‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 24 sur 169 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

(Sur « le Site «, hauteur couverte de buissons derrière la ville. Un peu en arrière se dressent un tas de pierres et une girouette. De grandes pierres disposées comme sièges, sont placées autour du tas de pierres et au premier plan. Très au-dessous on aperçoit au fond l'embouchure du fjord avec des îles et des promontoires. On ne voit pas la pleine mer. Nuit d'été presque claire. Lueurs jaune rouge dans l’air et sur les cimes des fjelds dans le lointain. On entend faiblement le bruit d'un chant à quatre voix, plus bas, sur les collines, à droite.)

Des jeunes gens de la ville , hommes et femmes , arrivent de la droite par couples , passent en causant familièrement devant le tas de pierres , et sortent à gauche. Peu après entre Ballested servant de guide à un groupe de touristes étrangers. Il est chargé de châles et de sacs de voyage.

BALLESTED, montrant avec sa canne.

Sehen Sie, meine Herrschaften,... là-bas liegt eine andere colline. Das willen wir aussi nesteigen und so herunter ...

( Il continue en anglais et sort avec le groupe à gauche.) (Hilde arrivey montant rapidement la pente à droite , s'arrête , et regarde en arrière. Un peu après Bolette arrive par le même chemin.)

LA DAME DE LA MER, ACTE II

BOLETTE

Mais, ma chère, pourquoi nous faut-il courir et planter là Lyngstrand?

HILDE

Parce que j'ai horreur d'aller si lentement sur les côtes. Tiens,... regarde comme il se traîne.

BOLETTE

Oh ! tu sais bien comme il est malade.

HILDE

Crois-tu que c'est très grave?

BOLETTE

Oui, je le crois.

HILDE

Il a été voir père cet après-midi. Je voudrais savoir ce que père pense de lui.

Père m’a dit que c'est une sclérose des poumons, ou quelque chose comme ça. Il ne deviendra pas vieux, a dit père.

HILDE

Non, il a dit ça ! Pense donc,... c'est exactement ce que je pensais.

BOLETTE

Mais, au nom du ciel, ne le laisse pas voir.

HILDE

Oh ! comment peux-tu avoir cette idée.

(A mi-voix. )

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Tiens... Hans a maintenant rampé jusqu’en haut. Hans... Tu ne trouves pas qu’à le voir, on sait tout de suite qu’il s’appelle Hans?

BOLETTE, chuchote.

Voyons, sois convenable maintenant. Je t’y engage.

( Lyngstrand arrivepar la droite , une ombrelle à la main.)

LYNGSTRAND

Je vous prie de m’excuser, mesdemoiselles, si je n’ai pu aller aussi vite que vous.

Vous vous êtes procuré une ombrelle maintenant?

LYNGSTRAND

C’est celle de votre mère. Elle a dit que je devais m’en servir comme de canne. Car je n’en avais pas.

BOLETTE

Sont-ils encore en bas? Père et les autres?

LYNGSTRAND

Oui. Votre père est entré un moment au café. Les autres sont assis dehors et écoutent la musique. Mais ensuite ils monteront ici, a dit votre mère.

HILDE, qui le regarde.

Vous devez être très fatigué maintenant?

LYNGSTRAND

Oui, je suis comme un peu fatigué, il me semble. Je crois vraiment que je vais m’asseoir un moment.

(Il s'assied sur une pierre au premier plan à droite .)

LA DAME DE LA MER, ACTE II

HILDE, debout devant lui.

Savez-vous que Ton va danser, en bas, sur la place où la musique joue?

LYNGSTRAND

Oui, j’ai entendu qu’on en parlait.

Vous devez trouver que c’est amusant, ça, de danser.

BOLETTE, qui va et vient , cueillant des fleurs.

Oh! Hilde,... laisse donc souffler monsieur Lyngstrand. LYNGSTRAND, à Hilde.

Oui, mademoiselle, je danserais volontiers,... si je pouvais.

HILDE

Ah ! oui. Vous n’avez jamais appris?

LYNGSTRAND

Non, je n’ai jamais appris non plus. Mais ce n’est pas là ce que je voulais dire. Je voulais dire que je ne peux pas à cause de ma poitrine.

