ACTE IV
(Mêmes pièces chez les Tesman. C’est le soir. Le salon est dans l’obscurité. La pièce du fond est éclairée par la lampe suspendue au-dessus de la table. Les portières de la porte vitrée sont fermées.)
HEDDA, vêtue de noiry arpente le salon sombre. Puis elle entre dans la pièce du fond et se dirige à gauche. On entend quelques accords au piano . Puis elle reparaît et entre dans le salon.
BERTE vient de la droite et traverse la pièce du fond avec une lampe allumée quelle place sur la table située dans le salon , devant le canapé d'angle. Ses yeux ont pleuré , et elle porte un nœud noir à son bonnet. Elle sort sans bruit , avec précaution , par la droite. HEDDA se dirige vers la porte vitrée , écarte légèrement la portière et regarde dans la nuit. Peu après arrive MADEMOISELLE TESMAN, en deuil , avec chapeau et voile , par le vestibule. Hedda va à sa rencontre et lui tend la main.
MADEMOISELLE TESMAN
Oui, Hedda, je viens en couleur de deuil. Car ma pauvre sœur a fini par s’en aller.
HEDDA
Je le sais déjà, comme vous voyez. Tesman m’a envoyé une carte.
MADEMOISELLE TESMAN
Oui, il me l’avait promis. Mais il m’a semblé quand même
HEDDA GABLER, ACTE IV
qu'à Hedda,... ici, dans la maison de la vie,... je devais annoncer la mort moi-même.
HEDDA
C’était très aimable de votre part.
MADEMOISELLE TESMAN
Oh ! Rina n’aurait pas dû s en aller maintenant. La maison de Hedda ne devrait pas porter le deuil en ce moment.
HEDDA, détournant la conversation.
Elle est morte très doucement, mademoiselle Tesman? MADEMOISELLE TESMAN
Oh ! elle est partie d’une façon charmante,.., si paisible. Et quel indicible bonheur qu’elle ait pu voir Jœrgen encore une fois. Et lui ait vraiment fait ses adieux... Il n'est peut-être pas revenu encore?
HEDDA
Non. Il a écrit que je ne devais pas l’attendre si tôt. Mais asseyez-vous.
MADEMOISELLE TESMAN
Non merci, ma chère... ma bonne Hedda. Je voudrais bien. Mais j’ai si peu de temps. Il va falloir l’habiller maintenant, l’arranger le mieux que je pourrai. Je veux qu’elle soit belle pour entrer dans sa tombe.
HEDDA
Puis-je vous aider en quelque chose?
MADEMOISELLE TESMAN
Oh ! ne me parlez pas de cela. Hedda Tesman ne doit
pas y mettre la main. Et y attacher sa pensée, pas davantage. Pas pour le moment, non.
HEDDA
Oh ! la pensée... elle ne se laisse pas diriger...
MADEMOISELLE TESMAN, continuant .
Oui, mon Dieu, ainsi va le monde. Chez moi nous allons coudre le linceul pour Rina. Et ici, on va sans doutebientôt coudre aussi, j 'imagine. Mais ce sera un autre genre d’ouvrage,... Dieu merci!
(Jcergen Tesman entre par la porte du vestibule.)
HEDDA
Ah ! ce n'est pas malheureux que tu arrives enfin.
TESMAN
Et tu es là, tante Julie? Chez Hedda? Pense donc !
MADEMOISELLE TESMAN
J'étais sur le point de m'en aller, mon cher garçon. Eh bien ! as- tu fait tout ce que tu m’as promis?
TESMAN
Non, j'ai vraiment peur d'en avoir oublié la moitié, tu sais. Il faut que je fasse encore un saut chez toi demain. Car aujourd'hui j'ai la tête à l’envers. Je ne peux pas assembler deux idées.
MADEMOISELLE TESMAN
Voyons, mon bon Jcergen, il ne faut pas prendre la chose ainsi.
TESMAN
Non? Et comment, alors, d'après toi?
HEDDA GABLER, ACTE IV
Il faut être heureux dans la tristesse. Heureux de ce qui est arrivé. Comme je le suis.
TESMAN
Ah ! oui, oui. Tu penses à tante Rina, toi.
HEDDA
Vous serez bien isolée, maintenant, mademoiselle Tesman.
MADEMOISELLE TESMAN
Les premiers temps, oui. Mais cela ne durera pas longtemps, j’espère bien. La petite chambre de Rina ne restera pas inoccupée, je pense.
TESMAN
Vraiment? Qui donc y mettras-tu? Hein?
MADEMOISELLE TESMAN
Oh ! on trouve toujours quelque pauvre malade, malheureusement, qui a besoin d’aide et de soins.
HEDDA
Vous vous chargeriez vraiment encore d’une telle croix?
MADEMOISELLE TESMAN
Une croix? Dieu vous pardonne, enfant,... ce n’a pas été une croix pour moi.
HEDDA
Mais il s’agit maintenant d’une personne étrangère, c’est...
Oh ! avec des malades on est bientôt amis. Et j’ai tant besoin d’avoir quelqu’un pour qui vivre, moi aussi. Enfin,
Dieu merci,... une vieille tante trouvera bien à s'employer dans cette maison.
HEDDA
Oh ! ne parlez pas de nous.
TESMAN, agité.
Oui, pense donc, quelle vie délicieuse nous pourrions avoir, tous les trois, si...
HEDDA
Si...?
TESMAN
Oh ! rien. Cela s'arrangera. Espérons-le. Hein? MADEMOISELLE TESMAN
Oui, oui. Vous avez à causer ensemble, tous les deux, à ce que je vois.
(Elle sourit J
Et Hedda a peut-être aussi quelque chose à te dire, Jœrgen. Adieu. Il faut que je rentre auprès de Rina.
(Elle se retourne près de la porte,)
Bon Dieu, comme c'est étrange à penser ! En ce moment Rina est à la fois chez moi et auprès de feu Jochum.
Oui, pense donc, tante Julie. Hein?
(Mlle Tesman sort par la porte du vestibule.) HEDDA, suit Tesman des yeux et V observe froidement .
On dirait que cette mort te va au cœur plus qu’à elle. TESMAN
Oh ! ce n'est pas cette mort seulement. C’est Ejlert pour qui je suis d’une inquiétude... !
HEDDA, vite.
Y a-t-il du nouveau à son sujet?
HEDDA GABLER, ACTE IV
TESMAN
J’aurais voulu courir chez lui cet après-midi et lui dire que son manuscrit est en sûreté.
HEDDA
Eh bien? Tu ne Tas pas rencontré?
TESMAN
Non. Il n’était pas chez lui. Mais ensuite j’ai rencontré madame Elvsted, et elle a dit qu’il était venu ici ce matin de bonne heure.
