II
ELLIDA
Mais tu ne le peux pas ! Non, non, tu ne le peux pas, Wangel. C'est là justement ce qui est affreux... désolant à penser.
WANGEL
On verra. Si tu restes ici avec de telles idées, il n'y a certes d'autre salut pour toi que... de sortir d'ici. Et le plus tôt sera le mieux. Voilà qui est absolument décidé, tu m'entends?
ELLIDA
Non ! Alors, au nom du ciel, il vaut mieux que je te dise tout. Tel que c'est.
WANGEL
Oui, oui,... fais-le !
ELLIDA
Car il ne faut pas que tu te rendes malheureux à cause de moi. Surtout alors que cela ne peut quand même servir à rien.
J'ai maintenant ta parole que tu vas me dire tout,... tel que c'est.
ELLIDA
Je te le dirai de mon mieux. Et tel qu'il me semble le savoir... Viens t'asseoir ici, à côté de moi.
(Ils s'asseyent sur les pierres.)
WANGEL
Eh bien, Ellida? Alors...?
ELLIDA
Le jour où tu es venu me demander, là-bas, si je pouvais et voulais être à toi,... tu m'as parlé franchement, loya-
^’XK'rrv- ~ . <
lement, de ton premier mariage. Il avait été très heureux, disais-tu.
WANGEL
Il l'a été, en effet.
ELLIDA
Oui, oui, je le pense bien. Ce n'est pas pour cela que j'en parle. Je veux seulement te rappeler que, de mon côté, j'ai aussi été franche avec toi. Je t'ai dit sans ambages qu'une fois dans ma vie j'avais aimé un autre homme. Qu'on en était venu à... à des sortes de fiançailles.
WANGEL
Des sortes...?
ELUDA
Oui, quelque chose comme ça. Enfin, ça n'a duré que très peu de temps. Il est parti. Et plus tard, j'ai rompu. Je t'ai dit tout cela.
WANGEL
Mais, chère Ellida, pourquoi reviens-tu là-dessus? Au fond, ça ne me regardait pas. Et jamais je ne t’ai même seulement demandé qui c'était.
ELLIDA
Non, tu ne l'as pas fait. Tu as toujours été si plein d'égards avec moi.
WANGEL sourit.
Oh ! dans ce cas-là... J'aurais bien pu dire son nom moimême.
ELLIDA
Son nom !
WANGEL
Là-bas, à Skjoldviken et dans les environs, il n’y avait
LA DAME DE LA MER, ACTE II
pas à hésiter entre beaucoup de gens. Ou plutôt, il n'y avait qu'un seul homme...
ELLIDA
Tu crois sûrement que c'était... Arnholm?
Oui, n'était-ce peut-être pas...?
ELLIDA
Non.
WANGEL
Non? Alors je ne comprends pas.
ELLIDA
Peux-tu te rappeler qu'un jour, à la fin de l'automne, est arrivé un grand bateau américain à Skjoldviken pour réparer des avaries?
WANGEL
Oui, je me le rappelle bien. C'est à bord de ce bateau qu'un matin on a trouvé le capitaine assassiné dans sa cabine. J'y ai été moi-même faire l'autopsie du corps.
ELLIDA
Oui, tu as dû y aller.
WANGEL
C'est bien le second qui l'avait tué.
ELLIDA
Personne ne peut le dire. Ce n'a jamais été éclairci.
WANGEL
Il n'y a quand même pas de doute. Pourquoi, sans cela, serait-il allé se noyer, comme il l'a fait?
Il ne s'est pas noyé. Il est parti pour le nord sur un baleinier.
WANGEL, ébahi .
D'où le sais-tu?
ELLIDA, fait effort sur elle-même.
Oui, Wangel,... car c'est ce second, avec qui j'ai été... fiancée.
WANGEL, bondit .
Qu'est-ce que tu dis là ! Est-ce que c'est possible !
ELLIDA
Oui,... c'est ainsi. C'est avec lui.
WANGEL
Mais, grand Dieu, Ellida...! Comment as*tu pu faire cela ! Aller te fiancer avec un être pareil ! Avec un inconnu!... Comment s’appelait-il?
ELLIDA
Dans ce temps-là, il s'appelait Friman. Ensuite, dans ses lettres, il signait Alfred Johnston.
WANGEL
Et d'où était-il?
ELLIDA
De là-haut, dans le Finmark, disait-il. D'ailleurs il était né en Finlande. Il avait dû émigrer en son enfance... avec son père, je crois.
Un Kvène, alors.
ELLIDA
Oui, c'est le nom qu'on leur donne.
LA DAME DE LA MER, ACTE II
WANGEL
Que sais-tu encore sur lui?
ELLIDA
Seulement qu'il était allé de bonne heure en mer. Et qu'il avait fait de longs voyages.
