LE SOLDAT
C’est une humble prière. Certainement tu l’entendras. Je suis un homme pauvre, j’ai consacré ma force à la gloire de Rome. Aujourd’hui, usé, je ne peux plus servir, et mes armes restent rouillées chez moi.
L’espoir de ma vieillesse était mon fils.
Du travail de ses mains il m’a nourri.
Hélas,... le voici en prison pour une dette.
Et rien à faire... Au secours, au secours, Seigneur !
A genoux .
Une petite pièce ! J’ai été de maison en maison ; portes closes partout depuis longtemps. Je ne sais comment me tirer...
CATILINA
Ah, les voilà bien !
C’est le tableau de la misère d’un grand nombre. Ainsi l’on récompense les vieux braves.
Il n’y a plus de reconnaissance à Rome !
Il fut un temps où, dans ma juste colère je les aurais châtiés de l’épée brandie ; mais je viens d’entendre des paroles douces ; mon esprit est apaisé ; je ne châtierai pas ; — soulager la douleur, c’est agir aussi.
Tiens, vieux guerrier... ; paye ta dette avec cela.
U lui donne la bourse pleine d'or.
LE SOLDAT se lève
Oh, mon bon Seigneur,... croirai-je tes paroles ? CATILINA
Oui, hâte-toi ; délivre l’espoir de ta vieillesse.
Le soldat se hâte de sortir .
CATILINA
Meilleur usage, — n’est-ce pas, Aurélia ? — que de suborner des gens et d’acheter des voix.
11 est beau d’écraser la force brutale ; mais l’aide discrète a aussi son prix.
AURELIA
se jette dans ses bras
Oh, riche et noble est encore ton âme. Maintenant je retrouve mon Catilina !
{Une chambre souterraine avec une ouverture qui vient d’être murée dans le haut du mur au fond. Une lampe brûle faiblement.)
Furia , en longs vêtements ?toirs9 est debout dans la chambre , écoutant .
FURIA
Sourds grondements. Cela doit tonner là-haut.
Le bruit me parvient jusque dans la tombe.
Mais la tombe elle-même est si calme... calme !
Suis-je condamnée à jamais à l’inerte repos ?
Pourrai-je ici, par des voies compliquées, aller de l’avant, selon mon constant désir ?
Après un silence.
Ce fut une étrange vie ; — un sort étrange. Comme l’étoile filante, tout vint... et disparut.
11 vint à moi. Quelque charme secret, une intime harmonie nous attirait.
J’étais son Euménide, — lui ma victime ; — mais la vengeresse soudain fut punie.
Nouveau silence .
A cette heure il fait clair là-haut. — M’enfoncé-je — peu à peu — loin du séjour de la lumière ?
Alors tant mieux pour moi, — si cet arrêt dans la tombe, au fond n’est qu’une envolée sur l’éclair ailé vers les pays de ténèbres,... si déjà je m’approche du large Styx !
Là, roule la vague de plomb vers le bord ;
Là, Charon s’occupe sans bruit dans sa barque.
J’y serai bientôt ! Je me placerai, muette, près du ponton, — et demanderai à chaque âme, à chaque ombre qui, du royaume de la vie, légère, descendra au fleuve de mort, je lui demanderai comment Catilina se comporte là-haut, parmi les vivants, — je demanderai comment il a tenu son serment. J’éclairerai d’une torche bleuâtre de soufre chaque cadavre jusqu’au fond des yeux vitreux, — pour bien voir si ce n’est pas Catilina.
Et lorsqu’il viendra, je l’accompagnerai ; — nous passerons alors tous deux le fleuve ensemble,
entrerons tous deux dans la demeure de Pluton. Ombre, j’accompagnerai encore son ombre ; — où est Catilina, Furia doit être !
Après un silence, plus faiblement .
Oh, mais que l’air est étouffant et lourd, — respirer devient de plus en plus pénible. —
Alors c’est que j’approche des noirs marais où les flots souterrains lentement s’écoulent...
Elle écoute ; on entend un bruit sourd.
Un bruit léger ? On dirait des coups de rame. C’est le nautonnier des morts, qui vient me prendre. Non, ici... je veux attendre ici !
Les pierres de P ouverture murée se disjoignent. Curius devient visible en dehors ; il fait des signes à Furia.
FURIA
Salut à toi, Charon ! Es-tu déjà prêt à me conduire aux demeures des morts ?
Je veux attendre ici.
CURIUS
chuchotant.
Silence !... je te sauve !