HEDDA
Oui, aussitôt après que tu es sorti.
Et il paraît qu’il a dit qu’il avait déchiré le manuscrit. Hein?
HEDDA
Oui, il l’affirmait.
TESMAN
Mais, bon Dieu, il était donc tout à fait fou ! Et alors tu n’as sans doute pas osé le lui rendre non plus, Hedda?
HEDDA
Non, il ne l’a pas eu.
TESMAN
Mais tu lui as dit, sans doute, que nous l’avions?
HEDDA
Non.
( Vite.)
Tu l’as dit peut-être à madame Elvsted?
TESMAN
Non, je n’ai pas voulu. Mais à lui, tu aurais dû le dire.
Pense donc, s'il allait, par désespoir, faire un malheur sur lui-même. Donne-moi le manuscrit, Hedda ! Je veux faire un saut chez lui et le lui porter tout de suite. Où as-tu mis le paquet?
HEDDA, froide , immobile , appuyée au fauteuil.
Je ne l’ai plus.
TESMAN
Tu ne Tas plus! Qu'est-ce que tu veux dire par là, au nom du ciel !
HEDDA
Je l'ai brûlé... tout entier.
TESMAN, sursaute , épouvanté.
Brûlé ! Brûlé le manuscrit d’Ejlert !
HEDDA
Ne crie donc pas ainsi. La bonne pourrait t’entendre.
TESMAN
Brûlé! Mais, bon Dieu...! Non, non, non, c’est impossible !
HEDDA
Mais c’est tout de même comme ça.
TESMAN
Mais sais-tu bien ce que tu as fait, Hedda ! C’est un abus d’objet trouvé. Pense donc ! Oui, tu n’as qu’à demander au conseiller Brack, et tu seras fixée.
HEDDA
Le mieux est certainement que tu n’en parles pas,.,, ni au conseiller ni à aucun autre.
TESMAN
Mais comment as-tu pu te laisser aller à cet acte inouï !
HEDDA GABLER, ACTE IV 5I9
Comment une pareille idée a-t-elle pu te venir? Qu’est-ce qui a pu te passer par la tête? Réponds-moi. Hein?
HEDDA, réprime un imperceptible sourire .
Je l’ai fait pour toi, Jœrgen.
TESMAN
Pour moi !
HEDDA
Lorsque tu es rentré ce matin, et que tu as raconté qu’il t’avait donné lecture...
TESMAN
Oui, oui, eh bien?
HEDDA
Tu as avoué que tu étais jaloux de cet ouvrage.
TESMAN
Oh ! mon Dieu, ce n’était pas tellement à la lettre.
HEDDA
Quand même. Je n’ai pu supporter la pensée qu’un autre pourrait te porter ombrage.
TESMAN, avec éclat , entre le doute et la joie.
Hedda!... oh! est-ce vrai, ce que tu dis là!... Mais,... mais... je n’ai jamais vu jusqu’ici ton amour se signaler de cette manière-là. Pense donc !
HEDDA
Eh bien ! il vaut mieux que tu apprennes... qu’à présent je...
( Vivement y s' interrompant.)
Non, non..., tu pourras interroger tante Julie. Elle t’informera.
TESMAN
Oh ! je crois presque te comprendre, Hedda !
(Il joint les mains.)
Non, mon Dieu, dis,... Ce serait possible! Hein?
HEDDA
Ne crie pas ainsi. La bonne peut t’entendre.
TESMAN, riant d’une joie exubérante.
La bonne ! Non. tu es vraiment drôle, toi, Hedda ! La bonne.... mais c'est Berte ! Je vais aller le dire à Berte.
HEDDA, se tord les mains) comme désespérée.
Oh ! je n'en peux plus,... je n'en peux plus de tout cela !
TESMAN
De quoi donc, Hedda? Hein?
HEDDA, froidement , se dominant.
De tout ce... ridicule,... Jœrgen.
TESMAN
Ridicule? Parce que je suis si joyeux. Mais tout de même... Ce n'est peut-être pas la peine que je dise rien à Berte.
HEDDA
Mais si,... pourquoi pas cela encore?
TESMAN
Non, non, plus tard. Mais il faut certainement que tante Julie le sache. Et aussi, que tu te mets à m'appeler Jœrgen ! Pense donc. Oh! tante Julie, ce qu'elle sera contente... contente !
HEDDA
Lorsqu'elle apprendra que j'ai brûlé les papiers d'Ejlert Lœvborg... pour toi?
HEDDA GABLER, ACTE IV
TESMAN
Non, c’est vrai ! L’histoire des papiers, il ne faut pas, naturellement, que personne la connaisse. Mais que tu brûles pour moi, Hedda,... il faut absolument que tante Julie y prenne part. D’ailleurs, je voudrais bien savoir si des choses de ce genre sont habituelles chez les jeunes femmes, dis? Hein?
HEDDA
Cela aussi, c’est une question pour tante Julie, il me semble.
TESMAN
Oui, je le lui demanderai, à l’occasion.
(Il a de nouveau l’air inquiet et grave.)
Non, mais..., non mais, et le manuscrit! Bon Dieu, c’est effrayant à penser, tout de même, pour ce pauvre Ejlert.
(Mme Elvstedj vêtue comme à sa première visite , en chapeau et manteau , entre par la porte du vestibule.)
MADAME ELVSTED, salue rapidement et dit} toute émue.
Oh ! chère Hedda, ne m’en veux pas si je reviens.
HEDDA
Que t’est-il arrivé, Thea?
TESMAN
Est-ce encore au sujet d’Ejlert Lœvborg? Hein?
MADAME ELVSTED
Mais oui,... j’ai si terriblement peur qu’il lui soit arrivé un malheur.
HEDDA, lui saisit le bras .
Oh !... tu crois !
Non, mais, mon Dieu,... d'où peut vous venir une telle idée, madame Elvsted !
MADAME ELVSTED
Oui, car j'ai entendu que l'on parlait de lui à la pension,... au moment même où je suis entrée. Oh ! les bruits les plus incroyables courent sur lui dans la ville aujourd'hui.
TESMAN
Oui, pensez donc, je l'ai entendu dire aussi ! Et pourtant je peux témoigner qu'il est rentré droit chez lui et s'est couché. Pensez donc !
HEDDA
Eh bien !... que disaient-ils, à la pension?
MADAME ELVSTED
Oh ! je n'ai rien pu savoir. Soit qu'ils n'aient rien su de positif, soit que... Ils se sont tus à mon arrivée. Et les questionner, je n'ai pas osé.
TESMAN, agité , piétinant çà et là.
Espérons. . . espérons que vous avez mal entendu, madame Elvsted.
MADAME ELVSTED
Non, non, je suis sûre que c’était de lui que l’on parlait. Et j’ai entendu un mot comme l’hôpital ou...
