PREMIER GLADIATEUR
effrayé .
C’est lui !
SECOND GLADIATEUR
reculant.
Catilina ! Non, contre lui je ne tire pas l’épée. Fuyons !
Les deux gladiateurs s’enfuient.
LENTULUS
Tombe donc de ma main !
Ils se battent ; Catilina fait tomber F épée de la main de Lentulus ; celui-ci veut fuir, mais Catilina le tient fortement .
CATILINA Traître ! Assassin !
LENTULUS
suppliant.
Grâce, Catilina !
CATILINA
Je vois ton projet écrit sur ton front.
Tu voulais m’assassiner, et toi-même te mettre à la tête de mes amis. C’était bien cela !
LENTULUS
C’était bien cela, Catilina !
CATILINA
le regarde avec un mépris dissimulé .
Eh bien,
si tu aimes le pouvoir... ainsi soit fait !
LENTULUS
Explique toi... que veux-tu dire ?
CATILINA
J’abdique ;
tu commanderas l’armée à ma place...
LENTULUS
stupéfait.
Tu le veux ?
CATILINA
Je veux. Mais sois bien préparé à tout ; car sache,... notre entreprise est dévoilée ; tous nos projets sont connus du Sénat ; son armée nous encerne...
Que dis-tu là ?
CATILINA
Je vais maintenant rassembler nos amis.
Viens avec moi, et présente-toi comme leur chef ; je me retirerai.
LENTULUS
le retient .
Non, attends, Catilina !
CATILINA
Ton temps est précieux ; avant le point du jour tu peux craindre une attaque...
LENTULUS
inquiet .
Ecoute, mon ami !
Tu plaisantes, sans doute ? 11 n’est pas possible...
CATILINA
Nos projets sont livrés, comme je t’ai dit.
Montre aujourd’hui ta valeur et ton mérite.
LENTULUS
Livrés ? Malheur à nous tous, alors !
sourit avec mépris .
Misérable lâche !
Tu trembles ;... et c’est toi qui veux me renverser ; tu te crois appelé à un poste de chef?
Pardonne-moi, Catilina !
CATILINA
Sauve-toi
en fuyant au plus vite, s’il en est temps encore.
LENTULUS
Ah, tu permets ?...
CATILINA
Croyais-tu que je pourrais sérieusement abandonner ce poste à l’heure du danger ? Tu me connais mal.
LENTULUS
O, Catilina !
CATILINA
froidement .
Profite de l’instant.
Cherche à te sauver ;... moi, je saurai mourir.
il se détourne de lui.
LENTULUS
à part.
Je te remercie de cette grande nouvelle, — et je m’en servirai pour mon intérêt.
11 est fort heureux que je connaisse cette région ; j’irai vers l’armée ennemie, et l’amènerai ici par des raccourcis,
pour sa ruine et ma propre fortune...
Sache-le, le serpent que, hautain, tu piétines dans la poussière, a encore son aiguillon !
Il sort.
CATILINA
après un silence .
Voilà sur quelle fidélité je me fondais !
Ils me trahissent, l’un après l’autre. O Dieux !
Ce n’est que trahison et lâcheté
qui germent dans ces tièdes âmes d’esclaves,
O fou que je suis, avec mes projets !
Je veux écraser ce nid de hiboux, Rome,... et Rome, depuis longtemps, n’est que décombres.
On entend un bruit d'armes qui s'approche ; il écoute .
Les voici ! Il y a encore des intrépides tout de même, parmi eux. Quel éclat a le bruit de l’acier! Quelle gaieté dans le cliquetis des boucliers !
Cela rallume en moi le feu éteint ;
l’instant suprême est proche,... la grande heure
qui dissipe tous doutes. Je salue cette heure !
ManlitiSy Gabinius7 Statilius et une foule d'autres conjurés viennent par la foret.
MANLIUS
Catilina, tu as ici tes amis ; j’ai donné l’alarme au camp, selon ton ordre...
CATILINA
Tu leur as dit...?
MANLIUS Ils connaissent notre situation.
