LE LIVRE DE HENRIK JÆGER
mages en adressant son télégramme : « Aujourd'hui le monde accourt au solitaire *. »
Et à l’occasion de l’anniversaire fut aussi publié le livre de Henrik Jæger, Henrik Ibsen, sa vie littéraire , qui a été longtemps la source principale pour la connaissance de la vie d’Ibsen. Jæger avait d’abord été choqué par Les Revenants , mais avait promptement modifié son jugement *. Hegel avait envoyé à Ibsen son livre Écrivains norvégiens, et Ibsen avait écrit qu’il trouvait l’ouvrage « extrêmement bien », et chargé Hegel de présenter ses compliments à l’auteur 1 * 3. Ibsen n’était donc pas mal disposé à l’égard de Henrik Jæger. Toutefois, lorsque celui-ci, de passage à Munich, lui rendit visite et lui parla vaguement de son projet d’écrire sa biographie, son attitude fut peu encourageante. Lorsque Jæger en parla plus positivement à Hegel, Ibsen rappelant cette visite, écrivit :
Je n’exprimai ni approbation ni déplaisir, ne sachant pas ce qu’il écrivait. [...] M. H. Jæger ne peut tenir ses renseignements que de seconde, troisième ou quatrième main. Je dois grandement douter qu’ils soient tout à fait corrects. Il ne peut avoir des informations vraiment sûres que par moi-même, et ilne s’est pas adressé à moi jusqu’ici4.
Ce manque d’empressement s’affirme encore lorsque Jæger, en 1887, insiste auprès de Hegel. Ibsen écrit à l’éditeur qui le consultait sur l’ouvrage projeté :
Et je me rappelle qu’il y a deux ans, quand il a été question de l’ouvrage de Jæger, j’ai dit moi-même que le mieux serait d’ajourner la publication au printemps 1888. Mais je peux vous assurer que c’était plutôt de ma part une échappatoire pour gagner du temps qu’un désir, et que vous ne devez pas du tout tenir compte de cela ou vous sentir lié par là. Ce qui me serait le plus agréable serait que le jour mémorable de ma vie qui aura lieu l’année prochaine passât complètement inaperçu dans les pays nordiques 5.
1 Rudolph Lothar, Henrik Ibsen, p. 127.
- V. tome XII, p. 57.
3 L. C. Nielsen, Fr. V. Hegel , II, p. 363. Lettre du 21 avril 1884.
4 Lettre à Hegel du 25 février 1886, Brève , II, pp. 161 et 162.
5 Lettre du 12 juin 1887, dans L, C. Nielsen, op. cit., Il, p. 381.
Cependant, la publication du livre une fois résolue, Ibsen s'y intéresse, il veut éviter que Jæger puise à de mauvaises sources, comme Ludwig Passarge l, il veut surtout que Jæger vienne le voir, et se plaint à Hegel, pendant le séjour à Sæby, de n'avoir pas encore de nouvelles de son biographe 2. Enfin Jæger, averti, vient le voir à Frederikshavn à la fin d'août, et Ibsen ne put qu'être satisfait d'un ouvrage auquel il avait lui-même apporté une forte contribution, car la plupart des renseignements nouveaux proviennent de lui. Il remercia l'auteur « très cordialement » 3.
Interrogé par Jæger, il avait rendu compte amplement de sa méthode de travail, qu'il a peut-être appliquée plus strictement encore que d'habitude à La Dame de la Mer , après l'avoir exposée. Elle consistait, comme on sait, en longues méditations qui précédaient tout travail d'écriture. Le plus ancien manuscrit relatif à sa nouvelle pièce est daté : 5 juin 1888. Il y avait environ dix mois qu'il avait dit à Henrik Jæger que la mer y tiendrait une grande place, et depuis huit mois, revenu à Munich, il n'avait été dérangé dans son travail que par la célébration de son soixantième anniversaire. Même, si, ce qui me paraît fort vraisemblable, l'idée de la pièce est plus ancienne, suggérée par son attraction personnelle vers la mer et la connaissance d’une ondine telle que Magdalene Thoresen, puis ravivée non par la contemplation du Kattegat en 1887, mais par le séjour à Molde en 1885, il faut compter que la période des méditations a commencé peu après qu'il fut quitte de Rosmersholm, et par conséquent a duré environ un an et demi.
