ACTE III
(Le camp de Catilina dans une région boisée en Etrurie. A droite, on voit la tente de Catilina, et près d’elle, un vieux chêne. Hors de la tente brûle un feu de garde. On aperçoit plusieurs feux semblables entre les arbres au fond. Il fait nuit. La lune se montre de temps en temps à travers les nuages.)
Siatilius, couché près du feu de garde , dort. Manlius marche de long en large devant la tente.
MANLIUS
Les voilà bien, ces jeunes oiseaux légers.
Ils dorment un sommeil aussi calme et profond que s’ils étaient en sûreté sur les genoux de leur mère, et non dans une forêt sauvage.
Ils se reposent comme s’ils s’attendaient à se réveiller pour un jeu amusant, et non pour le combat,... le dernier peut-être, qu’ils ont à livrer ici.
STATILIUS
s éveille et se lève.
Encore de garde ?
Tu dois être las ? Maintenant je te relève.
Dors plutôt, toi. Les jeunes gens ont besoin du reposant sommeil ; leurs passions indomptées exigent des forces. Il en va autrement avec les cheveux gris, quand le sang est épais, et que Tage pèse lourd sur nos épaules.
STATILIUS
Oui, tu as raison ; aussi je veux un jour, devenu vieux guerrier endurci...
MANLIUS
Sais-tu
si certainement que le sort te destine à vieillir ?
STATILIUS
Eh bien, mais, pourquoi pas ?
Qu’est-ce qui te donne de tels pressentiments ?
Un malheur est-il arrivé ?
MANLIUS
Tu crois sans doute que nous n’avons rien à craindre, jeune fou ?
STATILIUS Notre armée est renforcée...
MANLIUS
Grandement,...
d’esclaves évadés et de gladiateurs...
STATILIUS
Je ne dis pas non ; leur masse constitue une force appréciable ; et toute la Gaule enverra des secours...
MANLIUS
. . . qu’on ne voit pas venir.
STATILIUS
Tu semblés douter que les Allobroges tiennent parole ?
MANLIUS
Je connais ces gens-là de longue date. Bah, on verra bien.
Le jour qui va venir révélera ce que les dieux ont décidé de nous.
Mais va, Statilius, te rendre compte si tous les postes font leur devoir.
11 faut nous garder contre une attaque de nuit ; car nous ne savons pas où est l’ennemi.
Statilius entre dans la foret.
MANLIUS
seul près du feu de garde ,
De plus en plus s’assemblent les nuages ; c’est une nuit sombre et grosse d’orage un brouillard humide m’oppresse la poitrine, comme pour nous présager malheur à tous. Qu’est-elle devenue, l’humeur insouciante de jadis, quand la guerre m’était une fête ?
Est-ce seulement le poids de la vieillesse
que je ressens ? Fait étrange,... ce soir
les jeunes gens me semblent aussi fort abattus.
Non, par les dieux, la vengeance ne fut pas la raison qui m’a fait suivre Catilina.
Je tus pris de colère pour un moment lorsque je me sentis lésé, offensé ;... le vieux sang n’est pas tout à fait froid ; parfois il coule encore chaud dans les veines. Mais l’offense est oubliée. Je l’ai suivi, mon Catilina, pour lui-même ;
Après un silence .
et je ferai bonne garde auprès de lui.
11 est ici tout seul parmi ces bandes d’amis turbulents et de tristes gredins.
Ils ne peuvent le comprendre,... et lui
est bien trop fier pour les vouloir comprendre.
Il jette quelques branches sur le feu et
reste debout en silence .
Catilina sort de la tente .
CATILINA
se parlant à lui-même .
Il est près de minuit. Comme tout est calme
mes yeux sont les seuls que ne ferme pas le sommeil.
Le vent froid souffle ; il va me ranimer
et me donner des forces... Ah, il en est besoin !
Il aperçoit Manlius .
C’est toi, mon vieux Manlius. Tu veilles là, seul, dans l’obscurité de la nuit ?
MANLIUS
Je t’ai
gardé parfois, quand tu étais enfant.