STATILIUS
Nous la connaissons, et nous te suivrons l’épée en main pour combattre à la vie, à la mort.
Je vous remercie, braves frères d’armes !
Mais n’espérez pas que le choix vous reste
entre vie et mort rien qu’entre la mort
dans une lutte héroïque contre des forces écrasantes
et la mort dans les tortures, lorsque, férocement
nous serons traqués comme des bêtes, tel est le choix.
Que préférez vous ? Par la fuite risquer
une vie misérable un court moment encore,...
ou hardiment comme vos fiers ancêtres
tomber en combattant l’épée à la main ?
GABINIUS
Voilà notre choix !
VOIX NOMBREUSES
Conduis nous à la mort !
CATILINA
Eh bien, en route ! Cette mort nous voue à la belle vie de l’immortalité.
Notre chute, notre nom, jusqu’aux temps reculés seront cités bien haut avec fierté...
crie derrière lui, entre les arbres.
...ou effroi !
QUELQUES VOIX Ah, voyez,... une femme...!
CATILINA
saisi.
Furia ! Toi, ici ?
Qu’y viens-tu faire ?
FURIA
Il faut que je te mène
au but.
CATILINA
Vraiment... Où est mon but ? Parle !
FURIA
Chacun cherche le but par sa propre voie.
Tu cherches le tien dans une lutte sans espoir ; et la lutte entraîne ruine et mort.
CATILINA
Mais aussi honneur et renom éternel !
Va, femme ! Cet instant est glorieux et beau ; mon cœur est sourd à tes cris discordants.
Aurélia se montre à Ventrée de la tente.
AURELIA
Elle s'arrête , craintive , a la vue de tant de monde.
Mon Catilina!...
Oh, Aurélia !
AURELIA
Qu’est-ce qui se passe ? Ce bruit dans le camp... Qu’y a-t-il ?
CATILINA
Comment ai-je pu t’oublier?
Qu’adviendra-t-il de toi... ?
FURIA
murmure , railleuse , sans être remarquée d' Aurélia.
Hésites-tu
déjà dans tes hauts desseins, Catilina?
Est-ce là ton courage ?
CATILINA
avec emportement.
Non, par les dieux de l’enfer !
AURELIA s'approche .
Oh, parle, mon aimé ; ne me tourmente plus... FURIA
a voix basse , derrière lui.
Fuis avec ta femme... tandis que tes amis mourront!
Ne tarde plus ; conduis-nous dans la plaine...
CATILINA
Oh, quel choix ! Mais non... il n’y a pas à choisir;., il faut que j’aille au but,... je ne peux restera mi-chemin
Il crie .
Eh bien, suivez-moi dans la plaine !
AURELIA
se jette dans ses bras .
Catilina...
ne me quitte pas,... ou prends moi avec toi !
CATILINA
Non, reste, Aurélia !
FURIA
comme précédemment.
Prends-la avec toi !
Ta mort sera digne de ta vie, de ton nom,
Si tu es frappé... dans les bras d’une femme.
CATILINA
repousse Aurélia .
Va-t-en, toi qui veux me voler ma gloire...
Parmi les hommes me frappera la mort. J’ai une vie à expier et un nom à laver...
Bien, cela, c’est bien, mon frère Catilina ! CATILINA
De mon âme j’arrache tout ce qui me lie à mon passé, et à ses rêves vains !
Tout ce qui est derrière moi est comme si jamais je ne l’avais vécu...
AURELIA
Oh, ne me repousse pas!
Par tout mon amour,... je t’en conjure,...
Ne nous séparons pas, Catilina!
CATILINA
Tais-toi !
Mon cœur est mort, mon regard aveugle à l’amour.
De la fantasmagorie de la vie je détourne les yeux, et ne regarde plus que la grande étoile blême au ciel de la renommée !
AURELIA
Dieux propices!
Sans force , elle s'appuie contre l'arbre devant la tente .
aux hommes .
Maintenant, partons !
MANLIUS
On entend un bruit d’armes !
PLUSIEURS VOIX Ils approchent !
CATILINA
Bien ! Hardis à leur rencontre !