WANGEL
Et rien de plus?
ELLIDA
Non. Nous ne parlions jamais de rien de tout cela.
WANGEL
De quoi parliez-vous donc?
ELLIDA
Nous parlions surtout de la mer.
WANGEL
Ah... ! De la mer?
De la tempête et du calme. Des nuits sombres sur la mer. Nous parlions aussi des jours étincelants de soleil. Nous parlions surtout des baleines et des morses et des phoques, habituellement couchés sur les récifs à la chaleur de midi. Et puis nous parlions des mouettes, des aigles, et de tous les oiseaux de mer que je connais... Et alors,... n'est-ce pas curieux?... quand nous parlions de cela, il me semblait que les animaux marins et les oiseaux de mer étaient de la même famille que lui.
Et toi-même...?
WANGEL
ELUDA
Oui, il me semble presque que je m'apparentais aussi à eux tous.
WANGEL
Oui, oui... Et c'est ainsi que tu t'es fiancé avec lui. ELLIDA
Oui. Il disait que je devais le faire.
WANGEL
Devais? N'avais-tu donc pas de volonté propre? ELLIDA
Pas quand il était près de moi. Oh!... après coup, je trouvais que c'était tout à fait inconcevable.
As-tu été souvent avec lui?
ELLIDA
Non, ce n’a pas été bien souvent. Un jour, il est venu chez nous, et il a visité le phare. C'est ainsi que j'ai fait sa connaissance. Et ensuite nous nous sommes rencontrés de temps en temps. Mais alors eut lieu l'affaire du capitaine. Et il fut obligé de partir.
WANGEL
Oui, oui, dis-m'en un peu plus long là-dessus !
ELLIDA
C'était à l'aube grise,... je reçus de lui un billet. Il y disait que je devais venir le trouver à Bratthammeren,... tu sais? le cap entre le phare et Skjoldviken.
LA DAME DE LA MER, ACTE II
WANGEL
Parfaitement,... je le connais bien.
ELLIDA
Je devais y venir tout de suite, écrivait-il, car il voulait me parler.
WANGEL
Et tu y es allée?
Oui. Je ne pouvais pas faire autrement. Et alors il a raconté qu'il avait poignardé le capitaine pendant la nuit.
WANGEL
Ah ! il l’a dit lui-même ! Il Ta dit tout net i
ELLIDA
Oui. Mais il n'avait fait que ce qui était juste et bien, a-t-il dit.
WANGEL
Juste et bien? Pourquoi P a-t-il donc poignardé?
ELLIDA
Il n'a pas voulu le dire. Il a dit que ce n'était pas une histoire bonne à entendre pour moi.
WANGEL
Et tu l'as cru sur sa simple parole?
ELLIDA
Oui, je n'ai eu aucune autre idée. Enfin, il lui fallait tout de même partir. Mais au moment de me dire adieu... Non, tu ne saurais imaginer ce qu'il a inventé.
WANGEL
Eh bien? Dis-le moi!
Il prit dans sa poche un anneau pour attacher des clefs, et enleva de son doigt une bague qu'il avait l'habitude de porter. Il me prit aussi une petite bague que j'avais. Il introduisit les deux bagues ensemble dans l'anneau à clefs. Et il dit que nous allions nous vouer ensemble à la mer.
WANGEL
Vouer...?
ELLIDA
Oui, c’est ce qu'il a dit. Sur quoi, il a jeté l'anneau à clefs, avec les bagues, de toute sa force, le plus loin qu'il a pu, au fond de la mer.
WANGEL
Et toi, Ellida? Tu as consenti à cela?
ELLIDA
Oui, figure-toi,... je trouvais alors que c'était comme cela devait être... Mais, Dieu merci,... il est parti!
WANGEL
Et quand il fut parti?
ELLIDA
Oh ! tu peux bien penser que je n'ai pas tardé à recouvrer ma raison. J'ai compris combien tout cela était fou et absurde.
WANGEL
Mais tu as parlé de lettres tout à l'heure. Tu as donc eu de ses nouvelles par la suite?
ELLIDA
Oui, j'ai eu de ses nouvelles. D’abord j'ai reçu quelques
LA DAME DE LA MER, ACTE II I27
lignes d'Arkhangel. Il écrivait qu'il voulait aller en Amérique. Et il indiquait où je pouvais lui répondre.
WANGEL
L'as-tu fait?
ELLIDA
Tout de suite. Je lui écrivis que tout devait être fini entre nous. Et qu'il ne devait plus penser à moi, de même que je ne penserais jamais à lui.
WANGEL
Mais a-t-il écrit de nouveau quand même?
ELLIDA
Oui, il a écrit de nouveau.
