DU SCANDINAVISME AU GERMANISME
la Suède, et qui avait sa langue, sa Constitution et son drapeau l.
Il était vraiment, de nouveau, tout à fait hors parti. Même, il pouvait parfois paraître incliner désormais vers la droite, comme lorsqu’il écrivait au professeur Bredo Morgenstjerne, connu par les articles d’Aftenfiosten, de tendance nettement conservatrice. Ibsen le connaissait peu, et en le remerciant pour un article publié à l’occasion de son soixantième anniversaire, il ajoutait : « Quand je reviendrai à Kristiania, — si cela arrive, — je rechercherai le milieu duquel je me sens le plus rapproché. Donc, — au revoir * !» Il est vrai qu’ Ibsen pouvait dépasser sa pensée par désir d’être agréable à son correspondant : on le voit fréquemment dans sa correspondance. Mais il n’aurait pas écrit cela quelques années plus tôt.
Cet affaiblissement du sentiment national s’alliait à une théorie qui s’était peu à peu formée dans l’esprit d’Ibsen depuis une époque difficile à préciser, et d’après laquelle ce sentiment allait bientôt devenir périmé, car on sait que la vérité d’un jour n’est plus celle du lendemain, comme le dit le docteur Stockmann, et tout change : État, Église disparaîtront, comme Ibsen l’annonçait à Brandès dans ses lettres de 1871. Le patriotisme subira aussi cette loi de l’usure de toutes les idées. Ibsen le proclame « après le sixième verre » au cours de l’hiver 1883-84, dans sa conversation avec le professeur Undset a. Et il l’inscrit dans ses notes pour Le Canard sauvage \
Le patriotisme va être, remplacé par un sentiment de solidarité raciale. Lui-même croyait que ce changement dans ses idées s’était produit vers l’époque où il avait enfin abordé l’écriture de son double drame sur Julien, et il écrit :
Empereur et Galiléen est le premier ouvrage que j'aie écrit sous Tinfluence de la vie intellectuelle allemande.
1 J. P. Kristensen-Randers dans Tilskuere>i , 1917, p. 506.
9 Lettre du 21 novembre 1888, Brève, II, p. 179*
3 Tome XIII, p. 17-18.
4 Ibid., p. 268.
Lorsque, en automne 1868, je suis arrivé d’Italie et me suis installé à Dresde, j'apportais le plan de L'Union des Jeunes , et j'écrivis cette pièce au cours de l’hiver. Pendant mon séjour de quatre ans à Rome j'avais fait diverses études historiques et pris beaucoup de notes, mais je n’avais tracé aucun plan clair pour la mise en œuvre, et je n’avais donc rien écrit encore de la pièce. Ma conception de la vie était encore alors nationale-scandinave, et c'est pourquoi je ne pouvais venir à bout de ce sujet étranger.
C'est alors que je fus témoin de la grande époque en Allemagne, l’année de la guerre et le développement qui suivit. Tout cela eut pour moi un pouvoir de transformation sur bien des points. Ma façon de considérer l'histoire du monde et la vie humaine avait été jusqu'alors une conception nationale. Elle s'élargit alors à une conception raciale, et c'est ainsi que je pus écrire Empereur et Galiléen *.
Ibsen se trompe dans ses souvenirs, car le drame sur l'empereur Julien était entièrement composé dans son esprit, et la rédaction en était déjà fort avancée, lorsqu'il a écrit son poème « Changement de signaux », où s'affirme encore sa grande colère contre l'Allemagne. C'est sans doute parce qu'il s'était documenté dans des ouvrages allemands qu’il a cru, quinze ans plus tard, avoir écrit Empereur et Galiléen sous l’influence de la vie intellectuelle allemande. Et c’est probablement peu après, lorsqu'il s'est fixé à Munich en 1875, que ses sentiments à l'égard de l'Allemagne ont commencé progressivement à se modifier. On pourrait croire qu’il a voulu, dans sa lettre à Julius Hoffory, être agréable à ce patriote allemand, Danois d'origine, mais il exprime la même idée à Georg Brandès :
En Norvège il me serait tout à fait impossible de me fixer pour de bon. Nulle part je ne me sentirais moins chez moi que là-haut. Pour un homme à l'esprit tant soit peu développé, le vieux concept de la patrie ne suffit plus aujourd’hui.
Nous ne pouvons plus nous contenter de la société d'État à laquelle nous sommes soumis. Je crois que la conscience nationale est en voie de s’éteindre, et qu'elle sera remplacée par la conscience raciale. En tout cas, j’ai, pour ma part, subi cette évolution. J’ai commencé par
1 Lettre à Julius Hoffory, du 26 février 1888, Samtïden, 1908, p. 169.