‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 7 sur 169 · IBSEN NE SERA PLUS AGRESSIF · texte numérisé non relu

IBSEN NE SERA PLUS AGRESSIF

me sentir Norvégien, puis je suis devenu Scandinave, et j'ai abouti aujourd’hui au germanique général

Il est allé loin dans sa louange du germanisme. Ayant reçu des lettres flatteuses à propos d'une conférence faite sur lui par Schlenther à Vienne, il s'étonne de ce que ces hommages

ne proviennent pas de milieux allemands, mais magyars et polonais, dont les idées essentielles, tant sur la vie que sur la littérature et son action pour le progrès, doivent être présumées extrêmement éloignées de nos idées germaniques. L'explication réside sans doute dans l'universalité de la nature et de l'esprit germaniques, qui prédestine à une future domination du monde â.

Il ne s'agit là, bien entendu, que d'une domination intellectuelle. Mais on voit que si les œuvres d'Ibsen ont fait, en 1887, la conquête définitive du public allemand, lui-même se proclamait acquis au germanisme, bien qu’il 11e le fût guère, au fond, car il demeurait très norvégien, à son insu, et surtout, il restait lui-même, tout dévoué à son œuvre.

Un changement, toutefois, avait commencé à se produire dans cette œuvre, avec Le Canard sauvage , et s’est accentué après Rosmersholm. La période des drames de caractère agressif était bien finie. GeorgBrandès, dans une conférence qu’il a faite à Kristiania en 1906, peu après la mort d’Ibsen, a raconté :

Je me rappelle encore lorsqu’Ibsen avait écrit Rosmersholm et m2 dit un jour : « Je ne veux plus désormais écrire d'œuvres polémiques. » Bon Dieu, me disais-je, que va-t-il devenir? Mais, comme nous savons, il a tenu parole. Ses six dernières pièces ne sont pas combatives : ce sont des drames de famille et d'individus.

On peut même observer que, tandis que les six premiers drames modernes » portent des titres suggestifs d’idées, tous les suivants, sauf le dernier, ont pour titre le nom d’un personnage.

Cette conversation date de septembre 1887. Quelques jours

1 Lettre du 30 octobre 1888, Breve, II, p. 176.

* Lettre du 26 mars 188g, à Julius Hoffory, Samtiden, 1908, p. 105.

plus tard, dans un discours, Ibsen déclarait publiquement que son goût de la polémique était en décroissance et qu'il sentait que ses œuvres allaient prendre des formes nouvelles b

D'où venait ce changement? Peut-être un peu de l'âge, qui calme les passions. Il était de constitution très robuste, mais alourdi, ne faisait presque plus jamais de promenades, et son hygiène n'était pas des meilleures, faisant un' somme après son dîner, et passant sa vie assis, chez lui ou au café Maximilian, où il buvait alcool ou bière. Pourtant, son existence de bureaucrate ponctuel n'avait pas affaibli son esprit naturellement combatif ni la violence de ses sursauts de colère.

Il était peut-être, en général, plus apaisé parce qu'il se sentait heureux de son succès, rassuré au sujet de l'avenir de son fils, et satisfait de sa situation. D'autre part, il s'intéressait moins à la politique norvégienne, et ne voulait plus la faire intervenir dans ses pièces, même comme élément secondaire. Et puis, il en avait assez de voir les critiques l'interpréter presque toujours à faux, lui attribuer personnellement les idées émises par ses personnages, et rechercher toujours dans ses drames une intention et une doctrine, au lieu de les juger comme œuvres littéraires, malgré son affirmation répétée que leur objet, avant tout, était de présenter des êtres humains et des destinées humaines. Aussi est-ce à cela qu'il entendait se limiter désormais. Des êtres humains un peu exceptionnels et des destinées singulières. Il appelait cela des fantaisies (galskaber, littéralement : folies). C'est, je crois, à propos du Canard sauvage qu'il a employé le mot la première fois, dans une lettre à Georg Brandès : « On accumule en soi, au cours des ans, diverses fantaisies dont on voudrait bien trouver l'écoulement 3. »

Certes, ce changement, reconnu et annoncé par Ibsen lui-

1 Voir p. 30.

2 Lettre du 12 juin 1883, Breve, II, p. 122.

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