WANGEL
Et qu'a-t-il répondu à ce que tu lui avais fait savoir?
ELLIDA
Pas un mot là-dessus. C'était comme si je n'avais pas du tout rompu avec lui. Il me disait tout posément, tranquillement, que je devais l'attendre. Quand il pourrait me recevoir, il m'en informerait. Et alors je devrais le rejoindre aussitôt.
WANGEL
Alors, il ne voulait pas te lâcher?
ELLIDA
Non. J'écrivis de nouveau. Presque mot pour mot les mêmes termes que la première fois. Ou encore plus fort.
Et a-t-il renoncé alors?
ELLIDA
Oh ! non, n'en crois rien. Il écrivit tranquillement, comme l'autre fois. Pas un mot sur ma rupture avec lui. Je compris bien que c’était inutile. Aussi ne lui ai-je plus jamais écrit.
WANGEL
Et tu n'as plus eu de nouvelles de lui non plus?
ELLIDA
Si, j'ai reçu trois lettres de lui depuis ce temps-là. Une fois il m'a écrit de Californie, et une autre fois, de Chine. La dernière lettre que j'ai reçue de lui était d'Australie. Il écrivait alors qu'il voulait aller aux mines d'or. Mais depuis, il n'a jamais donné de nouvelles.
WANGEL
Cet homme a exercé sur toi un pouvoir étrange, Ellida.
ELLIDA
Oh ! oui, oui. Quel homme affreux !
WANGEL
Mais il ne faut plus penser à cela. Jamais ! Promets-lemoi, ma chère Ellida bien-aimée. Nous allons essayer pour toi un autre traitement. Un air plus vif qu'ici, dans les fjords. L'air marin salé, qui fouette, tu sais! Qu'en dis-tu?
Oh ! ne parle pas de ça ! Ne songe à rien de pareil ! Il n'y a pas là de remède pour moi. Je le sens bien,... je ne me débarrasserai pas de cela, là-bas non plus.
LA DAME DE LA MER, ACTE II
W ANGEL
De quoi? Ma chère,... de quoi au juste ne te débarrasseras-tu pas?
ELLIDA
De cette horreur, je veux dire. Cet inconcevable pouvoir sur mon esprit...
WANGEL
Mais tu t'en es débarrassée. Il y a longtemps. Quand tu as rompu avec lui. Maintenant, c'est fini depuis longtemps.
ELLIDA, se lève brusquement.
Non, justement, ce n'est pas fini !
WANGEL
Pas fini !
ELLIDA
Non, Wangel,... ce n’est pas fini! Et j’ai peur que ce ne soit jamais fini. Jamais en cette vie !
WANGEL, d’une voix étouffée.
Veux-tu dire par là que, tout au fond, tu n'as jamais pu oublier cet étranger?
ELLIDA
Je l'avais oublié. Mais ce fut soudain comme s'il revenait.
WANGEL
Y a-t-il longtemps de cela?
ELLIDA
Ça fait trois ans à peu près. Ou un peu plus... C'était lorsque j'attendais la naissance de l’enfant.
T. xiv.
WANGEL
Ah! Dans ce temps-là? Oui, Ellida,... je commence alors à m'expliquer bien des choses.
ELLIDA
Tu te trompes, mon ami. Ce qui m’a pris... Oh ! je crois que c’est tout à fait impossible à expliquer.
WANGEL, la regarde avec douleur.
Dire que tu es restée ici trois ans, et que tu avais de l’amour pour un autre homme. Pour un autre ! Pas pour moi,... mais pour un autre !
Oh ! tu te trompes complètement. Je n’ai d’amour pour aucun autre que toi.
WANGEL, à voix basse .
Pourquoi donc, alors, n’as-tu pas voulu, tout ce temps-là,, vivre avec moi comme ma femme?
ELLIDA
C’est à cause de l’effroi qui émane de cet étranger.
WANGEL
L’effroi...?
ELLIDA
Oui, l’effroi. Un effroi si horrible que seule la mer, il me semble, peut le produire. Car je vais te dire maintenant * Wangel...
( Les jeunes gens de la ville reviennent par la gauche y saluent et sortent à droite. Parmi eux sont Arnholm> Bolette , Hilde et Lyngstrand.)
LA DAME DE LA MER, ACTE II
BOLETTE, pendant quils passent.
Non, vous êtes encore en train de vous promener ici?
ELLIDA
Oui, il fait si bon et frais ici, sur la hauteur.
ARNHOLM
Nous, pour notre part, nous allons descendre et danser.
Bien, bien. Nous allons bientôt descendre, nous aussi.
HILDE
Eh bien ! à tout à l’heure.
ELLIDA
Monsieur Lyngstrand,... oh! restez un moment.
