LA MER ET LES ONDINES
Le io novembre 1886, Ibsen écrivit à Brandès : « Nous irons peut-être en Danemark Tété prochain. Nous avons tous deux grande envie de passer quelques mois à Skagen. J'espère donc que nous nous verrons à Copenhague h » Skagen est une très petite station de bains de mer à l’extrême pointe du Jylland, où rien ne semblait pouvoir attirer particulièrement le ménage, et il est singulier quTbsen ait pensé de si bonne heure à choisir l’endroit où il prendrait ses vacances. Il voulait évidemment retourner vers le Nord, et, après son expérience de Tannée précédente, la Norvège était exclue. Il irait donc en Danemark, car, malgré ses théories sur le déclin du sentiment national, il demeurait, au fond, très Scandinave. Mais pourquoi Skagen?
C’était la mer qui l’attirait, et peut-être aussi la curiosité de voir ce qu’était la vie dans une pareille station balnéaire pendant la saison, mais surtout la mer. Ibsen sortait d’une lignée de capitaines marchands, et, jusqu’à trente-six ans, avait toujours vécu dans des ports. A Grimstad, il s’était lié avec un pilote dont il a fait le portrait, et peut-être avec le mystérieux Terje Vigen dont il a conté l’histoire. Il avait la prétention de s’y connaître en matière de navigation, comme le montre
' Breve, II, p. 165.
l'attraction de la mer
l'article où il rectifie les opinions émises dans la presse au sujet d'un accident *. La mer avait sur lui un grand pouvoir d'attraction. Un jour, à Rome, visitant un atelier de peintre, il aperçoit la réduction d'un navire, et il se perd dans la contemplation de cet objet, plus rien n'existe pour lui A Rome et à Munich, la mer lui manquait. A Rome, Edmund Gosse raconte que, lorsqu'il avait cessé depuis longtemps de visiter ateliers et musées, il allait encore chez Nils Hansteen, peintre de marine, pour voir la mer 1 * 3 4. Et de Munich, il écrivait le 16 juillet 1880 : « De tout ce qui me manque ici, c'est l’absence de la mer dont j’ai le plus de peine à m'accommoder *. » Plus tard, ayant reçu d’Hélène Raff une marine qu’elle avait peinte, il accrocha le tableau dans son cabinet de travail, « afin de pouvoir, » écrivit-il, « gorger mon regard de la vue du large... J’aime la mer. Votre tableau met mes sentiments et ma pensée en rapport avec ce que j'aime *. »
Il croyait que ce sentiment était spécifiquement norvégien, et à un ami allemand il a dit : « Les gens, en Norvège, ont l’esprit dominé par la mer. Je ne crois pas que d’autres peuples puissent bien comprendre cela5. » Cela est fort exagéré, mais il est vrai que cette fascination et domination de la mer, qui est assez rare ailleurs, même en Angleterre, est étonnamment fréquente en Norvège. Et Ibsen a rencontré bon nombre de personnes chez qui cette disposition prenait des formes curieuses, surtout des femmes. Ces ondines pouvaient lui servir de modèles pour sa prochaine « fantaisie », qu’il appela d’abord Havfruen. Ce mot, d'usage courant dans les légendes et chants populaires, est un mot composé qui signifie littéralement « la dame de la mer » et se traduit par « l'ondine ». Mais il l’a remplacé par
1 Tome V, p. 548.
3 John Paulsen, Samliv med Ibsen , 1906, pp. 152-153.
Edmund Gosse, Henrik Ibsen , p. 179.
4 Breve , II, p. 84.
5 Lettre du 30 mars 1892, Samtiden, 1908, p. 106.
Fruen fra havet, expression forgée par lui, et qui est exactement traduite par le titre habituel en français.
On ne sait quand lui est venue l’idée de cette pièce. Le plus ancien manuscrit est daté du 15 juin 1888, et Koht suppose que c’est le voyage en Jylland, qu’il fit en effet en été 1887, qui l’a décidé à prendre ce sujet l. Je croirais volontiers, au contraire, que ce voyage, auquel il a songé dès novembre 1886, a été résolu précisément parce que le sujet le tentait, et qu’un séjour au bord de la mer était indiqué pour en mûrir le plan. L’idée même était sûrement plus ou moins ancienne dans son esprit. On en trouve déjà une trace dans le manuscrit IV pour Le Canard sauvage , où il a écrit : « Les hommes sont des animaux marins 2 », et dans Rosmersholm , Brendel appelle Rebekka : « Ma séduisante ondine 3. » Il connaissait trop d’histoires, soit légendes, soit œuvres littéraires, soit histoires vécues, qui la lui suggéraient, et, habitué comme il l’était à imaginer une construction dramatique à propos de tout ce qu’il lisait ou entendait h il avait sans doute, d'avance, entrevu un plan.
