‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 2 sur 169 · IBSEN APRÈS « ROSMERSHOLM · texte numérisé non relu

IBSEN APRÈS « ROSMERSHOLM

Comme toujours, une fois le manuscrit de Rosmersholm envoyé à Hegel, Ibsen fut absorbé par la correspondance avec les directeurs des théâtres Scandinaves, puis par la lecture des comptes rendus, dont il n’eut guère lieu d’être satisfait. Cette fois, cependant, ses occupations furent interrompues par deux voyages qui effacèrent complètement cette impression fâcheuse. Il avait été invité par le duc de Saxe-Meiningen à venir passer quelques jours, comme son hôte, au château de Liebenstein, pour assister à une représentation des Revenants. Le théâtre de la cour de Meiningen avait acquis en Allemagne une grande réputation, car depuis quinze ans il avait fait faire de grands progrès au jeu d'ensemble et à la décoration, et le duc voulait aborder le drame moderne, avant tout le drame Scandinave moderne. Le drame social d'Ibsen lui paraissait ouvrir une ère nouvelle de la littérature dramatique, et il voulait faire jouer Les Revenants pour lui et sa femme, tous deux grands admirateurs de la pièce, devant une salle comble d'invités1.

1 Herman Bang, Politiken, 6 février 1886.

Herman Bang, toujours enthousiaste, chantait les louanges du duc, et disait l’importance de l’invitation adressée à Ibsen. « Ce n’est pas trop dire que cette visite [...] pourrait avoir des suites décisives pour l'avenir immédiat des Meininger, et par là, pour tout l’art allemand. » Car il n'y a pas, dit-il, de littérature dramatique en Allemagne, et on en sent le besoin. Le duc avait été sans doute fort encouragé dans son projet par la lecture des articles pour et contre publiés à la suite de la représentation unique donnée devant une salle d’invités au théâtre d’Augsbourg, le 14 avril 1886 b et qui avait donné à Ludvig Fulda l’occasion de proclamer qu’Ibsen était « le plus grand des dramaturges vivants ». Malgré cela, on peut dire que Les Revenants étaient encore inconnus en Allemagne. La pièce était seulement « considérée par la jeunesse littéraire agitée de Berlin comme l’œuvre littéraire la plus puissante de l’époque 2 ». Si, en effet, Ibsen était, en 1886, un auteur déjà célèbre en Allemagne, en ce sens que l’on parlait beaucoup de lui, sa situation était loin d’être assurée. En 1878-80, avec le vif succès des Soutiens de la Société et les polémiques soulevées par Maison de Poupée , il avait été sur le point de devenir un auteur très discuté, certes, mais d’un talent reconnu. Mais ensuite, un silence relatif s’était fait peu à peu sur lui, et lorsque Ludwig Passarge, en 1883, publia un volume sur lui et son œuvre, le public y prêta peu d’attention, non plus qu’à l’étude de Brandès traduite presque en même temps dans la revue Nord und Süd . Les drames d'Ibsen étaient alors traduits sans empressement. Il avait des partisans très chauds, mais dispersés. Grâce à l’initiative du duc de Saxe-Meiningen, sa situation en Allemagne changea soudain du tout au tout.

Le 19 décembre, il partit pour Meiningen. Il fut admirablement reçu au château, où tout un appartement était mis à

1 Irgens Hansen, Dagbladet, 22 mars 1888.

* Herman Bang, A/tenposîen, 9 février 1886.

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