Longue fut notre nuit d’opprobre ; bientôt luira l’aube...
Trempons-nous dans la rouge nuée d’aurore du combat! Venez ! Sous le glaive romain, avec une vertu romaine, les derniers Romains vont rouler dans leur sang !
Ils sortent en hâte h travers la forêt; on entend le bruit d'un combat du coté du camp .
FURIA
Il est parti. J’ai donc atteint le but de ma vie.
Le soleil, à son premier regard sur la plaine, le verra
froid et raide.
AURELIA
a part .
En son cœur irrité l’amour n’aurait plus place ? Etait-ce un rêve ? Non, lui-même, dans sa colère, l’a dit.
FURIA
L’épée bruit ; Catilina déjà penche sur sa tombe ; bientôt, ombre muette, il se hâtera vers le pays des morts.
AURELIA
saisie .
Ah, qui es-tu, sinistre voix, qui résonnes ici, telle un hibou lançant du tronc de l’arbre ses présages ! Es-tu des mornes régions des ombres remontée pour conduire Catilina dans ton lugubre séjour ?
FURIA
Mon pays est le but du voyage, et sa route a passé par la boue et la fange de la vie...
Rien qu’un instant !
Libre et noble était son cœur, forte et bonne son âme, avant que ne l’enlaçat la serpentaire empoisonnée.
FURIA
Fraîche et verte s’étalait aussi la feuille du platane, avant qu’étouffât son tronc sous les plantes parasites.
AURELIA
Tu viens de trahir ton origine ! L’éclat de cette voix a souvent fait écho sur les lèvres de Catilina.
Tu es le serpent qui m’empoisonna le fruit de la vie, le serpent qui ferma son cœur à toute ma tendresse. Dans les rêves de mes nuits de veille je t’ai connue, je te vois placée comme une menace entre lui et moi. Auprès de mon époux aimé, joyeuse, j’aspirais à une vie tranquille, abritée, à un état de repos ; dans son cœur las je cultivais une planche de simples, dont je choyais la parure la plus belle : notre amour. Ah, ta main haineuse en a extirpé jusqu’à la racine, et la plante gît par terre, naguère si luxuriante !
FURIA
Sotte ; tu veux diriger les pas de Catilina ?
Ne vois-tu pas que son cœur jamais ne fut tout à toi ? Crois-tu que tes fleurs peuvent s’épanouir en un tel sol ? Sous le pâle soleil printanier ne poussent que violettes, plus somptueuse est la jusquiame sous le toit nuageux ; et longtemps son âme fut un jour d’automne voilé.
Tout est perdu pour toi ! Bientôt s'éteindra l'étincelle, victime de la vengeance, il est dans les bras de la mort.
AURELIA
avec une ardeur croissante .
Non, par tous les dieux de lumière, cela ne sera pas ! Mes larmes jusqu'à son cœur me conduiront encore. Si je le trouve pâle et sanglant après la bataille, j’entourerai de mes bras sa poitrine froide, j’insufflerai tout mon amour à ses lèvres muettes, j’adoucirai sa souffrance, le consolerai, l’apaiserai. Messagère de vengeance, je t’arracherai ta victime, je l’attacherai aux pays de lumière par un lien d’amour; quand son cœur s’arrêtera, et son œil s’éteindra, nous quitterons la vie ensemble, étroitement enlacés. Accordez-moi, dieux bienfaisants, pour ce que j’ai
souffert,
auprès de mon époux la grande, douce paix du tombeau.
Elle sort .
FURIA
la suit des yeux.
Va le chercher, aveugle;... je ne crains rien : je tiens dans mes mains la victoire certaine
Le bruit du combat grandit ; fracas où se mêlent les cris des mourants et le choc des armes.
Est il déjà blessé? Vit-il encore ?
Oh, le beau moment ! La lune, qui descend, se cache derrière d’épais nuages d’orage.
La nuit s’obscurcit de nouveau, un instant avant le lever du jour;... et, le jour venu,
tout sera fini. Il périt dans les ténèbres, comme il vécut dans les ténèbres. Beau moment !
Elle écoute.