HILDE

A cause du mal que vous avez, dites- vous?

LYNGSTRAND Oui, c’est pour cela.

HILDE

Êtes-vous très affligé d’avoir ce mal?

LYNGSTRAND Oh ! non, je ne peux pas le dire.

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( Souriant.)

Car de là vient, je crois, que tout le monde est si gentil, aimable et charitable pour moi.

HILDE

Oui, et puis ce n'est pas du tout grave, non plus. LYNGSTRAND

Non, ce n'est pas grave, pas le moins du monde. Je l’ai bien compris d’après ce qu'a dit votre père.

HILDE

Et ce sera guéri aussitôt que vous partirez en voyage. LYNGSTRAND

Oui, oui. Alors ce sera guéri.

BOLETTE, avec des fleurs.

Tenez, monsieur Lyngstrand,.,. mettez celles-ci à votre boutonnière.

LYNGSTRAND

Oh ! mille fois merci, mademoiselle. Vous êtes trop aimable.

HILDE, regarde en bas à droite.

Les voilà qui viennent, en bas, sur le chemin.

BOLETTE, regarde aussi.

Pourvu qu’ils sachent où il faut tourner. Non, ils se trompent.

LYNGSTRAND, se lève.

Je vais courir jusqu’au tournant, et je leur crierai.

HILDE

Alors il vous faudra crier bien fort.

LA DAME DE LA MER, ACTE II IOÇ

BOLETTE

Non, ce n’est pas la peine. Vous allez encore vous fatiguer. LYNGSTRAND

Oh ! à la descente, ça va tout seul.

(Il sort à droite .)

HILDE

A la descente, oui.

(Elle le suit des yeux,)

Il va même par bonds. Et il ne songe pas qu’il faudra remonter.

BOLETTE

Pauvre garçon...

HILDE

Si Lyngstrand te demandait en mariage, le prendrais-tu? BOLETTE

Tu n’es pas folle?

HILDE

Oh ! je veux dire, bien entendu, s’il n’avait pas ce mal. Et s’il ne devait pas mourir si tôt. Le prendrais-tu?

BOLETTE

Il me semble que c’est toi, plutôt, qui devrais le prendre.

HILDE

Non, certes, je n’en veux pas. Il n’a pas le sou. Il n’a même pas de quoi vivre lui-même.

Pourquoi t’occupes-tu toujours tellement de lui?

HILDE

Oh ! je le fais seulement à cause de son mal.

IIO

BOLETTE

Je n’ai pas du tout remarqué que tu aies pitié de lui.

HILDE

Non, je n’ai pas pitié. Mais je trouve que c'est attrayant.

BOLETTE

Comment?

HILDE

De le regarder et de lui faire dire que ce n’est pas grave. Et aussi qu’il ira à l’étranger et deviendra un artiste. Il croit tout cela et il est enchanté. Et il n’en sera rien, pourtant. Car il ne vivra pas assez longtemps. Je trouve que c’est excitant d’y penser.

Excitant !

BOLETTE

HILDE

Oui, je trouve que c’est excitant, justement. Je me permets cela.

BOLETTE

Fi ! Hilde, tu es une vraie vilaine !

HILDE

C’est ce que je veux être. Par bravade!

(Elle regarde en bas.)

Oh ! enfin ! Arnholm n’aime pas grimper.

(Elle se retourne.)

Non, c’est vrai,... sais-tu ce que j’ai remarqué chez Arnholm à table?

Quoi donc?

BOLETTE

LA DAME DE LA MER, ACTE II

HILDE

Songe donc... il commence à perdre ses cheveux ici, au milieu du crâne.

BOLETTE

Oh ! sornettes ! Ce n’est sûrement pas vrai.

Si. Et il a des rides ici aux deux yeux. Mon Dieu, Bolette, dire que tu as pu être si toquée de lui quand il te donnait des leçons !

BOLETTE, sourit.

Oui, peux-tu comprendre cela? Je me rappelle qu'un jour j'ai pleuré amèrement parce qu’il avait dit que Bolette était un vilain nom.

HILDE

Oui, hein !

(Elle regarde en bas de nouveau.)