TESMAN
L’hôpital !
HEDDA
Non,... ce n’est pas possible!
HEDDA GABLER, ACTE IV
MADAME ELVSTED
Oh! j’avais mortellement peur pour lui. Je suis allée chez lui et j’ai demandé de ses nouvelles.
HEDDA
Tu as pu te décider à cela, Thea?
MADAME ELVSTED
Oui, qu’aurais-je pu faire d’autre? Car il me semblait que je ne pouvais plus supporter l’incertitude.
TESMAN
Mais vous ne l’avez sans doute pas rencontré, vous non plus? Hein?
MADAME ELVSTED
Non. Et les gens ne savaient rien sur son compte. Il n’avait pas été chez lui depuis hier après-midi, ont-ils dit.
TESMAN
Hier ! Ils ont pu dire cela, pensez donc !
MADAME ELVSTED
Oh ! ce n’est pas possible autrement, il doit lui être arrivé quelque malheur.
TESMAN
Dis donc, Hedda,... si j’allais en ville pour questionner en différents endroits?
Non, non,... ne te mêle pas de cette affaire.
(Le conseiller Brack , son chapeau à la main , entre par la porte du vestibule , que Berte ouvre , puis ferme derrière lui. Il a une mine grave et salue • en silence.)
TESMAN
Oh ! vous voilà, cher conseiller. Hein?
BRACI
Il me fallait absolument venir chez vous ce soir. TESMAN
Je vois à votre air que vous avez reçu avis de tante Julie.
BRACK
Je l’ai reçu également, en effet.
TESMAN
Est-ce que ce n’est pas triste, dites? Hein?
BRACK
Hé ! mon cher Tesman, ça dépend comment on le prend.
TESMAN, avec un regard incertain.
S’est-il passé quelque chose, peut-être?
Oui, vraiment.
HEDDA, V esprit tendu.
Quelque chose de triste, conseiller Brack?
BRACK
Ça dépend aussi comment on le prend, madame.
MADAME ELVSTED, éclatant malgré elle .
Oh ! il s’agit d’Ejlert Lœvborg.
BRACK, la regarde un instant.
D’où vient à madame cette idée? Madame sait-elle déjà peut-être quelque chose...?
MADAME ELVSTED, troublée.
Non, non, je ne sais rien; mais...
HEDDA GABLER, ACTE IV
TESMAN
Mais, sapristi, parlez donc !
BRACK, hausse les épaules.
Eh bien!... c'est malheureux... Ejlert Lœvborg a été emmené à l'hôpital. Il doit être déjà bien près de mourir.
MADAME ELVSTED, s'écrie.
Ah ! Dieu, ah ! Dieu... !
A l'hôpital ! Et près de mourir !
HEDDA, sans réfléchir.
Si vite fait ... !
MADAME ELVSTED, gémissante.
Et nous qui nous sommes séparés sans nous réconcilier, Hedda !
HEDDA, chuchote.
Mais, Thea,... voyons !
MADAME ELVSTED, sans faire attention à elle .
Il faut que j'aille le trouver! Il faut que je le voie vivant !
BRACK
C'est inutile, madame. On ne laisse personne approcher de lui.
MADAME ELVSTED
Mais dites-moi donc ce qui lui est arrivé ! Que s'est-il passé?
TESMAN
Oui, car il n'aura pas lui-même... ! Hein?
HEDDA
Si, je suis sûre qu'il l'a fait.
Hedda,... comment peux-tu... !
BRACK, qui l’observe constamment.
Vous avez malheureusement très bien deviné, madame Tesman.
MADAME ELVSTED Ah ! c’est effrayant !
TESMAN
Lui-même, donc ! Pense un peu !
HEDDA
Une balle !
BRACK
Encore bien deviné, madame.
MADAME ELVSTED, essaie de se ressaisir.
Quand est-ce arrivé, monsieur le conseiller?
BRACK
Cet après-midi. Entre trois et quatre.
TESMAN
Mais, mon Dieu,... où est-ce qu’il a fait cela?
BRACK, un peu hésitant.
Où? Hé ! mon cher,... il a dû le faire chez lui.
MADAME ELVSTED
Non, ce n’est pas possible. Car j’y ai été entre six et sept.
Eh bien ! autre part, alors. Je ne sais pas au juste. Je sais seulement qu’on l’a trouvé... Il s’était tiré une balle... à travers la poitrine.
HEDDA GABLER, ACTE IV
MADAME ELVSTED
Oh ! c’est affreux à penser ! Qu’il ait pu finir ainsi ! HEDDA, à Brack.
C’était à travers la poitrine?
BRACK
Oui,... comme je l’ai dit.
HEDDA
Donc, pas à la tempe?
BRACK
A travers la poitrine, madame Tesman.
HEDDA
Oui-i,... la poitrine, c’est bien aussi.
BRACK
Vous dites, madame?
HEDDA, évasive.
Oh ! non,... rien.
Et vous dites que la blessure est mortelle? Hein?
BRACK
La blessure est absolument mortelle. Il est probable qu’il est déjà mort.
MADAME ELVSTED
Oui, oui, je le sens ! Il est mort ! Mort ! Oh ! Hedda... ! TESMAN
Mais, dites-moi,... où avez-vous eu tous ces renseignements?
BRACK, bref .
Par un homme de la police. A qui j ’avais à parler.
HEDDA, élevant la voix.
Enfin voilà un acte, pour une fois.
TESMAN, effrayé.
Dieu me garde,... que dis-tu là, Hedda !
HEDDA
Je dis quJil y a de la beauté là dedans.
BRACK
Hm ! madame Tesman...
De la beauté ! Non, pense donc !
MADAME ELVSTED
Oh ! Hedda, comment peux-tu parler de beauté dans une pareille histoire?
HEDDA
Ejlert Lœvborg a su voir où il en était. Il a eu le courage de faire... ce qui était à faire.
MADAME ELVSTED
Non, je ne crois pas que c’est ainsi que cela s’est passé ! Ce qu’il a fait, il l’a fait dans le délire.
TESMAN
Il l’a fait en désespéré !
HEDDA
Non, pas ainsi. J’en suis bien sûre.
MADAME ELVSTED
Mais si ! Dans le délire ! Comme lorsqu’il a déchiré nos cahiers.
HEDDA GABLER, ACTE IV
BRACK, interdit.
Les cahiers? Le manuscrit, vous voulez dire? Il les aurait déchirés?
Oui, cette nuit.
TESMAN, murmure , bas.
Oh ! Hedda, nous ne nous sortirons jamais de là.
BRACK
Hm ! c'est bien étrange.
TESMAN, arpentant le salon.
Dire qu'Ejlert aura quitté le monde ainsi ! Et sans laisser après lui ce qui aurait consacré son nom de manière durable...