Le bruit s’éloigne, souffle d’un orage d'automne dont la voix se perd dans les lointains ; les lourdes légions laissent la plaine vide.
Indéfiniment, piétinant les morts,
elles s’écoulent comme des flots courroucés...
J’entends plaintes et gémissements là-bas,... dernière chanson par laquelle ils se bercent pour s’endormir ensemble, tous ces frères blêmes...
Le hibou s’en met aussi. 11 leur souhaite la bienvenue au royaume des ombres mornes.
Après un silence.
Quel calme. Silence. Le voici donc à moi,... à moi seule, et à moi pour toujours.
Nous pouvons aller ensemble au fleuve d’oubli, et, par-delà le fleuve, où jamais aube ne point.
Mais je veux d’abord chercher là-bas son corps, je veux rassasier ma vue des beaux traits haïs de son visage, avant que ne le gâtent le soleil qui se lève, et les corbeaux qui attendent.
Elle va pour sortir , mais s'arrête court , puis recule .
Qu’est cela ? Qu’est-ce qui se glisse par ici ? N’est-ce que les vapeurs du marais, épaissies à la fraîcheur du matin, et qui prennent corps ?
Cela s’approche.... L’ombre de Catilina !
Son fantôme.., ! Je peux voir ses yeux vitreux,
son bouclier fendu, son épée sans lame ; je vois l’homme mort tout entier ; sauf... étrange,... la blessure mortelle, je ne la vois pas.
Catilina vient par la forêt , pale et défait, la tête penchée , les yeux hagards .
a lui-même.
“ Tu tomberas de la propre main, mais un autre portera le coup. ”
Tel fut son présage. Maintenant je suis vaincu,... pas un ne m’a touché. Qui devine l’énigme ?
FURIA
Salut au retour du combat, Catilina !
CATILINA
Ah, qui es-tu ?
FURIA
Je suis l’ombre d’une ombre.
CATILINA
C’est toi, Furia ! Tu me salues ?
FURIA
Bienvenu en notre demeure ! Nous pouvons aller ensemble vers Charon... deux fantômes.
Mais d’abord... reçois la couronne de victoire.
Elle cueille quelques fleurs , qu'elle tresse en couronne pendant les répliques suivantes .
Que fais-tu là ?
Je veux orner ton front.
Mais pourquoi es-tu venu seul ici ?
L’ombre d’un chef doit être accompagnée de milliers de morts. Où sont tes amis ?
CATILINA
Ils dorment, Furia !
FURIA
Ils dorment encore ?
CATILINA
Ils dorment encore,... et dormiront longtemps. Ils dorment tous. Glisse-toi dans la forêt ; regarde vers la plaine,... chut ; ne les dérange pas I tu les trouveras là en longues rangées.
Ils se sont endormis au chant des épées ; endormis,... sans se réveiller, comme moi, lorsque le chant se perdait au loin.
Tu m’appelais un fantôme. Oui, je suis mon propre fantôme. Mais ne va pas croire que leur sommeil soit tellement tranquille et sans rêves. Oh, ne le crois pas !
FURIA
Que rêvent tes amis ?
Parle !
Je vais te le dire,...
Je marchais à leur tête, désespéré.
J’ai cherché la mort au fil de l’épée.
A droite, à gauche, tous succombaient ;
Statilius tomba,... Gabinius, Manlius ; mon Curius, tué en couvrant ma poitrine ; tous tombèrent sous l’acier des épées romaines,... de ces épées qui n’épargnaient que moi.
Oui, les armes de Rome épargnaient Catilina.
Ma lame brisée, debout, tout étourdi, je ne perçus rien, tant que les vagues du combat me submergèrent. Je me ressaisis seulement quand tout fut calme autour de moi, je regardai, et vis le champ comme une mer... loin derrière moi Combien de temps restai-je là ? Tout ce que je sais,, c’est que j’étais seul au milieu de mes morts.
Mais ils étaient vivants, ces yeux vitreux ;
aux coins des bouches se formaient des sourires ;
et regards et sourires s’adressaient à moi,
qui étais seul debout parmi les cadavres,...