Non, regarde-moi ça, dis donc ! Voilà la « dame de la Mer » qui bavarde avec lui. Pas avec père... Je me demande si ces deux-là ne se voient pas d'un bon œil.

BOLETTE

Tu devrais avoir honte. Comment peux-tu dire des choses pareilles sur elle. Tout va maintenant si bien entre nous...

HILDE

Certes,... tu peux bien t’imaginer ça, ma petite. Oh! non, vois-tu, ça n’ira jamais bien entre nous et elle. Car elle n'est pas du tout ce qui nous convient. Et nous à elle, non plus. Dieu sait pourquoi père l’a introduite ici... Je ne serais pas surprise si elle devenait folle un beau jour.

BOLETTE

Folle ! Comment peux-tu avoir cette idée?

Oh ! ce ne serait pas si étonnant. Sa mère aussi a été folle. Elle est morte folle, je le sais.

BOLETTE

Oui, Dieu sait où tu ne fourres pas ton nez. Mais ne va pas parler de ça. Sois gentille... à cause de père. Tu entends, Hilde?

(W an gel , Ellida , Arnholm et Lyngstrand arrivent par la droite .)

ELLIDA, montre le fond du doigt.

C'est là-bas qu'elle est.

ARNHOLM

Parfaitement. C'est dans cette direction qu'elle doit être. ELLIDA

C'est par là qu'est la mer.

BOLETTE, à Arnholm .

Vous ne trouvez pas que c'est beau, ici?

ARNHOLM

C’est superbe, je trouve. Une vue magnifique.

WANGEL

Oui, vous n'êtes sûrement jamais venu ici autrefois. ARNHOLM

Non, jamais. De mon temps, je crois que c’était à peine accessible. Il n'y avait même pas un sentier.

LA DAME DE LA MER, ACTE II

WANGEL

Et ce n’était pas arrangé ici non plus. Tout cela, nous l’avons eu ces dernières années.

BOLETTE

Là-bas, sur le « Mont du Pilote », la vue est encore plus grandiose.

WANGEL

Irons-nous peut-être là-bas, Ellida?

ELLIDA, s’assied sur une pierre à droite.

Merci. Pas moi. Mais allez-y donc. Je resterai assise ici en attendant.

WANGEL

Alors je reste auprès de toi. Les fillettes peuvent guider monsieur Amholm.

BOLETTE

Voulez-vous venir avec nous, monsieur Arnholm? ARNHOLM

Oui, très volontiers. Y a-t-il un chemin aussi pour y monter?

BOLETTE

Oh ! oui. Un bon chemin large.

HILDE

Le chemin est si large qu’on peut marcher aisément à deux, bras dessus, bras dessous.

ARNHOLM, plaisantant.

Vous êtes sûre, ma petite demoiselle Hilde?

(A Bolette.)

Allons-nous vérifier, nous deux, si elle dit vrai?

T. XIV

BOLETTE, réprimant un sourire.

Bien. Allons-y .

(Ils sortent bras dessus , bras dessous à gauche .) HILDE, à Lyngstrand.

Irons-nous aussi...?

LYNGSTRAND

Bras dessus, bras dessous?

HILDE

Hé ! Pourquoi pas? Je veux bien.

LYNGSTRAND, lui prend le bras H rit , amusé.

Voilà qui est vraiment drôle !

HILDE

Drôle...?

LYNGSTRAND

Oui, nous avons tout à fait l'air d’être deux fiancés.

Vous ne vous êtes sûrement jamais promené avec une dame à votre bras, monsieur Lyngstrand.

(Ils sortent à gauche.)

WANGEL, debout près du tas de pierres.

Chère Ellida, nous allons être seuls un moment... ELLIDA

Oui, viens t’asseoir près de moi.

WANGEL, s'assied.

On est tranquille et à l’aise ici. Nous allons causer un peu ensemble.

LA DAME DE LA MER, ACTE II

ELLIDA

De quoi?

WANGEL

De toi. Et aussi de nos relations, Ellida. Je vois bien que cela ne peut pas continuer ainsi.

ELLIDA

Que deviendraient-elles, à ton idée?

WANGEL

Une intimité complète. Vie commune entre nous,... comme autrefois.