(Lyngstrand s’arrête. Amkolm, Boiette et Hilde sortent à droite.)
ELLIDA, à Lyngstrand.
Est-ce que vous allez danser aussi?
LYNGSTRAND
Non, madame, je ne crois pas que j'ose.
ELLIDA
Non, il vaut mieux être prudent. Ce mal de poitrine... Vous n’êtes pas encore bien rétabli.
LYNGSTRAND Pas tout à fait, non.
ELLIDA, avec quelque hésitation.
Combien de temps peut-il y avoir depuis que vous avez: fait ce voyage...?
LYNGSTRAND
Depuis que j'ai eu mon mal?
Oui, le voyage dont vous parliez ce matin.
LYNGSTRAND
Ah ! ce doit être à peu près... Attendez un peu. Oui, ça fait bien trois ans.
ELLIDA
Alors, trois ans.
LYNGSTRAND
Ou un peu plus. Nous sommes partis d'Amérique en février. Et nous avons fait naufrage en mars. Ce sont les tempêtes d'équinoxe que nous avons subies.
ELLIDA, regarde W an gel .
Voilà donc l’époque où...
WANGEL
Mais, chère Ellida...?
ELLIDA
Eh bien ! ne vous attardez pas, monsieur Lyngstrand. Allez. Mais ne dansez pas.
LYNGSTRAND Non, regarder seulement.
(Il sort à droite.)
WANGEL
Chère Ellida,... pourquoi l’as-tu interrogé sur ce voyage? ELLIDA
Johnston était à bord. J’en suis tout à fait sûre.
LA DAME DE LA MER, ACTE II
WANGEL
D'où le conclus-tu?
ELLIDA, sans répondre.
Il a appris à bord que je m’étais mariée avec un autre. En son absence. Et alors,... au même instant cela m’a pris !
WANGEL
L’effroi?
ELLIDA
Oui. Tout soudain, il m’arrive de le voir brusquement devant moi en chair et en os. Ou plutôt un peu de côté. Jamais il ne me regarde. Mais il est là.
WANGEL
Quel aspect lui trouves-tu?
ELLIDA
Tel que je l’ai vu la dernière fois.
WANGEL
Il y a dix ans?
ELLIDA
Oui. Au Bratthammeren. Je vois surtout nettement son épingle de cravate avec une grosse perle d'un blanc bleuté. Cette perle ressemble à un œil de poisson mort. Et elle semble me regarder fixement.
Grand Dieu,... tu es plus malade que je ne le croyais. Plus malade que tu ne le penses toi-même, Ellida.
ELLIDA
Oui, oui,... aide-moi, si tu peux ! Car je sens que le mal m’étreint de plus en plus.
WANGEL
Et tu es restée ici trois années pleines dans cet état. Tu as supporté ces secrètes souffrances sans te confier à moi.
ELLIDA
Mais je ne le pouvais pas! Pas avant aujourd'hui, où c'est devenu nécessaire... pour toi-même. Si je t'avais confié tout cela,... il m'aurait fallu te confier aussi... l'inexprimable.
WANGEL
L'inexprimable. . . ?
ELLIDA, avec un geste de refus.
Non, non, non ! N’interroge pas ! Un seul fait encore. Et ce sera tout... Wangel,... comment expliquerons-nous... ce mystère des yeux de l’enfant...?
WANGEL
Chère Ellida bien-aimée, je t'assure que c'était pure imagination de ta part. L'enfant avait exactement les mêmes yeux que d'autres enfants normaux.
Non, il ne les avait pas. Dire que tu n’as pas su le voir ! Les yeux de l'enfant changeaient de couleur selon la mer. Si le fjord était calme et ensoleillé, les yeux étaient à l'avenant. De même par temps d'orage... Oh ! je l'ai bien vu, moi, si tu ne l'as pas vu.
WANGEL, cédant.
Hm !... soit ! Mais même si cela était? Après?
ELLIDA, bas et se rapprochant.
J'ai vu de pareils yeux auparavant.
LA DAME DE LA MER, ACTE II
WANGEL
Quand? Et où...?
ELLIDA
Sur le Bratthammeren. Il y a dix ans.
WANGEL, recule d'un pas.
Qu'est-ce que cela... !
ELLIDA, murmure d’une voix tremblante.
L’enfant avait les yeux de l’étranger.
WANGEL, crie malgré lui.
Ellida... !
ELLIDA, au désespoir , joint les mains au-dessus de sa tête.
Tu dois comprendre maintenant pourquoi je ne veux plus jamais,... je n’ose plus jamais vivre avec toi comme ta femme !
(Elle se retourne rapidement , et s'enfuit sur les collines à droite.)
WANGEL, court après elle et crie :
Ellida,... Ellida ! Ma pauvre malheureuse Ellida !