à moi qui avais lutté pour eux et pour Rome,...
à moi qui restais, méprisé, épargné
par l’épée de Rome.... Alors mourut Catilina.
FURIA
Fausse interprétation des rêves de tes morts ; fausse interprétation de ce qui t’a tué.
De leurs sourires et regards ils t’invitaient à dormir, comme eux-mêmes...
CATILINA
Si je pouvais !
FURIA
Aie confiance,... fantôme de qui fut un héros ; Theure du repos est proche. Viens ; courbe la tête ;... je vais te parer de la couronne de victoire.
Elle la lui tend.
CATILINA
Fiv.. qu’est cela ? Une couronne de pavots... ! FURIA
avec une gaieté exaltée .
Eh bien...
les pavots ne sont-ils pas beaux ? Ils brilleront sur ton front comme une bandelette de sang.
CATILINA
Jette la couronne ! Je déteste ce rouge.
FURIA
rit a haute voix.
Tu préfères les couleurs pâles, éteintes?
Bien ! J’irai chercher la couronne de joncs verts qu’en ses boucles mouillées Silvia portait lorsque son corps flottait vers la bouche du Tibre.
Ah, quelles visions !
FURIA
Ou t’apporterai -je des chardons, pris sur les places de Rome, avec des taches brunes du sang des citoyens par toi versé à flots, mon Catilina ?
CATILINA
Arrête !
FURIA
Ou une couronne de feuillage du chêne, auprès de la maison de ma mère, flétri, depuis qu’une jeune femme souillée, à grand cris, affolée, s’est jetée au fleuve ?
CATILINA
Assouvis sur moi toutes les vengeances en une fois... !
FURIA
Je suis ton propre regard, ta propre mémoire et ta sentence même.
CATILINA
Mais pourquoi maintenant... ?
Près du but
le voyageur las contemple le chemin parcouru.
Oh, mais suis-je près du but ? Est-ce là le but ? Je ne suis pas vivant... et pas enterré.
Où est le but ?
FURIA
Près,... pour peu que tu le veuilles.
CATILINA
Je n’ai plus de volonté ; ma volonté est morte lorsqu’à failli tout ce que je voulais naguère.
Battant V air des mains .
Arrière, loin de moi, ô ombres blêmes ! Qu’exigez vous de moi, hommes et femmes ?
Je ne peux vous donner... ! Oh, cette foule !...
FURIA
Ton ombre est encore attachée à la terre. Déchire le tissu de ces mille fils !
Viens, laisse moi poser la couronne sur la tête c’est un puissant remède, elle fait oublier ; elle t’apaisera ; elle tue le souvenir.
d'une voix blanche.
Elle tue le souvenir ? Dois-je te croire ?
Serre donc ta couronne de poison sur mon front.
FURIA
pose la couronne sur sa tête.
Voilà ta parure. Ainsi tu te présenteras au prince des ténèbres, mon Catilina !
ŒUVRES DE GRIMSTAD CATILINA
Viens, partons ! J’aspire à descendre vers lui... vers le pays de toutes les ombres, ma demeure.
Allons y ensemble !... Qu’est-ce qui m’enchaîne ?
Quoi donc arrête mes pas ? Je sens derrière moi sur la voûte du ciel une étoile voilée ;... elle me retient au pays de la vie ; elle m’attire, comme la lune attire la mer.
FURIA
Viens ; viens !
CATILINA
Elle me fait signe, et scintille.
Je ne peux t’accompagner si cette lumière n’est tout à fait éteinte ou cachée par les nuages...
Je le vois maintenant ! Ce n’est pas une étoile ; non, c’est un cœur, un cœur chaud et qui bat ; il m’attache ; il m’enchaîne et m’attire, comme l’étoile du soir attire l’œil de l’enfant.
FURIA
Arrête le battement de ce cœur !
CATILINA
Que veux-tu dire
FURIA
Tu as ton poignard à la ceinture. Un seul coup,, l’étoile est éteinte, et ce cœur est brisé, qui s’interpose, hostile, entre nous.