Oh ! si on pouvait ! Mais c'est tout à fait impossible.

Je crois te comprendre. Quelques propos que tu as laissé parfois échapper me le font croire.

ELLIDA, vivement.

Tu te trompes ! Ne dis pas que tu comprends... ! WANGEL

Oh ! si. Tu as une nature loyale, Ellida. Tu as l’âme fidèle...

ELLIDA

Oui, c'est vrai.

WANGEL

Toutes relations, pour que tu te sentes confiante et heureuse, doivent être entièrement sincères.

ELLIDA, le regarde V esprit tendu.

Bien,... et alors !

WANGEL

Tu n'es pas faite pour être la seconde femme d’un homme.

ELLIDA

D’où te vient cette idée maintenant?

J’en ai eu souvent comme l’intuition. Aujourd’hui je l’ai vu clairement. La fête de souvenir des enfants... Tu as vu en moi une sorte de complice... Enfin,... les souvenirs d’un homme ne peuvent s’effacer. Pas les miens, en tout cas. Je ne suis pas ainsi fait.

ELLIDA

Je le sais. Oh ! je le sais bien.

WANGEL

Mais tu te trompes tout de même. C’est presque, pour toi, comme si la mère des enfants vivait encore. Comme si elle était présente, invisible, parmi nous. Tu crois mes sentiments également partagés entre toi et elle. C’est cette pensée qui te révolte. Tu vois comme une sorte d’immoralité dans nos relations. C’est pourquoi tu ne peux plus,... ou tu ne veux plus vivre avec moi comme ma femme.

ELLIDA, se lève .

As-tu vu tout cela, Wangel? Examiné tout cela?

WANGEL

Oui, aujourd’hui, j’ai enfin vu clair. Pénétré jusqu’au fond.

ELLIDA

Jusqu’au fond, dis-tu. Oh ! ne le crois pas.

LA DAME DE LA MER, ACTE II

WANGEL, se lève .

Je sais très bien qu’il y a plus que cela.

ELLIDA, inquiète.

Tu sais qu’il y a autre chose?

WANGEL

Oui. Il y a ceci, que tu ne peux supporter l’ambiance, ici. Les fjelds t’oppressent, ils pèsent sur toi. Il n’y a pas ici assez de lumière pour toi. Tu n’as pas autour de toi un ciel assez vaste. L’air ne circule pas avec assez de force et de plénitude.

ELUDA

En cela, tu as complètement raison. Nuit et jour, l’hiver et l’été, je la sens en moi... cette nostalgie qui m’attire vers la mer.

WANGEL

Je le sais bien, chère Ellida.

(Il lui pose la main sur la tête.)

Et c’est pourquoi la pauvre enfant malade va rentrer dans son élément.

ELLIDA

Qu’entends-tu par là?

WANGEL

C’est très simple. Nous partons.

ELLIDA

Nous partons !

Oui. Pour quelque endroit au bord de la pleine mer,... un endroit où tu puisses trouver un vrai foyer à ton gré

Il8 LES DRAMES MODERNES

ELLIDA

Oh ! mon cher, ne pense pas à cela ! C'est tout à fait impossible. Tu ne peux vivre heureux nulle part au monde qu'ici.

WANGEL

Pour cela, il en sera ce qu'il pourra. Et d’ailleurs,... crois-tu que je puisse vivre heureux ici... sans toi?

ELLIDA

Mais je suis ici. Et je reste ici. Tu m’as.

WANGEL

Est-ce que je t'ai, Ellida?

ELLIDA

Oh ! ne parle pas de cela. Ici tu as tout ce pour quoi tu vis et respires. Tout ce qui constitue ta vie est ici.

WANGEL

Pour cela, il en sera ce qu'il pourra, je te dis. Nous partons d’ici. Nous irons quelque part. Voilà qui est absolument décidé, chère Ellida.

ELLIDA

Oh ! mais que crois-tu donc que nous y gagnerons?

WANGEL

Tu gagnerais la santé et la tranquillité d'esprit.

A peine. Mais toi-même! Pense donc aussi à toi. Que gagnerais-tu?

WANGEL

Je te regagnerais, ma chérie.

LA DAME DE LA MER, ACTE II

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