LA PREMIÈRE ÉDITION DE “ CATILINA
La traduction précédente a été faite sur la seconde édition de Catilina , publiée par Ibsen en 1875, soit vingt-cinq ans après la première, avec l’idée de fêter ainsi le jubilé de sa première publication* Dans l’intervalle, la langue norvégienne s’était très sensiblement modifiée : à certains temps de verbes, surtout de verbes auxiliaires, une syllabe avait disparu, l’orthographe de certains mots fréquents était changée, avec le même effet, ou, parfois, l’effet inverse ; d’autres mots, plus spécifiquement danois, auraient détonné, en 1875, tandis qu’ils paraissaient naturels, en 1850, dans la langue écrite norvégienne. Pour ces raisons, une réédition du Catilina de 1850 sans révision se serait présentée comme une curiosité d’histoire littéraire.
C’est d’ailleurs bien ainsi que, modeste, Ibsen invite ses lecteurs à considérer cette oeuvre de jeunesse (V. la préface à la seconde édition, p. 19 1) ; mais pour lui, la curiosité consiste uniquement à constater que les mêmes problèmes qui le préoccupaient dès sa vingtième année lui ont aussi suggéré les œuvres de sa maturité.
Se rappelant que, contrairement à son constant usage ultérieur, il avait fait imprimer Catilina sur une copie (faite par son ami Chr. Due) de son premier et unique brouillon, il a tenu, en 1875, à offrir au public une œuvre plus soignée dans la forme. Il a été ainsi amené à rajeunir la langue de Catilina , et la rapidité de transformation de la langue norvégienne l’a conduit à un remaniement du texte primitif plus profond qu’il ne l’avait d’abord voulu.
Il s’est bien gardé toutefois, — et il ne l’aurait sans doute pas pu sans écrire une œuvre entièrement nouvelle — de toucher au drame,
ou même à l’ordre des répliques. Il a voulu seulement en polir les vers, un par un. Si l’on prend, par exemple, le premier monologue de Catilina, qui compte 28 vers, on trouve que seize de ces vers sont restés les mêmes, et que dans les douze autres les changements consistent, par exemple, en ce que “ une secrète pensée ” est devenu “ un secret désir”, etc. On conçoit que l’étude de modifications aussi insignifiantes est d’un intérêt médiocre, et surtout très spécial. Et même quand il arrive, parfois, que de tels changements de mots impliquent une certaine déviation, curieuse à observer, du sens primitif, il serait parfaitement absurde de prétendre, par une double traduction, donner l’idée de ces variantes. On ne trouvera donc ici que les passages où Ibsen, s’écartant de la règle qu’il s’était évidemment d’abord posée, a remanié davantage le texte primitif.
A mesure qu’Ibsen avançait dans son travail, il s’est produit très naturellement ceci, qu’il s’est laissé progressivement entraîner à refaire un plus grand nombre de vers, et même à en condenser plusieurs en un seul ou à en ajouter. J’ai cherché dans ce qui suit à mettre le lecteur à même de se rendre compte, autant que cela est possible dans une traduction, des différences entre les deux éditions.
L’effet de la révision de 1875 a été de donner plus d’aisance aux vers et plus de vigueur à l’expression. En 1849, Ibsen avait composé très vite son drame, sa grande facilité à écrire les vers n’était pas développée encore, et l’on trouve, dans le premier Catilina , bien des vers laborieux, même des vers faux ; et d’autre part il a recherché parfois de fausses élégances, pratiqué notamment des inversions peu naturelles. Tout cela, bien entendu, a disparu dans la seconde édition, où les vers sont corrects, harmonieux même, et d’une langue plus souple. Par contre, la vigueur d’expression y est obtenue quelquefois par un choix de mots ou d’expressions rares, ou du moins trop riches, et dans cette œuvre qui reste, malgré les corrections, une œuvre de jeunesse à bien des égards naïve et gauche, cela cause, par moments, une impression de factice.