De toute façon, la lacune est grande dans l'histoire de la gestation de la pièce. Il est probable qu'Ibsen a supprimé une partie de ses notes, et pas seulement des notes courtes
1 Breve, II, p. 166.
2 Lettre du 13 août 1887, ibid p. 382.
3 Lettre d’avril 1888, Brevet II, pp. 171-172.
comme celles que lui a vu prendre Engelke Wulff à Sæby. Les manuscrits que nous avons sont un aboutissement. Et ils se succèdent rapidement, car le troisième, qui est le brouillon de la pièce entière, est daté du 10 juin, cinq jours après le premier. Cela rend le second assez singulier, car il comprend, de même que le premier, une indication de la suite des scènes du premier acte. Mais c'est le premier qui est ensuite suivi dans le grand brouillon, non le second. Et bien que celui-ci ne soit pas daté, on ne peut guère douter que sa place chronologique est bien en second, notamment parce que les noms des personnages y apparaissent, alors qu'ils sont désignés dans le premier manuscrit par leur profession. Il semble qu’ Ibsen, si près de l'écriture du brouillon, se demandait s'il ne pourrait pas introduire dans le premier acte la scène importante où Wangel apprendrait de sa femme qu'elle a été autrefois fiancée, et qui ne figurait pas dans le plan minutieux de ce premier acte donné par le manuscrit I. C'est pourquoi il a repris, sous une forme très sommaire, le plan de ce premier acte, à partir du moment où cette scène serait introduite, et a continué l'esquisse du plan jusqu'à la fin de la pièce, ainsi réduite à quatre actes. Sur les autres différences qui pouvaient exister dans l'esprit d'Ibsen, entre ce plan ébauché et la suite du plan incomplet du manuscrit I on ne pourrait rien dire, si le manuscrit I ne débutait pas par une série de notes assez décousues, mais dont l'analyse est pleine d'indications fort intéressantes.
En ce qui concerne le scénario et le mouvement de la pièce, on y voit qu'Ibsen pensait à multiplier les personnages, et à donner un tableau de la vie estivale pendant la saison des bains, dans une petite station où la saison est la seule période vivante, ce qui fournit une image de la vie : « Un clair jour d’été avec les grandes ténèbres ensuite,... c'est tout. » Ceci, avec la plupart des personnages épisodiques, a disparu par la suite, même, semble-t-il, dès l'écriture de la seconde partie du manuscrit I. Des observations recueillies à Sæby sur la saison
balnéaire, il ne restera que certaines répliques de Ballested.
Et l'ancien « fiancé » de l'ondine est, dans le manuscrit, un « passager étranger » venu pour prendre des bains à cause du surmenage d'une vie manquée. On s'étonne de retrouver ainsi désigné un personnage aussi différend de celui qui surgit à côté de Peer Gynt au commencement du cinquième acte de ce poème dramatique déjà si ancien. Ce nouveau « passager étranger » devient, dans le manuscrit II, Johnson, « l'Américain », qui a tué autrefois le second du navire où il était employé, dès le manuscrit II. Il ne fait plus que passer deux fois, comme « l'étranger » de l'œuvre définitive. Il est vraisemblable que ce changement a été résolu au cours de l'écriture, à la fin de la première partie du manuscrit I, de l'histoire contée par « le sculpteur », Changement sans doute envisagé antérieurement parmi les alternatives possibles, mais décidé peu de jours avant d'aborder le brouillon.
L'histoire contée par « le sculpteur » était suggérée à Ibsen par des récits qu'il avait entendus à Molde. Une dame du Nordland lui avait parlé d'un kvène qui, par la puissance magique de son regard, avait amené la femme d'un pasteur à quitter son mari et ses enfants pour le suivre. Un kvène, c'est-à-dire un émigré de Finlande dans le Finmark norvégien, fait toujours penser à de la sorcellerie h Et Ibsen combina cette aventure avec celle d'un marin qui, après de longues années d'absence, était cru mort, et qui finit par revenir, et trouva sa femme mariée avec un autre 2.
Et dans le manuscrit I on voit aussi que le décor est norvégien. L'action se passe au bord d'un fjord, d'où la vue s'étend sur une chaîne de hautes montagnes. Ce n'est pas la douce mer danoise « ouverte » qui baigne la petite ville, c'est la mer norvégienne où « toutes les passes sont fermées », comme le dit
1 Voir le Voyage en Laponie de Regnard.
* Halvdan Koht, Henrïk Ibseti , eit diktar-liv , II, p. 283.