MADAME ELVSTED Oh ! si l'on pouvait rétablir le texte !
TESMAN
Oui, pensez donc, si l'on pouvait ! Je ne sais pas ce que je donnerais...
MADAME ELVSTED
C'est peut-être possible, monsieur Tesman.
TESMAN
Que voulez-vous dire?
MADAME ELVSTED, cherche dans la poche de sa robe.
Regardez. J'ai conservé les bouts de papier qu'il avait, lorsqu'il dictait.
HEDDA, fait un pas.
■Ah...!
Vous les avez conservés, madame Elvsted ! Hein?
T. XIV. 34
MADAME ELVSTED
Oui, je les ai là. Je les ai emportés quand je suis partie. Et ils sont restés dans ma poche...
TESMAN
Oh ! laissez-moi voir !
MADAME ELVSTED, lui tend un paquet de petits feuillets.
Mais c’est tellement en désordre. Tout mélangé.
TESMAN
Pensez donc, si nous pouvions nous y reconnaître tout de même! En nous aidant l’un l’autre, peut-être...
MADAME ELVSTED
Oh ! oui, essayons au moins...
TESMAN
Ça marchera! Il faut que ça marche! Je consacre ma vie à cela.
HEDDA
Toi, Jœrgen? Ta vie?
Oui, ou plus exactement, tout le temps dont je puis disposer. Mes propres collections pourront attendre, jusqu’à nouvel ordre. Hedda... tu me comprends? Hein? Je dois cela à la mémoire d’Ejlert.
HEDDA
Peut-être.
TESMAN
Voilà, chère madame Elvsted, nous ferons de notre mieux. Mon Dieu, il ne sert à rien de ressasser indéfiniment ce qui est arrivé. Hein? Il faut que nous retrouvions un esprit assez calme pour...
HEDDA GABLER, ACTE IV
MADAME ELVSTED
Oui, oui, monsieur Tesman, je ferai mon possible.
TESMAN
Eh bien ! venez donc. Nous allons examiner ces notes tout de suite. Où allons-nous nous asseoir? Ici, Non, làbas dans la pièce du fond. Excusez-moi, cher conseiller. Venez avec moi, madame Elvsted.
MADAME ELVSTED
Ah ! Dieu !... si, du moins, cela pouvait se faire !
(Tesman et Mme Elvsted vont dans la pièce du fond. Elle retire son chapeau et son manteau. Ils s'installent tous deux sous la lampe à suspension et s'absorbent dans V examen empressé des papiers . Hedda se dirige vers le poêle et s'assied dans le fauteuil. Un instant après Brack la rejoint.)
HEDDA, à mi-voix.
Oh! conseiller,... quel soulagement il y a dans cette histoire d’Ejlert Lœvborg.
BRACK
Soulagement, madame Hedda? Oui, pour lui, c'est, en effet, un soulagement...
HEDDA
Je parle pour moi. Un soulagement de savoir que vraiment il peut se produire dans le monde un acte de libre courage. Un acte qu’illumine un rayon spontané de beauté.
BRACK, sourit.
Hm!... chère madame Hedda...
HEDDA
Oh ! je sais bien ce que vous direz. Car vous êtes une sorte de spécialiste, vous aussi, tout comme... bon !
BRACK, la regarde fixement,
Ejlert Lœvborg a peut-être été plus pour vous que vous ne vous l’avouez à vous-même. Ou bien est-ce que je me trompe sur ce point?
HEDDA
A des questions pareilles, je ne vous répondrai pas. Je sais seulement qu’Ejlert Lœvborg a eu le courage de vivre la vie selon sa propre humeur. Et ensuite,... le grand acte ! L’acte où il y a de la beauté. Le fait d’avoir eu la force et la volonté de quitter le banquet de la vie... si tôt.
BRACK
Cela me fait de la peine, madame Hedda,... mais je suis obligé de vous enlever une superbe illusion.
HEDDA
Une illusion?
BRACK
Que d’ailleurs vous auriez quand même bientôt abandonnée.
HEDDA
Et quelle est-elle?
BRACK
Il ne s’est pas tué... volontairement.
HEDDA
Pas volontairement !
BRACK
Non. L’histoire d’Ejlert Lœvborg ne s’est pas tout à fait passée comme je l’ai racontée.
HEDDA, l'esprit tendu ,
Vous avez caché quelque chose? Quoi donc?
HEDDA GABLER, ACTE IV
Par égard pour cette pauvre madame Elvsted, j’ai déformé un peu, çà et là.
HEDDA
Où cela?
BRACK
D’abord, il est réellement déjà mort.
HEDDA
A l’hôpital.
BRACK
Oui. Et sans avoir repris connaissance.
HEDDA
Qu’avez-vous caché encore?
BRACK
Ceci, que l’événement n’a pas eu lieu dans sa chambre.
HEDDA
Bah ! cela me paraît assez indifférent.
BRACK
Pas tout à fait. Car, je vais vous dire,.., Ejlert Lœvborg a été trouvé tué d’une balle dans... dans le boudoir de mademoiselle Diana.
HEDDA, veut bondir , mais retombe.
C’est impossible, conseiller Brack ! Il n’a pas pu retourner là aujourd’hui.
Il y a été cet après-midi. Il venait réclamer quelque chose qu’on lui avait pris, disait-il. Il parlait avec égarement d’un enfant qui avait été enlevé...
HEDDA
Ah!... c'est pour cela que...
BRACK
Je me disais que cela pouvait être son manuscrit, peutêtre. Mais j'apprends qu'il l'a détruit lui-même. Alors ce doit être sans doute son calepin.
HEDDA
C'est probable... Et c'est là... c'est donc là qu'on l’a trouvé.
BRACK
Oui, là. Avec, dans sa poche intérieure, un pistolet dont le coup était parti. Il avait été frappé mortellement.
HEDDA
Dans la poitrine,... oui.
BRACK
Non,... dans le bas ventre.
HEDDA, le regarde avec une expression de dégoût.
Encore cela ! Oh ! tout ce qui est ridicule et bas s'étend comme une malédiction sur tout ce que je touche.
BRACK
Il y a encore un petit fait, madame Hedda. Un fait qui rentre aussi dans une catégorie vulgaire.
HEDDA
Qu'est-ce?
BRACK
Le pistolet qu'il avait sur lui...
HEDDA, respirant à peine.
Oui ! Le pistolet !
HEDDA GABLER, ACTE IV
BRACK
Il faut qu'il l'ait volé.
HEDDA, bondit.
Volé ! Ce n’est pas vrai ! Il ne l'a pas volé !
BRACK
Impossible autrement. Il faut qu'il l'ait volé... Chut !
(Tesman et Mme Elvsted se sont levés de la table dans la pièce du fond et entrent dans le salon.)
