût ; pour la postérité il sera comme l’image d’un terrible et hideux mélange de licence effrénée et de bassesse, de défi méprisant pour tout ce qui est noble. —
Et aucune œuvre ne lavera ce nom et ne détruira le mensonge perfide !
Tout le monde croira les bruits qui courent...
AURELIA
Mais moi, mon époux, je ne crois pas ces bruits. Le monde entier a beau te condamner ; ils ont beau amasser la honte sur ta tête ;... je sais que tu recèles au fond de ton esprit
fV
un germe, qui peut produire fleurs et fruits.
Ici, pourtant, il ne saurait percer ; des herbes vénéneuses l’étoufferaient bientôt. Abandonnons cette contrée du vice ; — qu’est-ce qui te retient ? Pourquoi rester ?
CATILINA
Je quitterais la place,... je m’en irais ? je renoncerais à mes plus grandes pensées ? Celui qui se noie — même sans espoir — s’accroche fortement aux planches brisées ; quand la tombe humide a englouti l’épave, que la dernière chance de salut a disparu,... la dernière planche, de toute sa force Il l’étreint, sombrant avec elle au fond.
AURELIA
Mais si lui sourit une côte hospitalière aux verts bosquets longeant les flots de la mer, l’espoir alors se réveille en son sein, — il s’efforce là-bas, vers les forêts claires.
Là, c’est beau ; là, règne la douce paix ; là, sans bruit, la vague roule vers la rive ; là, il étend ses membres fatigués, et le vent frais du soir caresse son front ; — ainsi tout noir nuage de souci est chassé ; un calme confiant s’empare de son esprit ; — Là, il s’attarde, et trouve le repos d’un abri, et l’oubli des pénibles jours passés.
Seul l’écho lointain des bruits du monde parvient à forcer sa paisible demeure.
La paix en son sein n'en est pas rompue ;
son âme en est plus heureuse et tranquille ;
l'écho lui rappelle les temps abolis,
les projets déçus et les joies inquiètes ;
il trouve d’autant plus belle la vie calme, —
et ne l'échange pour les honneurs de nul Romain.
CATILINA
Tu parles vrai ; et, à l'instant même, je te suivrais, quittant lutte et tumulte.
Mais peux-tu me dire un lieu si caché où nous pourrions vivre à l'abri et tranquilles ?
AURELIA
joyeuse.
Tu veux, mon Catilina ! O quelle joie,... plus ample que ce sein ne peut la contenir !
Oui, faisons cela ! Et dès cette nuit nous allons partir...
CATILINA Où partirons-nous ?
Nomme-moi le lieu, doux foyer où je peux reposer ma tête !
AURELIA
Peux-tu le demander ?
As-tu oublié notre petite villa, où s'écoula mon enfance, et où, depuis, joyeux, dans les premiers temps heureux de l'amour, nous avons vécu tant de gais jours d'été ?
Où l’herbe fut-elle plus verte que là ?
Où l’ombre des bois fut-elle plus fraîche ?
La maison blanche, entre les arbres sombres, regarde, et invite au confort paisible.
C’est là que nous allons, et vouons notre vie aux travaux champêtres et à la joie calme ; — là, une femme aimante te distraira ; d’un baiser elle effacera tous tes chagrins.
Souriant .
Et lorsque, des fleurs des champs dans tes bras, tu rentreras vers moi — ta souveraine, — je crierai le nom de mon prince des fleurs, et nouerai sur son front la couronne de laurier ! — Mais tu pâlis... Pourquoi ? Tu serres ma main à la broyer,... tes yeux luisent étrangement...
CATILINA
Malheur, Aurélia ; ta joie est dissipée ; — il m’est impossible de te mener là-bas.
Je ne peux plus le faire !
AURELIA Tu m’effraies !
Mais, n’est-ce pas,,., tu plaisantes, Catilina ?
CATILINA
Plaisanter ! Oh, que n’est-ce une plaisanterie ! Mais toutes tes paroles, flèches vengeresses aigües, transpercent cette poitrine torturée, que jamais le sort ne laissa en repos.
AURELIA
Grands dieux ; parle ! Que veux-tu dire ?
CATILINA
Regarde !
Voilà ta villa,... joie de ton avenir !
Il tire me bourse pleine d'or et la jette sur la table.
AURELIA
Oh, tu as vendu ?...
Tout vendu aujourd’hui ; — et dans quelle intention ? Pour suborner...
AURELIA
Pas un mot de plus ! Et ne pensons plus à cette affaire ; cela ne cause que chagrin.
CATILINA
Ta tranquille patience me meurtrit dix fois plus que même un cri de douleur sur tes lèvres !
Un vieux soldat entre et s'approche de Catilina .