Ne t’en souviens-tu pas ?
CATILINA
Ce temps est loin ; mon repos est loin aussi ; et, où que j’aille, toutes sortes de visions me poursuivent.
En mon âme tout prend place, Manlius,... tout ;... excepté la paix. Elle est... très lointaine.
MANLIUS
Chasse ces tristes pensées. Repose-toi ! Rappelle-toi que demain peut exiger toute ta force au combat pour le salut de tous.
CATILINA
Je ne peux reposer. Si je ferme l’œil pour trouver l’oubli dans un court sommeil, alors des rêves étranges m’agitent.
J’étais tout à l’heure étendu, somnolent, ces visions me sont de nouveau apparues, plus bizarres que jamais... énigmatiques et mystérieuses.... Ah, si je pouvais saisir ce qu’elles me présagent ! Mais non...
MANLIUS
Confie moi
ton rêve ; je l’interpréterai peut-être.
Si je dormais ou si je veillais, je ne le sais pas bien ; mille pensées se combattaient sans trêve ni repos.
Puis, voici que des ténèbres m’enveloppent soudain ; sur mon âme s’étendent les larges ailes d’une nuit effrayante et noire, traversée seulement d’éclairs ; je suis sous une voûte, moite comme la terre du tombeau. Haut est le toit, tel un ciel, chargé de nuées d’orage ; des troupes, des foules d’ombres, fuite éperdue d’esprits, tournoient et bruissent, comme lorsque le sein de la mer respire l’air d’orage, et les flots se brisent sur les rocs. Entre les groupes hagards, se montrent par instants les
têtes
d’enfants fleuris, chantant d’un foyer à demi oublié. Autour d’eux l’obscurité recule devant une claire
lueur,...
et au centre de l’espace j’aperçois un couple isolé ;... deux femmes,... l’une sévère, et noire comme la nuit,... et l’autre, douce, comme le jour lorsqu’il disparaît.
Ah comme étrangement connues m’apparurent les deux ! Tantôt le sourire de l’une me berçait et me calmait ; tantôt les yeux aigus de l’autre luisaient comme l’éclair ; j’eus peur,... pourtant je regardais ce spectacle avec
plaisir.
L’une se tient fière et droite, et l’autre s’appuie à la table, où elles semblent jouer à un jeu mystérieux. Elles échangent des pièces, et les font manœuvrer ;... enfin, la partie est perdue et gagnée, et à terre s’abat celle qui a perdu, la femme au lumineux sourire ; et les groupes d’enfants parés se hâtent de partir.
Le bruit croît ; l’ombre s’épaissit ; et du fond de la nuit
se posent sur moi deux yeux avec un éclat de victoire ; le vertige me prend ; je ne vois que les yeux luisants. Mais ce que je rêvai encore dans mon sommeil fiévreux reste enfoui en moi, le souvenir ne m’en revient pas. Si je pouvais me rappeler la suite. Ah, c’est oublié !
Etrange, en vérité, Catilina, est ce rêve.
CATILINA
absorbé.
Si je pouvais me rappeler....
Mais non ; je ne peux pas...
MANLIUS
Ne t’inquiète pas
de le retrouver. Qu’est-ce que des rêves ?
Imaginations, produits du cerveau sans motif ni portée, dénués de sens.
CATILINA
Oui, tu as raison ; je n’y pense plus maintenant je suis calme. Va, Manlius ; prends un peu de repos. Je me promènerai seul ici avec moi-même et mes projets.
Manlius entre dans la foret .
CATILINA
marche quelque temps de long en large près du feu de garde , qui est près de s* éteindre ; puis il s'arrête et dity soucieux :
Si je pouvais... Ah, ce n’est pas viril
de ruminer et se tourmenter ainsi.
Pourtant,... au silence de ce minuit, dans cette solitude, voici revenir si vivant à mes yeux, ce que je rêvais...
Un fantôme , a F aspect d'un vieillard en armure et en toge, surgit pour ainsi dire de terre a quelque distance de lui entre les arbres .
CATILINA
recule à la vue de F ombre.
Grands dieux !