TESMAN, avec les papiers dans les deux mains.
Dis donc, Hedda,... ça ne m'est presque pas possible de voir là dedans sous la lampe à suspension. Pense donc !
Oui, je pense.
TESMAN
Veux-tu peut-être nous permettre de nous asseoir un peu à ton secrétaire? Hein?
HEDDA
Oui, si tu veux.
(Vite.)
Non, attends ! Laisse-moi d'abord débarrasser.
TESMAN
Oh ! tu n’as pas besoin, Hedda. Il y a grandement la place.
HEDDA
Non, non, laisse-moi débarrasser, je te dis. Je vais porter ceci sur le piano en attendant. Voilà !
(Elle a tiré un objet, recouvert de feuillets de musique, de dessous le rayon de livres , elle ajoute encore des feuillets , et porte le tout à gauche dans la pièce du fond. Tesman pose les bouts de papier
sur le secrétaire et y amène la lampe placée sur la table du coin. Lui et Mme Elvsted s'asseyent et se remettent au travail. Hedda revient.)
HEDDA, en passant derrière le siège de Mme Elvsted , lui tripote les cheveux doucement.
Eh bien ! ma bonne Thea,. .. ça va-t-il, ce monument à la mémoire d'Ejlert Lœvborg?
MADAME ELVSTED, lève les yeux vers elle d'un air découragé .
Oh ! Dieu,... ce sera terriblement difficile de s'y débrouiller. TESMAN
Il faut que ça marche. Pas possible autrement. Et puis, mettre en ordre les papiers des autres,... c'est précisément un travail qui me convient.
(Hedda se dirige vers le poêle et s'assied sur l'un des tabourets. Brack , appuyé contre le fauteuil , la domine.)
HEDDA, chuchote.
Qu'est-ce que vous disiez du pistolet?
BRACK, bas.
Qu'il faut qu'il l'ait volé.
HEDDA
Pourquoi précisément volé?
BRACK
Parce que toute autre explication doit être impossible, madame Hedda.
HEDDA
Vraiment?
BRACK, la regarde.
Ejlert Lœvborg est venu ici ce matin, naturellement. N'est-ce pas?
HEDDA GABLER, ACTE IV
Oui.
HEDDA
BRACK
Avez-vous été seule avec lui?
HEDDA
Oui, un instant.
BRACK
N’avez-vous pas quitté le salon pendant qu’il était là?
HEDDA
Non.
BRACK
Réfléchissez bien. Vous n’êtes pas du tout sortie, pas un instant?
HEDDA
Oui, peut-être un petit instant... dans l’antichambre.
BRACK
Et où aviez-vous votre boîte à pistolets, à ce momentlà?
Je l’avais dans...
BRACK
Eh bien ! madame Hedda?
HEDDA
La boîte se trouvait là, sur le secrétaire.
BRACK
Avez- vous regardé depuis si les deux pistolets y sont?
Non.
HEDDA
BRACK
C'est d'ailleurs inutile. J'ai vu le pistolet que Lœvborg avait eu sur lui. Et je l’ai reconnu tout de suite, pour l’avoir vu hier. Et aussi d'autres fois, déjà.
HEDDA
Vous l'avez, peut-être.
BRACK
Non, c'est la police qui l'a.
HEDDA
Qu'est-ce que la police veut faire de ce pistolet?
Essayer de trouver la trace du propriétaire.
HEDDA
Croyez-vous que l'on puisse la découvrir?
BRACK, s’incline au-dessus d’elle et chuchote.
Non, Hedda Gabier,... pas tant que je me tairai.
HEDDA, le regarde, confuse.
Et si vous ne vous taisez fias,... qu'y aura-t-il?
BRACK, hausse les épaules.
Il y a toujours la ressource de dire que le pistolet a été volé.
HEDDA, d’un ton ferme.
Plutôt mourir !
BRACK
On dit cela. Mais on ne le fait pas.
HEDDA, sans répondre.
Et alors... Le pistolet n’a pas été volé. Et le propriétaire est découvert. Qu’arrive-t-il?
HEDDA GABLER, ACTE IV
BRACK
Oui, Hedda,... alors arrive le scandale.
Le scandale !
BRACK
Oui, le scandale,... dont vous avez si effroyablement peur. Naturellement, il vous faudra comparaître en justice. Vous et mademoiselle Diana. Il faut qu’elle explique comment cela s’est passé. Si c’est un accident ou un meurtre. A-t-il voulu prendre le pistolet dans sa poche pour la menacer? Et le coup est-il alors parti? Ou bien lui a-t-elle arraché le pistolet des mains, T a-t-elle tué, et a-t-elle remis ensuite le pistolet dans sa poche? Ce serait assez dans sa manière, car c’est une rude gaillarde, cette mademoiselle Diana.
HEDDA
Mais toute cette répugnante histoire ne me concerne pas, moi.
BRACK
Non. Mais vous devez répondre à cette question : pourquoi avez-vous donné le pistolet à Ejlert Lœvborg? Et quelles conclusions tirera-t-on du fait que vous le lui avez donné?
HEDDA, baisse la tête.
C’est vrai. Je n’ai pas réfléchi à cela.
BRACK
Bah ! il n’y a aucun danger, tant que je me tais.
HEDDA, lève les yeux sur lui.
Me voilà donc en votre pouvoir, conseiller. Vous êtes mon maître désormais.
BRACK, murmure plus bas.
Très chère Hedda,... croyez-moi,... je n’abuserai pas de la situation.
HEDDA
En votre pouvoir quand même. Soumise à votre volonté. Esclave. Oui, esclave !
(Elle se lève vivement.)
Non,... je ne supporterai pas cette pensée. Jamais.
BRACK, la regarde d’un air légèrement moqueur .
On se résigne, d’habitude, à ce qui est inévitable.
HEDDA, répondant à son regard.
Oui, peut-être.
(Elle se dirige vers le secrétaire.) HEDDA, réprime un sourire et imite l’intonation de Tesman.
Eh bien? Ça réussit-il, Jœrgen? Hein?
TESMAN
Dieu le sait... Ce sera, en tout cas, un travail de bien des mois, ça.
HEDDA, comme ci-dessus.
Non, pense donc !
(Elle passe légèrement ses mains à travers les cheveux de Mme Elvsted.)
Cela ne te paraît pas singulier, Thea? Te voilà maintenant avec Tesman... comme tu étais précédemment avec Ejlert Lœvborg.
MADAME ELVSTED
Oh ! Dieu, si je pouvais inspirer aussi ton mari.
HEDDA
Oh! cela viendra,... avec le temps.
HEDDA GABLER, ACTE IV
TESMAN
Oui, croirais-tu, Hedda,... il me semble vraiment que je commence à éprouver quelque chose de ce genre. Mais va donc retrouver le conseiller.