J’éteindrais...? Le poignard est bien affilé...
Avec un cru
Aurélia ! Aurélia, où es-tu ?
Oh, que n’es-tu là !... Non, non,... je ne veux pas te voir! Pourtant... il me semble que tout serait bien, que le calme viendrait, si je pouvais poser ma tête sur ta poitrine, et... regretter !
FURIA
Que regretterais-tu ?
CATILINA
Tout ce que j’ai fait !
D’avoir existé et d’avoir vécu.
Regrets tardifs. Au point où tu es parvenu, nul chemin ne rebrousse... Essaye, insensé ! Maintenant, je rentre. Pose donc ta tête sur sa poitrine, et vois si tu y trouves le calme que cherche ton âme fatiguée.
Avec un fureur croissante .
Ils vont se lever, les milliers de morts ; des femmes séduites se joindront à eux ; et tous ensemble ils te réclameront la vie, le sang, l’honneur que tu leur pris.
Epouvanté, tu fuiras dans la nuit,...
tu fuiras par la terre de rive en rive,
tel Actéon poursuivi par la meute,...
ombre, poursuivie par les milliers d’ombres !
CATILINA
Je le vois, Furia ! Je suis un banni.
Je suis désormais sans abri sous le ciel !
Je t’accompagnerai au pays des ombres le lien qui m’attache, je le couperai.
FURIA
Pourquoi joues-tu avec ton poignard !
CATILINA
Elle mourra.
Eclair et tonnerre .
FURIA
Ton dessein transporte d’allégresse les dieux !... Vois, Catilina,... ton épouse arrive.
Aureüa entre , cherchant , inquiète , par la foret .
AURELIA
Où le trouverai-je ? Où peut- il être allé !
Il n’est pas parmi les morts...
Elle r aperçoit.
mon Catilina !
Ciel
Elle court a lui.
CATILINA
égaré.
Ne prononce pas ce nom !
AURELIA
Tu vis ! Oui ...
Elle veut se jeter dans ses bras.
CATILINA
l'écartant.
Va- t-en ! Je ne suis pas vivant AURELIA
Oh, écoute, aimé !...
CATILINA
Tais-toi ; je n’écoute pas !
Je te hais ! Je vois ta ruse odieuse ;
tu veux m’enchaîner à l’horreur de vivre à demi.
Ne me fixe pas ! Ton regard me torture, il me perce l’âme comme un poignard !
Ah, le poignard, le poignard ! Meurs ! Ferme les yeux...
Il tire son poignard et lui saisit le bras .
AURELIA
Pitié, dieux cléments, pour lui et pour moi !
CATILINA
Ferme les yeux ; ferme-les, je te dis ils reflètent les étoiles et le ciel de l’aurore...
Je veux éteindre l’étoile du ciel matinal!
Nouveau coup de tonnerre .
Ton sang ! Voici que les dieux de la vie crient leur adieu à toi et à Catilina !
U lève le poignard sur sa poitrine ; elle fuit dans la tente ; il la poursuit.
FURIA
écoutant .
Elle étend vers lui ses mains suppliantes.
Elle prie pour sa vie. Lui, n’écoute rien.
Il la frappe !... Elle est tombée dans son sang.
Catilina , le poignard a la main,hort de la tente a pas lents.
CATILINA
Me voici libre. Bientôt je ne serai plus rien.
Déjà mon âme s’enfonce aux brumes de l’oubli ; je ne vois et n’entends que confusément, comme sous des eaux agitées. Sais-tu bien ce que j’ai tué avec ce petit poignard ?
Pas seulement elle,... mais tous les cœurs terrestres,... tout ce qui vit, tout ce qui pousse et verdoie ;... j’ai éteint toutes les étoiles, et la lune, et le feu du soleil. Tu vois,... il ne vient pas ; jamais plus il ne viendra ; il est éteint.
La vaste terre toute entière est désormais transformée en une immense et froide tombe à la voûte gris de plomb,... et sous cette voûte il y a toi et moi, sans lumière ni ténèbres, sans vie ni mort, — deux ombres sans repos.
