A MEININGEN
sa disposition, et, pendant quatre jours, fut le héros des fêtes, où écrivains et artistes étaient venus de toute l’Allemagne. Il écrivit ensuite à Hegel :
A Meiningen, le duc m'a donné un témoignage presque ostentatoire de distinction en m'offrant, le lendemain de la représentation, les insignes de première classe de l'ordre Emestine de Saxe avec la plaque, als Zeichen seinev Verehrung und Bewunderung, comme le porte le diplôme l.
Heureux des quatre journées si importantes pour l’expansion de son œuvre en Allemagne, et ravi de l’accueil reçu, Ibsen, rentré à Munich le 23 décembre, écrivit une lettre de remerciements dont on a le brouillon :
En vérité, Votre Altesse m'a rendu extrêmement heureux, non seulement par le témoignage de la grâce et faveur de Votre Altesse, que j’ai eu l’honneur de recevoir à mon départ, mais aussi parce qu’un rêve longtemps caressé a été ainsi réalisé, et enfin et surtout par les impressions de beauté et haute humanité véritable que j’ai reçues de Liebenstein, que je garderai pour l'embellissement des jours à venir.
En somme, le bref séjour à Liebenstein' reste dans mon souvenir comme un beau conte. Il m'amène à penser aux skaldes islandais de l’ancien temps. On raconte d’eux qu'à l’approche du printemps ils étaient pris d’un désir de vivre dans les pays plus riches et plus chauds, où le soleil était plus près. Et ils voguaient vers le sud, allaient dans les cours des princes, y chantaient leurs meilleurs chants, et rentraient avec de riches présents dans leur île solitaire. Mais alors, ajoute la saga, il leur était facile de supporter la solitude, car ils possédaient la richesse du souvenir. Et l’on ajoute aussi qu'ils composaient des poèmes plus beaux qu'auparavant. Car, de même que l’homme, au sens profond, ne possède que ce qui est perdu, le poète voit et sent avec plus de force et de clarté la réalité qui a eu le temps de s’épurer et se sublimer en souvenir.
Il est vrai que je n’ai ni écrit de poème ni chanté à Liebenstein ; mais un impatient désir m’y attirait, et j’en suis parti avec un beau présent. Et aussi sûrement que tout fait d'importance dans ma vie a jusqu’ici abouti à une œuvre littéraire, je suis certain que les beaux souvenirs dont j’ai actuellement la pleine charge, exigeront d'être
1 Lettre du 5 janvier 1887, Brève, II, p. 167.
déposés dJune pareille manière, non, certes, comme une reproduction des faits réellement arrivés, peut-être seulement inspiré par eux, mais émanant de ce que j'ai absorbé en moi, et que toujours, désormais, quand je jetterai un regard en arrière, je considérerai comme quelque chose de merveilleusement lointain et proche à la fois
Les effets du grand succès obtenu au théâtre des Meininger ne tardèrent pas à se faire sentir. Anton Anno, directeur du Residenz Theater de Berlin, annonça une représentation des Revenants , et la pièce, dont la traduction par Maria von Borch n'avait pu paraître que trois ans après T original, fut alors vite épuisée, si bien qu’elle dut être tirée à 5 000 exemplaires envoyés en hâte de Leipzig. A peine rentré à Munich, Ibsen dut repartir pour assister à la représentation en matinée donnée au Residenz Theater le 9 janvier 1887 2. Le drame, fort bien joué, produisit une impression puissante, surtout le troisième acte. Ibsen se plaignit toutefois de ce que l’on avait supprimé la réplique sur la couture à la machine, et Anno lui dit qu’avec les machines nouvelles, la couture tenait, à quoi Ibsen répliqua : « Vous pouvez être sure qu’à Rosenvold madame Alving a encore sa vieille machine à coudre. » Le succès fut considérable, mais une seconde représentation fut interdite.
Deux jours après, il y eut grande fête au Kaiserhof Hôtel en l’honneur d’Ibsen. A la suite d’un discours de Julius Rodenberg, directeur du Deutsche Rundschau, Otto Brahm parla de Lessing, qui avait détourné les Allemands des modèles français en désignant Shakespeare, génie apparenté par la race. « Nous aussi nous avons à lutter contre la domination renouvelée du drame français, et c’est pourquoi nous tournons nos regards vers ce poète de race germanique, qui sera pour nous un soutien et un libérateur, un plus vrai modèle. » Ibsen répondit par le discours que l’on trouvera p. 309. Il n’aimait •
1 Cité par Francis Bull dans Hundrearsutgaven , XI, p. 14.
* Sur le voyage à Berlin, voir l’article de J. Hoffory, dans Tïlskueren, 1888