HEDDA
Est-ce que je peux vous rendre quelque service, à vous deux?
TESMAN
Non, pas le moindre.
(Il tourne la tête.)
Désormais, vous serez bien aimable de tenir compagnie à Hedda, cher conseiller !
BRACK, avec un coup d'œil à Hedda .
Ce sera avec le plus grand plaisir.
HEDDA
Merci. Mais ce soir, je suis fatiguée. Je vais m'étendre un peu là-bas sur le canapé.
TESMAN
Oui, c'est cela, ma chère. Hein?
( Hedda entre dans la pièce du fond et tire les portières derrière elle. Court silence. Soudain on l'entend jouer un fougueux air de danse sur le piano.)
MADAME ELVSTED, se lève en sursaut.
Ho!... qu'est-ce que c'est que ça?
TESMAN, court à l'ouverture de porte .
Mais, ma chère Hedda,... ne joue donc pas de danse ce soir ! Pense donc à tante Rina ! Et à Ejlert aussi !
HEDDA, passe la tête entre les portières .
Et à tante Julie. Et à vous tous... Je vais me tenir tranquille maintenant.
(Elle referme derrière elle.)
TESMAN, au secrétaire.
Ça n’est sûrement pas bon pour elle de nous voir occupés à ce triste travail. Savez-vous, madame Elvsted,... vous allez vous installer chez tante Julie. J’y monterai le soir. Et nous pourrons travailler là. Hein?
MADAME ELVSTED
Oui, ce serait peut-être le mieux...
HEDDA, dans la pièce du fond.
J’entends bien ce que tu dis, Tesman. Mais à quoi est-ce que je passerai mes soirées ici?
TESMAN, feuilletant les papiers.
Oh ! le conseiller Brack sera certainement assez aimable pour venir te voir tout de même.
BRACK, dans le fauteuil , crie gaiement.
Tous les soirs, bien volontiers, madame Tesman ! Nous passerons le temps ensemble très agréablement ici, nous deux !
HEDDA, d'une voix claire et distincte.
Oui, c’est là votre espoir, conseiller? Seul coq dans le
panier...
(On entend un coup tiré. Tesman , Mme Elvsted et Brack sursautent.)
TESMAN
Oh ! voilà qu’elle tripote encore ses pistolets.
( Il écarte les portières et entre en courant. Mme Elvsted également. Hedda est étendue inanimée sur le
HEDDA GABLER, ACTE IV 543
canapé. Confusion , cris. Berte entre , agitée , par la droite.)
TESMAN, crie à Brack.
Elle s'est tuée ! Une balle dans la tempe. Pensez donc I
BRACK, à demi évanoui dans le fauteuil.
Mais, miséricorde,... on ne fait pas de ces choses-là !
T. XIV. — 545
L’illusion croissante chez la dame mariée d’être un personnage important, et par suite la nécessité de se forger une histoire sensationnelle.
Si une figure de femme intéressante intervient dans un roman ou une pièce nouvelle, elle croit que c’est elle qui est dépeinte.
L’entourage masculin la confirme dans cette croyance.
Les deux amies conviennent de se tuer ensemble. Lune des deux réalise le projet. L’autre, qui sent ce qui l’attend, n’a plus le courage. Ici, le revirement...
« Il a une si vilaine façon de marcher quand on le regarde par derrière. »
Elle le déteste parce qu’il a un but, une tâche dans la vie. L’amie en a une aussi, mais n’ose s’y consacrer. Sa vie personnelle traitée littérairement.
A la fin du second acte, le manuscrit abandonné...
L’apologie de « l’être dégradé » pour l’homme civilisé.
Le cheval des pampas et le cheval de course. Boit... mange du paprika. Maison et vêtements. Révolution contre les lois naturelles... mais pas de bêtises, pas avant que la position soit assurée.
La pâle beauté, en apparence froide. Demande beaucoup à la vie et à la joie de vivre.
Lui, qui Y a enfin gagnée, médiocre personnage, mais savant libéral honnête et doué.
PERSONNAGES
Axel Tesman, docteur ès-lettres.
Madame Tesman, sa femme.
Mademoiselle Tesman, sa tante.
Holger Lôvborg.
Madame Rising.
Le manuscrit que perd H. L. a pour objet de montrer que la mission de l'homme est : En avant, vers le porteur de lumière. La vie, avec le fondement social actuel, ne vaut pas la peine d'être vécue. Donc, y échapper par des divagations. Par la boisson, etc... Tesman est la correction. Hedda est la personne blasée. Mme R., l'individu nerveux-hystérique d'aujourd'hui. Brack, le représentant de la conception bourgeoise personnelle.
Puis, H. est éliminé du monde. Et alors, les deux sont assis devant le manuscrit qu'ils ne peuvent comprendre. Et la tante est avec eux. Quelle ironie sur l'effort humain vers le développement et le progrès !
Mais intervient la double nature de Holger. C'est seulement en accomplissant ce qui est bassement bourgeois qu'il peut obtenir place pour sa grande pensée centrale.
La crainte de Mme Rising est que H., bien que « exemplairement rangé », n’est pas normal. Elle ne peut que deviner, non comprendre le fil de sa pensée. Elle rapporte des propos de lui...
On parle de construire, en vue du progrès, des chemins de fer et des routes. Non, non, ce n'est pas cela. Il faut, au lieu de cela, que l'esprit humain puisse en venir à la grande manœuvre. Car il fait fausse route. L'esprit humain s'est fourvoyé.
Holger. — Je suis sorti. Je me suis débauché. Enfin, ça ne fait rien. Mais la police est informée. C'est le principal.
Le désespoir de H. L. consiste en ce qu'il veut dominer le monde et ne peut se dominer lui-même.
Tesman croit que c’est sa tentation qui a conduit H. L. à recommencer les excès. Mais ce n’est pas vrai. Ce qui est vrai, c'est ce qu'a dit Hedda : que c'est lui qu'elle a voulu avoir, quand elle parlait de « l'homme célèbre ». Mais cela, elle n’ose pas le dire à Tesman.
C’est pour faire comprendre sa personnalité que L. a écrit des notes dans le « manuscrit ». C'est cela que les deux veulent mais ne peuvent expliquer.
Brack a le goût de vivre en célibataire, en se procurant accès dans une bonne maison familiale, y devenant ami, s'y rendant indispensable...
En des conversations entre T. et L., celui-ci dit qu'il vit pour sa science. Le premier dit qu'alors il peut concourir... (T. vit de sa science) c'est le fait.
L. (Tesman) dit : je ne pourrais pas écraser un insecte sous mon pied ! « Bien, alors je peux te le dire, je suis candidat au professorat. Nous sommes concurrents.