Toutefois, en novembre 1886, il n’avait certainement pas encore l’idée arrêtée d’écrire précisément le drame de la mer, car il hésitait encore le 27 janvier 1887, où il se plaignait à Jonas Lie de sa grande correspondance, surtout en allemand :
Il ne peut être question, dans ces conditions, de trouver le temps et la tranquillité d’esprit nécessaires pour aborder sérieusement quelque nouvelle fantaisie ( gaïskab ) dramatique. Mais j ’en sens plusieurs grouiller dans ma tête, et j'espère bien vers le printemps en mettre quelqu’une en œuvre.
Et celle-là devait « grouiller dans sa tête » depuis longtemps.
1 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, p. 278.
* Tome XIII, p. 274.
3 Ibid,y p. 630.
4 C’est ainsi que, Jonas Lie lui ayant exposé la fable du roman qu’il écrivait, Ibsen lui dit aussitôt, acte par acte, comment elle pourrait être transformée en drame.
l'ondine magdalene THORESEN 21
Même les arts plastiques contribuaient à aiguiller sa pensée vers la mer et les ondines. Arnold Boecklin, le peintre balois qu'Ibsen avait pu rencontrer à Munich, et dont l'art était un mélange de symbolisme romantique dans son inspiration, et de réalisme dans la facture, donc assez analogue à celui d'Ibsen, avait mis à la mode les motifs de ce genre, surtout par son tableau « Triton et Néréide », où l'on voit une sirène couchée sur la plage, et par son « Jeu des vagues », de 1883, qui avaient été très discutés dans la presse, et dont Ibsen a certainement vu soit les originaux exposés à Munich, soit, du moins, les nombreuses reproductions données dans les revues ou en montre dans les boutiques h
Grand amateur de chants populaires, il connaissait, naturellement, le chant danois « Agnete et l'Ondin », d’où Andersen avait tiré une pièce. Il a dû y penser, mais on ne voit pas ce qu'il aurait pu y prendre. Il n'avait pas besoin de cette légende pour attribuer à la mer un pouvoir d'attraction et de répulsion à la fois.
Mais l’ondine à laquelle sans doute Ibsen a pensé le plus était une personne réelle, et qui lui tenait de près. C'était Magdalene Thoresen, la belle-mère de sa femme *. Susannah Ibsen a déclaré elle-même que Magdalene était le modèle de la Dame de la mer1 2 3, qu’Ibsen a d’abord appelée Thora, nom qui rappelle celui de son mari. On sait qu'elle était Danoise, mais se disait devenue entièrement Norvégienne, conquise par l’âpre nature du Sonnmôre, où elle avait passé les premières années de sa vie norvégienne, dans la petite île basse de Herô, où il n’y avait qu'une seule maison, le presbytère, tandis que les fidèles étaient dispersés dans les hautes îles rocheuses, plus grandes, à l’entour. Elle était d'ailleurs Norvégienne d'avance par sa passion de la mer. Fille d'un marin qui tenait un cabaret
1 E. Zucker, Ibsen , the master builder, p. 228.
2 Sur Magdalene Thoresen, voir tome III, pp. 72-78.
3 Clara Bergsôe, Magdalene Thoresen , p. 80.
pour pêcheurs sur le petit Belt, elle était habituée à se baigner tous les jours, jusque tard dans l'automne, et nageait parfois très loin, et elle a continué à le faire jusque dans un âge très avancé. Elle croyait devoir à la mer sa santé d'esprit et de corps. Un écrivain danois a raconté une visite qu'il lui a faite lorsque, vieille, elle s'était retirée en Danemark, sur la côte : « A mon départ, la vieille dame tendit la main vers la mer, et dit : N'est-ce pas superbe, ici? Oh! j’appartiens à la mer. Elle attire, elle attire h »
Et ce n'est pas seulement par son caractère d’ondine que Magdalene a été le modèle d'Ellida. Comme celle-ci, elle avait fait sans amour un mariage avantageux avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle, et qu’elle avait fini par hautement estimer. Elle avait vécu chez lui très indépendante, s’occupant peu des enfants de son premier mariage, et pourtant admirée de l’un d’eux, qui était précisément Susannah, de même qu’Ellida est admirée par Hilde. Et surtout, elle avait eu avant son mariage une aventure sur laquelle les historiens de littérature norvégiens se montrent très discrets. Magdalene en a parlé elle-même dans ses lettres avec moins de discrétion, bien qu’à mots couverts. Le professeur Heegaard, de Copenhague, ayant passé ses vacances à Fredericia, où demeurait Magdalene chez ses parents, avait remarqué cette jeune fille, jolie de visage, et si bien douée, mais dont la vie très libre pouvait devenir dangereuse, et, avec une générosité parfaitement désintéressée, il l’avait fait venir à Copenhague pour lui faire faire des études tardives. Et pendant deux ans elle avait travaillé avec un zèle passionné. Elle raconte :
Pendant mes études à Copenhague, j'ai connu un jeune homme, une nature emportée, curieuse, une force de la nature. Il prenait des leçons avec moi, et j’ai dû me courber à terre sous sa formidable volonté démoniaque... Il aurait pu m’embarquer dans une puissante vie d’amour