Nous sommes près du but, Catilina !
CATILINA
Non ;
un pas encore... avant que je sois au but.
Délivre moi de mon fardeau ! Ne vois-tu pas que je porte le cadavre de Catilina ?
Un épieu dans le cadavre de Catilina !
Il lui montre le poignard .
Délivre moi, Furia ! Prends cet épieu il a percé l’œil de l’étoile du matin prends,... prends-le, et plante-le dans le cadavre, qui perdra son pouvoir,... et je serai libre.
FURIA
saisit le poignard .
Que ce soit, ô âme qu’en haine j’ai aimée !
Secoue ta poussière, et viens avec moi à l’oubli !
Elle enfonce pi'ofondêment le poignard dans sa poitrine ; U s'affaisse au pied d'un arbre.
CATILINA
après un silence , revient à lui , porte la main a son front, et dit d'un ton las :
Ah, maintenant je comprends ton présage, esprit
mystérieux !
Je tombe à demi par ma main, à demi par une autre ! Nemesis a fait son œuvre. Cachez-moi, ténèbres de la
mort !
Sombre Styx, soulève hautes tes vagues et gonfle-toi ! Fais moi passer ; ne coule pas la barque ; porte la vite vers le royaume du prince taciturne, demeure de toutes
les ombres.
11 y a deux chemins là-bas ; sans rien dire je prendrai par la gauche...
AURELIA
de la tente , pale et chancelante , la poitrine en sang. .
... non, à droite ! Vers les Champs-Elyséens !
CATILINA
saisi .
Oh, que cette claire vision me remplit d’horreur ! C’est elle-même ! Aurélia,... dis-moi... est-ce que tu vis ?
AURELIA
s1 agenouille devant lui.
Oui, je vis pour apaiser l’océan de tes souffrances,... pour appuyer mon sein contre ta poitrine et mourir.
Oh, tu vis !
AURELIA
Défaillante, j’étais comme entourée d’un voile ; mais de mes yeux las, je t’ai suivi ; j’ai tout entendu,... et mon amour m’a rendu la force d’une épouse ;... l’un contre l’autre, mon Catilina, nous irons à notre
tombe !
CATILINA
Oh, combien volontiers ! Mais vain est ton espoir
joyeux.
Il faut nous séparer. Je dois suivre l’appel sourd de la
vengeance.
Tu peux, légère et libérée, te hâter vers la lumière et
la paix ;
Je dois traverser le fleuve d’oubli, plonger dans les
ténèbres.
Le jour point au fond.
AURELIA
elle indique le coté d' ou vient une lumière croissante .
Non ; car l’amour détruit l’effroi de la mort et sa
nuit.
Vois-tu, la nuée d’orage s’éloigne, l’étoile du matin pâlit.
Elle étend les mains .
La lumière triomphe! Vois, le jour vient, clair et chaud ! Suis-moi, Catilina ! Déjà la mort me saisit.
Elle s'affaisse sur lui.
CATILINA
la presse contre lui , et dit avec sa dernière force :
Oh, exquis! Je me rappelle en détail mon rêve oublié, ténèbres de la voûte dissipées par un flot de rayons, voix d’enfants saluant de leurs chansons le jour nouveau. Ah, mon regard s’obscurcit et mon bras est faible ; mais dans mon cœur il fait plus clair qu’il n’avait jamais
fait,
je vois nettement devant moi tout mon fougueux passé. Oui, ma vie a été une nuit de tempête et d’éclairs ; mais c’est par une aube couleur de roses que je meurs.
Il se penche sur elle .
Tu as chassé les ténèbres de l’âme ; ô quiétude !
Vois, je te suis aux demeures de lumière et de paix !
Il arrache vivement le poignard de sa poitrine , et dit d'une voix mourante :
Les douces puissances du matin regardent, bienveillantes ; tu as vaincu l’esprit de la nuit par ton amour !
Pendant la dernière scène , Furia s'est éloignée de plus en plus vers le fond \ oh elle disparait entre les arbres . La tète de Catilina s'incline sur la poitrine d' Aurélia ; ils meurent.