L’OMBRE
Je te salue, Catilina !
CATILINA
Que me veux-tu ? Qui est-tu, pâle spectre ? L’OMBRE
Attends ! J’ai le droit de questionner ici,... à toi de répondre. Ne reconnais-tu plus cette voix d’un passé déjà lointain ?
CATILINA
11 me semble ; pourtant je ne suis pas sûr... Mais dis-moi,... qui cherches-tu en pleine nuit ?
L’OMBRE
C’est toi que je cherche. Sache que cette heure m’est seule accordée pour errer sur terre.
Par tous les dieux, parle ! Qui es-tu ?
L’OMBRE
Silence !
Je viens ici pour te demander compte.
Que ne me laisses-tu en paix dans la tombe ? Pourquoi me chasses-tu du pays de la mort ? Pourquoi romps-tu mon oubli et mon repos, me forçant à venir te souffler des menaces et défendre ma gloire, chèrement payée ?
CATILINA
Ah, cette voix !... Je devine et me souviens... L’OMBRE
Que reste-t-il de mon pouvoir souverain ?
Une ombre comme moi-même ; à peine une ombre. Nous sommes morts tous deux... anéantis.
Je l’ai payé cher, à prix très onéreux.
Il m’a coûté la tranquillité de ma vie ; j’ai renoncé pour lui au repos de la tombe.
Et tu veux aujourd’hui, d’une main audacieuse m’arracher le peu qui me reste encore !
Est-il si peu de voies vers les grandes œuvres ? Pourquoi choisis-tu justement celle que j’ai choisie ? J’ai déposé mon pouvoir dès avant ma mort.
Mon nom — me disais-je — à jamais demeurera, non avec le doux éclat d’un regard d’étoile,... comme un éclair fixé au ciel nocturne !
Je ne voulais pas, comme cent autres avant moi,
laisser un souvenir de bonté généreuse ; je ne voulais pas être admiré un tel sort a été trop fréquent déjà, et le sera jusqu’à la fin des temps. Non, sang et terreur me serviraient à bâtir ma renommée !
Muets, épouvantés, comme d’un météore qui se montre et disparaît, mystérieux, les gens contempleraient après coup mon passage et s’ébahiraient devant moi, que jamais personne, — ni avant, ni ensuite,... n’oserait atteindre ! —
Tel a été mon rêve... et il fut déçu.
Tu étais près de moi ; que n’ai-je soupçonné quelle semence en secret germait dans ton âme ? Mais prends garde, Catilina ; sache que je vois à travers le voile de l’avenir, ce qu’il cache ; écrit dans les astres... je lis ton destin.
CATILINA
Tu lis mon destin ? Eh bien, dis le moi !
L’OMBRE
Non, la sombre porte de la mort seule écarte la ténèbre qui enveloppe toute l’horreur et la grandeur qu’emportent les vagues de l’avenir.
Voici tout ce que peut un esprit libéré te mander du livre de ton destin :
Tu tomberas de ta propre main, — mais un autre portera le coup !
Le fantôme s'efface , comme dans un brouillard .
CATILINA
après un silence.
Il a disparu. N’était-ce rien qu’un rêve ?
Non, non ; il était là ; la lune éclairait sa face livide. Oh, je l’ai reconnu !
C’était le dictateur, vieillard sanguinaire, qui est sorti de sa tombe pour m’effrayer.
Il craignait de perdre la couronne de victoire,... non la couronne d’honneur, mais le renom d’effroi dont vit son souvenir. L’espoir de la gloire excite-t-il donc même des ombres sans vie ?
Il arpente le sol avec agitation.
Je suis assailli de tous côtés. Tantôt la voix douce d’ Aurélia me retient,... et tantôt les sommations de Furia résonnent en moi.
Et plus encore... voici que de la tombe se dressent les ombres blêmes d’une époque passée.
Elles me menacent. Je m’arrêterais là ?
Je rebrousserais chemin ? Non, je marcherai hardi vers mon but ;... bientôt, j’y serai, vainqueur !
Curius arrive de la forêt dans une grande agitation.