1 Cité d’après Francis Bull, dans Hundreaarstutgave , XI, p. 26.
GRIMUR THOMSEN
exclusif... je le crois encore... Toutefois je n’ai jamais regretté qu’il m’ait abandonnée, grâce à cela j’ai connu un homme meilleur, et j’ai mené une meilleure vie. Mais j’ai toujours bien su qu'il aurait pu faire épanouir et fructifier l’amour qui résidait en moi. Ensuite j’ai circulé avec le désir et le regret, je me suis accrochée tantôt haut, tantôt bas, n'ai constamment saisi qu’une ombre. Et la capacité d’amour n’a pas disparu avec les années, a grandi beaucoup plus ’.
On sait que le jeune homme dont elle parle est le poète islandais Grimur Thomsen, homme singulier, peu scrupuleux, qui est entré dans la carrière diplomatique, et a été attaché à la légation danoise à Paris. Vers 1860, on le voyait dans les salons de Copenhague, accompagné d'un élève de l'École navale d'origine inconnue, qui passait pour son fils, et que présentait Heegaard. Le jeune officier périt bientôt dans une croisière, et l'on dit que cette mort fut un suicide. Grimur Thomsen donna sa démission de bonne heure, et se retira en Islande, où il se maria et cultiva une ferme.
Magdalene, peu après la rupture avec Grimur Thomsen, vint tenir la maison du pasteur Thoresen, qui était veuf depuis peu, et l'épousa l’année suivante. Elle dit de cette union : « Thoresen était mon ami, mon père, mon frère [...] Il était un homme à qui je pouvais tout dire nettement et qui m'aurait compris. » Elle lui fit savoir avant le mariage qu'il y avait eu
un événement lamentable dans ma vie agitée [...]. Mais le passé, où j’avais été une malheureuse ignorante mal protégée, ce qu’il m’était impossible d’expliquer à moi-même et aux autres,... je lui demandai de le considérer comme une lettre close et de s’en tenir simplement à ma personne comme résultat de toute cette lutte, et — s’il m’en trouvait digne — de faire comme si tout le reste était effacé. Il l’a fait.
On ignore dans quelle mesure Ibsen a été au courant de l'histoire de Magdalene Thoresen. Ce n'est pas à lui qu'elle se serait confessée de la sorte. Si elle a pu écrire ainsi à Johanne
1 Lettre du 28 avril 1867 à Johanne Luise Heiberg, dans Breve fra Magdalene Thoresen .
Luise Heiberg, qui, elle aussi, avait épousé un homme beaucoup plus âgé qu'elle, et qu'elle a tenu en haute estime et affection, mais sans amour, c'est sans doute parce que les mutuelles confidences entre les deux femmes ont constitué un échange. Mais Ibsen n'a guère pu ignorer que sa belle-mère avait « un passé ». Curieux par nature, et adroit à s'informer, il est probable que son enquête n'a pas été sans résultat. Et c'est ainsi que Magdalene Thoresen ne lui a pas servi seulement comme bon spécimen d'ondine, mais a contribué à l'invention du scénario, et Grimur Thomsen est devenu le mystérieux a Étranger » fascinateur.
Et le scénario a été dans doute précisé dans l'esprit d'Ibsen par le souvenir d'un épisode du roman de Paul Heyse, Kinder der Welt. C'était l'œuvre principale de ce romancier ami de Brandès, et qui tenait une place importante dans la littérature allemande, au moment où Ibsen s'est installé à Munich. Ibsen l’a beaucoup fréquenté dans les premières années de son séjour dans cette ville, et il est infiniment probable qu'il a lu ce livre h La façon dont il en parle dans une lettre à Brandès semble même indiquer qu'il l'avait déjà lu avant de se fixer à Munich 3.
Le cinquième livre de Kinder der Welt est l'histoire de Toinette, qui a épousé un comte, bien qu’elle aimât Edwin ; le ménage est malheureux, le comte est ardemment amoureux de Toinette, mais il lui cause une répugnance croissante. Ils ont eu un enfant qui est mort à sept mois ; la mère a éprouvé une telle répulsion à voir combien l'enfant ressemblait à son père qu'elle refuse ensuite de mener vie commune avec le comte, et en arrive à un état d'extrême nervosité, qui confine à la folie. Alors le comte invite Edwin, qui dans l'intervalle est devenu professeur de lycée, à venir le voir. « Peut-être un
1 J’avoue n’avoir pas lu Kinder der Welt . La difficulté actuelle des communications m’a empêché de m’en procurer un exemplaire. C’est pourquoi l’exposé qui suit est emprunté à Francis Bull ( Hundrearsutgaven, XI, pp. 33-35). Les ressemblances entre le cinquième livre de Kinder der Welt et La Dame de la Mer avaient été signalées par Just Bing ( Tilskueren , 1906, p. 906).
* Lettre du 30 janvier 1875, Breve, II, p. 25.