‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 18 sur 169 · LETTRE DE CAMILLA COLLETT · texte numérisé non relu

LETTRE DE CAMILLA COLLETT

fique, Ibsen, oh ! peu de gens la comprennent comme moi. Dans «l’étranger », vous avez symbolisé cet amour aveugle, sans racine... et sans critique, de l'aspiration de la jeunesse.

Produit de l’imagination, ce démon qui a écrasé d’innombrables cœurs, détruit d’innombrables existences, soit que la déception réside dans le renoncement avant une union, soit — et c'est le pis — qu’elle se produise dans l'union même, lorsque celle-ci, cas très rare, a lieu. Nos ménages nordiques ne se prêtent pas à donner gîte à ces sortes de tendres plantes, il y faut un autre climat.

Je comprends mieux aussi maintenant votre Comédie de l'Atncu*. Je ne l'avais pas comprise auparavant. Svanhild et Falk s’aiment, mais seulement avec un sentiment d’imagination, sous l’influence hypnotique-démoniaque de ce sentiment ; dans un mariage, ce genre de sentiment ne suffirait pas.

C’est cet « amour aveugle » — fondé, en ce qui concerne l’homme, sur un simple plaisir sensuel, en ce qui la concerne, sur quelque forte contrainte démoniaque — parfois signe de la force brutale, de l’égoïsme sans scrupules — mais où, hélas ! — la vraie capacité d’amour profond, chez elle, souvent s’abîme et se perd — c’est ce monstre, ce dragon, qu’il s’agit de combattre, œuvre d’avenir.

Nous avons en vous un saint George.

Il faudra des relations plus libres, une plus vraie compréhension l’un de l’autre, une plus profonde connaissance mutuelle — • une plus grande indépendance du côté de la femme — afin d'éviter les dangers de cette indépendance — et laisser les deux parties librement choisir, après mûre réflexion — et sous leur propre responsabilité.

Si vous aviez écrit La Dame de la Mer il y a quarante ans, je crois que j’aurais été au théâtre — hélas! non — je ne comprenais pas le rôle dans ce temps-là.

Adieu ! Et cordial salut à madame Ibsen.

Camilla Collett 1 .

A cette lettre où Camilla Collett considérait La Dame de la Mer comme une exacte interprétation de sa propre histoire, Ibsen répondit par une approbation de forme assez évasive :

Permettez-moi donc aujourd'hui de vous adresser en quelques mots mon plus cordial remerciement pour la compréhension que La Dame de la Mer a trouvée chez vous.

1 Lettre citée par Francis Bull, Hundreaarsutgave, XI, pp. 29-31.

Que je puuvais compter précisément de votre part avant tout sur une telle compréhension, je m’en sentais d’avance assez certain. Mais j’ai été indiciblement ravi de voir cet espoir confirmé comme il l’a été par votre lettre.

Oui, il y a des points de contact. Beaucoup, même. Et vous les avez vus et sentis. Je veux dire, ce qui pour moi ne pouvait être que vaguement connu.

Mais il y a longtemps que, par le cours de votre vie intellectuelle, vous avez commencé, sous une forme ou une autre, à intervenir dans mon œuvre b

Ibsen savait, bien entendu, que Camilla Wergeland avait été passionnément éprise de Welhaven. Le fait était notoire. Et il avait sans doute beaucoup réfléchi à cette histoire. Mais il ne pouvait guère la connaître qu’assez vaguement, comme il le dit dans sa lettre. Et lorsque John Paulsen publia que Camilla lui avait raconté sa conviction d’être le modèle d’Ellida, Mme Ibsen eut raison de lui dire que Magdalene « devait être considérée comme le véritable modèle de la Dame de la mer 5 ».

D’autres personnages ont aussi des modèles ou sont des figures auxquelles Ibsen avait déjà pensé pour des œuvres antérieures. Ainsi le sculpteur poitrinaire paraît bien être le peintre allemand Deininger, qui, dans la première note pour Le Canard sauvage , devait fournir un épisode non précisé 3. Les deux filles du docteur Wangel ont précisément les caractères opposés qu’ Ibsen avait attribués aux deux filles que Rosmer, dans la première note pour Chevaux blancs , avait eues de son premier mariage 4. Et la plus jeune de ces deux filles, Hilde, a au moins un trait emprunté à Susannah Ibsen, qui admirait Magdalene Thoresen. En sa jeunesse, « elle avait une passion pour sa jolie belle-mère si remarquablement douée, qui, absorbée par ses fantaisies, faisait peu attention à elle 5 ». On

* Lettre du 3 mai 1889, Brève, II, p. 180.

2 John Paulsen, Reisen til Monaco , p. 92.

3 Tome XIII, p. 269.

4 Ibid., p. 643.

5 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1906, p. 104.

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