CURIUS
O Catilina !
CATILINA
surpris.
Toi !... toi ici, mon ami ?
Il fallait...
CURIUS
Pourquoi n’es-tu pas resté dans la ville ? CURIUS
L’angoisse m’a pris; je voulais te trouver. CATILINA
Pour moi tu cours aveuglément au danger ? Imprudent ! Eh bien, viens dans mes bras !
Il veut V embrasser.
CURIUS
recule .
Ne me touche pas ! Ne t’approche pas de moi ! CATILINA
Qu’est-ce qui te prend, mon Curius ?
CURIUS
Sauve-toi !
Fuis, si tu peux, et sans perdre de temps !
De tous côtés arrive l’armée de l’ennemi ; ton camp est cerné, Catilina !
Remets toi ;
tes paroles sont absurdes. Le voyage t’a secoué?...
CURIUS
Oh, non ; mais sauve-toi, il est temps encore ! Tu es trahi...
Il se jette a ses pieds .
CATILINA
avec un saut en arrière.
Trahi ! Que me dis-tu là?
CURIUS
Trahi sous le masque de l’amitié !
CATILINA
Tu te trompes;
les amis de plaisir me sont aussi fidèles que toi.
CURIUS
Alors, méfie-toi de la fidélité de tes amis !
CATILINA
Reviens à toi ! C’est ton amitié même, ton souci de ma sûreté, qui te fais percevoir des dangers où il n’y en a pas.
CURIUS
Oh, sais-tu bien que ces paroles me tuent ?
Mais fuis ! Je t’en supplie et t’en conjure 1...
CATILINA
Remets-toi et parle posément. Pourquoi est-ce que je fuirais ? L’ennemi ne sait où je suis.
CURIUS
Il le sait... il connaît tous tes projets !
CATILINA
Ah, es-tu fou ? Il sait ?... Mais c’est impossible.
Plût aux dieux ! Mais profite de l’heure brève ; tu peux encore, peut-être, en fuyant, sauver ta vie !
CATILINA
Trahi ? Non... dix fois non ; c’est impossible ! CURIUS
prend son poignard et ie tend a Catilina .
Tiens, Catilina ! Plante-le dans ma poitrine en plein cœur ! C’est moi qui t’ai trahi !
CATILINA Toi ? Quelle folie !
CURIUS
Oui, certes, j’étais fou !
Ne me demande pas pourquoi ; à peine si je le sais ; mais j’ai dévoilé tous tes projets.
douloureusement.
Tu as tué ma foi confiante en l’amitié.
CURIUS
Plonge le poignard dans mon cœur, épargne moi de plus longs ménagements !...
CATILINA
doucement .
Vis, mon Curius !
Lève-toi ! Tu as eu tort je te pardonne.
CURIUS subjugué.
O Catilina, vois, je suis écrasé !...
Mais hâte-toi ; fuis ! Tu m’entends, cela presse. Bientôt l’armée romaine envahira le camp ; elle est en route ; elle vient de toutes parts.
CATILINA
Et les amis de la ville ?...
CURIUS
Ils sont pris ;...
quelques uns en prison, la plupart massacrés.
se parlant a lui-même.
O destin... destin !
CURIUS
lui tend de nouveau le poignard.
Plonge-le dans mon cœur !
CATILINA
le regarde tranquillement.
Tu n’étais qu’un instrument. Tu as bien fait... CURIUS
O, fais moi expier mon crime de ma vie ! CATILINA
Je t’ai pardonné.
S’en allant.
Il n’y a plus qu’un seul
choix, ami !
CURIUS
se lève d'un bond
Oui, la fuite ?
Non, la mort héroïque !
Il disparaît dans la forêt,
CURIUS
C’est en vain ! La défaite l’attend.
Ah, cette douceur est un châtiment terrible !
Je le suis ceci ne me sera pas refusé : — de mourir en combattant près du héros !
Il sort rapidement.
Lentulus , avec deux gladiateurs, entre en se glissant entre les arbres.
LENTULUS
à voix basse.
Quelqu’un parlait ici...