IV
Il a ensuite procédé à la révision de ce brouillon, et récrit sur des feuilles à part de nombreux passages, qu’on trouvera sous les numéros IV (p. 300) et VI (p. 302). Et sur le brouillon, il a encore noté que la révision de l'acte II était terminée le 18 août, celle de l'acte III commencée le 20 août, et celle de l'acte IV commencée le 31 août. D'où il suit que la révision de chaque acte lui prenait à peu près autant de temps que l'écriture.
Puis est venue la mise au net, qui a été achevée vers la fin d'octobre, et il put écrire à G. Brandès le 30 : « Après de nombreux mois de travail incessant sur une nouvelle pièce en cinq actes, qui est maintenant achevée h.. » De la pièce elle-même, d'ailleurs, il ne dit rien. Le volume parut le 28 novembre, tiré à 10 000 exemplaires.
On a vu que l'ondine a eu plusieurs modèles, dont Magdalene Thoresen était le principal. C'est sans doute pourquoi Ibsen l'a d’abord appelée Thora (ou Tora, un peu plus tard). Mais il ne copiait pas d'après nature, et le personnage a sensiblement varié. Finalement, à partir du cinquième acte du brouillon, elle est devenue Ellida, bien que ce mot, en vieux nordique, soit masculin. Il signifie « celui qui va dans la tempête », et c'est, dans la Saga de Frithiof de Tegner, le nom du vaisseau de Frithiof, vaisseau magique, offert par Ægir, dieu des vents, à Viking, qui l'avait sauvé. Le navire promis par Ægir était venu le lendemain, de lui-même, sans équipage, se présenter à Viking, et Frithiof, petit-fils de Viking, en avait hérité. Aucun nom ne pouvait mieux convenir à l'ondine fascinée.
1 Brève t II, p. i75-
Une grande amie d’Ibsen, Camilla Collett, a cru se reconnaître dans Ellida, précisément parce qu’elle avait elle-même subi une fascination qui lui parut analogue à celle qu’exerce « l’étranger » dans la pièce, en sorte que, pour elle, le modèle de l’étranger fut le poète Welhaven '. Elle affirmait tranquillement, comme un fait incontestable, qu’elle était le modèle d’Ellida, et lorsqu'on lui objectait qu’elle n’avait jamais montré une particulière attraction vers la mer, elle répondait que la mer, dans la pièce, représente Ejdsvold, où elle avait passé sa jeunesse à courir dans les bois qui bordent la Vorma *. Elle écrivit à Ibsen le 24 février 1889, de Copenhague :
Cher Ibsen,
J’ai été mardi au théâtre et j’ai vu La Dame de la Mer. Oui, qu’en dire î C'était la pièce d'Ibsen et ce n’était tout de même pas la pièce d'Ibsen. Je crois que ce drame est, de tous les vôtres, celui qui peut le moins être joué par des acteurs danois. Les Danois ont peine à s'imaginer et à comprendre l’ effet que peut produire une nature comme la nôtre.
Et pourtant la pièce a produit sur moi, ce soir-là, une puissante impression, peut-être la plus puissante de tout ce que j’ai vu de vous à la scène, Ibsen.
Je suis moi-même une sorte de « Dame de la Mer » ou bien appelezmoi : « La Dame du fond du fleuve » — des profondes vallées ombreuses d'Ejdsvold. Pendant une longue série d’années de jeunesse, j’v ai circulé dans une rêverie solitaire, si bien que j’ai fini par me familiariser avec les nymphes mêmes de la vallée, et j'ai été poussée à en jouer le rôle devant les autres... oh ! j'aurais dû jouer La Dame de la Mery et précisément ce rôle-là !...
Et ne croyez pas que « l’étranger » manquait dans cette vie sauvage de nature. J’entendais sa voix dans le murmure du fleuve, son image surgissait derrière tous les buissons, m’attirait et m'effrayait, jusqu'au moment où ce dernier effet est devenu le plus fort. Moi aussi j'ai eu la force de rejeter une influence démoniaque et de « choisir en liberté ».
Je comprends maintenant votre dernière œuvre superbe et magni-
1 John Paulsen, Samliv med Ibsen, 1906, p. 129.
a John Paulsen, Rets en til Monaco , pp. 87-88.