PERSONNAGES
Axel Tesman, docteur ès-lettres.
Hedda, sa femme.
Mademoiselle Rising, sa tante.
Madame Elvstad.
Brack, conseiller à la Cour.
Holger Lovborg.
Berte, en service chez les Tesman.
(L'action se passe dans la maison de Tesman.)
La tante pose toutes sortes de questions à mots couverts pour savoir ce qui, dans son imagination, la touche le plus.
Notes.
Un soir, comme Hedda et Tesman, avec d'autres, rentraient d'une soirée, Hedda, au passage devant une jolie villa, dit qu'elle habiterait là volontiers. C'était son idée, mais elle le disait pour entretenir la conversation avec Tesman. « Car il ne sait pas causer. »
La villa était en effet à louer ou à vendre. Tesman était désigné comme le futur homme célèbre. Et lorsque, plus tard, il se déclara, il dit que, lui aussi, avait rêvé de pouvoir habiter là, et alors elle accepta.
La villa lui plaisait, en effet, à lui aussi.
Et ils se marient. Et la villa est louée *.
Mais lorsque Hedda revient comme jeune femme, avec un vague sentiment de responsabilité, tout cela lui répugne. Elle conçoit une sorte de haine contre la maison, précisément parce qu’elle est devenue son foyer. Elle s’en ouvre à Brack. Devant Tesman elle élude la question.
* Tous deux, chacun de son côté, ont vu comme une sorte de marque de sympathie dans leur goût commun pour cette maison. Comme s’ils étaient attirés vers un foyer commun.
Et ils louent la villa. Ils se marient et voyagent à l’étranger. Il la fait acheter et la tante la meuble à ses frais. C’est donc maintenant leur foyer. Elle est à eux et n’est pas à eux, car elle n’est pas payée. Tout dépend de savoir s’il aura le poste de professeur.
(La villa appartenait à la femme d’un ancien ministre, vieille dame qui est morte.)
La pièce traitera de « l'insurmontable », du fait de tendre et aspirer à ce qui est contraire à la convention, aux us admis dans les consciences,... dans celle de Hedda également.
L’histoire du chapeau bouleverse tante Rising. Elle s’en va... Que le chapeau ait pu être supposé appartenir à la bonne,... non, ça va trop loin !
Mais que le chapeau que j’ai eu maintenant pendant neuf ans soit pris pour celui de la bonne, non, c’est trop absurde !
Hedda. — Oui, dans ce temps-là, il me semblait que ce serait agréable d’habiter ici et de posséder la villa.
Brack. — Mais voilà que vous vous contredites vous-même.
Hedda. — C’est bien possible. Mais c’est tout de même ainsi.
Hedda. — Je ne comprends pas les gens qui se dévouent. Voyez la vieille Mlle Rising. Elle a une sœur paralysée qui a été au lit chez elle... depuis des années. Croyez-vous qu'elle trouve que c'est un sacrifice de vivre pour cette pauvre créature qui est à charge même pour elle? Oh î pas du tout ! Au contraire. Je ne comprends pas cela.
Hedda. — Et, comme elles sont avides des hommes mariés. Savez-vous, monsieur le conseiller, vous vous portez ombrage à vous-même en ne vous mariant pas.
Br ac K. — Oh ! je peux presque me considérer comme marié.
Hedda. — Oh ! oui, sûrement vous le pouvez... d'une certaine façon... même de plusieurs...
Brack. — De plusieurs? Que voulez-vous dire?
Hedda. — Non, merci. Je ne le dirai pas.
Lorsque Mme Elfstad dit que la première partie du livre de Lœvborg traite du développement historique de la sociologie, et qu'un nouveau volume viendra plus tard, Tesman la regarde, un peu ahuri.
Il y a très peu de véritables parents dans le monde. La plupart des enfants grandissent élevés par des oncles ou tantes... tantôt négligés et mal compris, ou bien aussi trop choyés.
Hedda lui reproche de ne pas courir le risque de la tentation. Il répond qu'elle en fait autant dans sa sphère. La gageure !... Il perd... ! Mme Elvsted est là. Hedda dit qu'il n'y a pas de danger... Il perd.
L’imagination féminine n’est pas active et librement créatrice comme celle de l’homme. Il lui faut l'aide d’un peu de réalité.
Lœvborg a incliné vers «la Bohème ». Hedda est attirée dans le même sens, mais n’ose pas le saut.
Il y a chez Hedda une profonde poésie, au fond. Mais l'entourage l'effraie. Pensez donc, se rendre ridicule !
L'idée vient à Hedda que, bien plus que Théa, elle s'est séparée de son mari.
Les nouveaux mariés rentrent chez eux en septembre,... quand l'été meurt. Au second acte, ils sont assis dans le jardin... mais avec leurs manteaux.
La peur d'entendre sa propre voix. Quelque chose d'étranger, venu d'ailleurs.
Dernier plan.
Dès le premier acte se prépare la fête dans le jardin de Tesman... et la perte de Lœvborg.
2e acte. La fête...
Hedda refuse énergiquement de faire les honneurs. Ne veut pas célébrer leur mariage parce que ce n'est (à son avis... pas un mariage).
Holger. — Tu ne le vois pas. Je suis cause de ton mariage...
Hedda est l'expression de la dame dans sa situation et avec son caractère. On épouse Tesman, mais on occupe son imagination avec Ejlert Lœvborg. On s'enfonce dans son fauteuil, on ferme les yeux et on se représente ses aventures... Ici, l'énorme différence : Mme Elfsted « travaille à son amélioration morale ». Pour Hedda, il est l’objet de lâches rêveries séduisantes. En réalité elle n'a pas le courage de prendre part à cela. Puis vient la conscience de son état. Liée ! Ne comprend pas cela. Ridicule ! Ridicule !
L'erreur traditionnelle qu'un homme convient à une femme. Hedda est plongée dans le conventionnel. Elle épouse Tesman, mais son imagination va vers Ejlert Lœvborg... Cette fuite hors la vie lui est odieuse. Il croit s'être élevé ainsi dans son estime... Thea est le conventionnel sentimental, le bourgeoisisme hystérique.
Ces bourgeois-philistins, Mme E. et Tesman, croient que
cela va ensemble que je sors et m'enivre, et que je fais ensuite le reste sans discernement. C'est la fuite hors de la réalité qui m'est une nécessité.
E. L. — Donnez-moi quelque chose... une fleur... en guise d'adieu.
Hedda lui tend le revolver.
Puis vient Tesman : Il est parti? « Oui. » Crois-tu qu'il va encore concourir? Oh ! non, maintenant tu peux être tranquille.
Tesman raconte que lorsqu'ils étaient à Gratz, elle n'a pas voulu aller voir ses cousins.
Il se méprend sur les motifs de sa conduite.
Au dernier acte, lorsque Tesman, Mme Elvsted et Mlle Rising sont en conciliabule, Hedda joue dans la pièce du fond. Elle s'arrête. La conversation continue. Alors elle se montre à la porte... Bonsoir... maintenant je m'en vais. Avez-vous besoin de mor. Tesman. — Non, pas du tout, bonsoir, ma chère. . . Le coup part...
Fin.
Tous se précipitent vers la chambre du fond. Brack s'affaisse effondré sur une chaise près de l'âtre : Mais, miséricorde,,., on ne fait pas de ces choses-là !
Lorsque Hedda indique ses idées à Brack, il dit : Oui, oui, c'est tout à fait amusant... ha, ha, ha î II n'en comprend pas le sérieux.
Hedda, en ceci, a raison : Il n'y a pas d'amour du côté de Tesman. Non plus que de la part de la tante. Si affectueuse qu'elle soit.
Ejlert Lœvborg a une double nature. C'est une fiction que l'on n'aime qu'une personne. Il en aime deux... ou davantage... (en un sens frivole) tour à tour. Mais comment expliquer sa propre situation? Mme Elvsted, qui le contraint à la correc-
tion, abandonne son mari. Hedda, qui le provoque à passer les bornes, recule à lJidée du scandale.
La question est ce que ne comprennent ni lui ni Mme [ Biffé : Elfsted] Hedda.
Tesman lit dans les manuscrits restés ce qu'il y est dit des « deux idéals ». Mme Elfsted ne peut lui expliquer ce que E. L. a voulu dire.
Suit alors cette chose burlesque : T. et Mme E. consacrent désormais leur vie à deviner l'énigme.
Tesman croit que Hedda déteste E. L.
Mme Elfsted le croit de même.
Hedda voit leur erreur, mais [Biffé : ne peut] n'ose les en tirer.
Il est beau de travailler pour un but. Même si c'est pour une erreur...
Elle ne le peut pas. Ni prendre part à celui des autres.
C'est ainsi qu'elle se tue.
Le manuscrit détruit a pour titre : [Biffé : « La philosophie] « L'éthique de la civilisation à venir. »
Tesman est sur le point de perdre la tête. Tous ses documents sans intérêt. De nouvelles idées ! De nouvelles visions ! Un monde nouveau !
Et les voilà, tous deux, assis, essayant de se débrouiller làdedans. Ils ne peuvent s'en tirer...
La grande misère dans le monde est que tant de gens n'ont rien d'autre à faire que de courir après le bonheur sans pouvoir le trouver.
« De Jochum Tesman est sorti un Jorgen Tesman... mais il faudra beaucoup de temps avant que ce Jorgen engendre un Georg. »
Image : Le voyage de la vie... le voyage en chemin de fer. H. — On ne saute pas volontiers d'un wagon.
Non, quand il est en marche.
Pas non plus quand il est arrêté. Il y a toujours quelqu'un sur le quai pour regarder.
Hedda. - — Rêver le scandale,... oui, je le comprends. Mais le perpétrer,... non, non, non.
Lœvborg. — Je le vois maintenant. Mon idéal était une illusion. Vous ne valez pas mieux que moi. Maintenant je n'ai rien pour quoi vivre. Sauf la puissance... les excès... comme vous l'appelez... Attendez un peu un cadeau (le pistolet).
Tesman est myope. Porte des lunettes. Non, quelle jolie rose ! Et il s'est piqué le nez sur un cactus. Depuis ce temps-là... !
NB
La haine entre femmes. Les femmes n'ont aucune influence sur les affaires concrètes de l'État. Aussi veulent-elles avoir influence sur les âmes. Et puis, trop d'entre elles n'ont pas de but dans la vie (ce manque est héréditaire)...
Lœvborg et Hedda à la table, devant les photographies. Lui. — Comment est-ce possible? Elle. — Pourquoi pas? L. — Tesman ! Lui que vous n'aviez pas assez de mots pour railler... Puis vient l’histoire de la « disgrâce » du général, sa mise à pied, etc. Le plus terrible pour une dame qui va au bal, n'être pas fêtée pour elle-même... L. — Et Tesman? Il vous a prise pour votre personne. C'est tout aussi insupportable de penser à cela.
— Précisément en épousant Tesman, il me semble que je me suis prodigieusement éloignée de lui.
Lui. — Regardez-la. Regardez !... Hedda (lui passe la main sur les cheveux. — Oui, n'est-elle pas charmante?
Hommes et femmes n'appartiennent pas au même siècle...
Grand préjugé de croire que l'on n'aime qu'une personne !
Il est question entre Hedda et Brack du fait de voyager parmi les petites villes universitaires. Hedda. — Oui, je ne compte pas ce petit voyage à travers le Tyrol...
Brack (à Tesman). — Mais êtes-vous donc sourd et aveugle? Ne voyez-vous pas? N'entendez-vous pas...
Tesman. — Ah ! Emportez le manuscrit. Lisez-le-moi à haute voix !
Ce qu'il y a de diabolique en Hedda, c'est : Elle veut exercer une influence sur un autre... Une fois fait, elle le méprise... Le manuscrit?
Au troisième acte, Hedda demande à Mme Elvsted. Mais s'il est ainsi, en quoi mérite-t-il qu'on tienne à lui... Si, si...
Hedda découvre au troisième acte que ses rapports avec la bonne ne sont certainement pas comme il faut.
Dans la conversation avec Hedda Lœvborg dit Mlle H... Mlle... Oui... je ne crois pas que vous êtes madame.
Hedda. — Et me voici assise à causer avec ces philistins... Et comme nous pouvons causer... Non, je ne veux pas le dire... Causer? Que voulez- vous dire? D'une façon licencieuse? Fi! Disons malséante.
NB ! !
Dans la grande conversation entre Hedda et E. L. a lieu le tournant de la pièce. Lui : Quelle misère de se conformer à la morale établie ! L'idéal serait qu'un homme de notre temps pût vivre la vie de l'avenir. Quelle misère de se disputer un poste de professeur !
Hedda,... quelle charmante fille! H. — Ah! E. L. — Oui,
zjs ..vr v*
je le dis. Quelle charmante fille, froide... d'un froid de marbre !
Je ne suis pas dissolu, au fond. Mais la vie de la réalité n'est pas vivable.
Au 5e acte : Hedda... Le comique prodigieux de voir ces bonnes gens, Tesman et Mme E., chercher à rajuster les morceaux pour en faire un monument à l'honneur de E. L. Lui qui méprise tant tout cela...
La vie aboutit, pour Hedda, à un ridicule auquel « il ne vaut pas la peine d'assister jusqu'au bout ».
Le problème de la félicité est de transporter l’homme d'aujourd’hui dans la situation de l'avenir.