KINDER DER WELT
autre confierait son malheur domestique à n’importe qui plutôt que précisément à vous. Mais je vous sais homme d’honneur, et incapable de sentir une égoïste joie maligne en venant chez moi et voyant la femme que votre ancien rival n’a pas su rendre heureuse. D’ailleurs je ne me soucie guère de moi-même, et je ferais n’importe quoi pour détourner de ma femme le grand danger qui la menace. » Edwin arrive le soir au château du comte ; la comtesse ne se montre pas, mais quand Edwin va faire une promenade nocturne solitaire du côté de l’étang du parc, il l’aperçoit qui va, enveloppée d’un manteau, vers la cabine de bain. Un instant après, elle est debout, déshabillée, les cheveux défaits, sur la marche de la cabine, et se jette dans l’eau. « Avec de longs mouvements assurés, la nageuse fendit les vagues, levant seulement la tête et les épaules pour écarter de son front son épaisse chevelure [...]. Puis l’étrange ondine nagea dix ou douze fois d’un bout à l’autre de l’étang. [...] Enfin, elle parut fatiguée. Elle semblait se laisser insensiblement entraîner vers le fond. Sa tête s’enfonçait de plus en plus bas dans l’eau silencieuse. Lorsque enfin des bulles bruirent autour du corps qui sombrait, elle se retourna brusquement, et, en trois brasses vigoureuses, regagna la cabine. » Le lendemain, Edwin peut causer avec elle, et l’entend raconter la crise qu’elle a subie à la naissance et à la mort de l’enfant. Il propose ensuite que le comte rende sa liberté à sa femme, mais son conseil est froidement repoussé. Quelque temps après il est informé que Toinette s’est suicidée.
Les ressemblances sont telles entre Ellida et Toinette, entre Edwin et Arnholm, et entre les attitudes du comte et du docteur Wangel, que le rapprochement s’imposerait, même si l’on n’avait pas une raison très probable de croire qu’Ibsen a lu Kinder der Welt . Les différences sont grandes, pourtant. Arnholm n’est pas, comme Edwin, l’amoureux dont la pensée hante l'esprit de l’ondine : à cet égard, il sera remplacé par « l’étranger ». Edwin sera ainsi décomposé en deux personnages
distincts, dont l'un, le plus important, ne lui ressemble pas du tout. Et le docteur Wangel, n'a pas à refuser le conseil de rendre sa liberté à Ellida, qu'Arnholm ne lui donne pas. Au contraire, il rend sa liberté à sa femme, et cela spontanément : à la manière ibsénienne, le dévouement désintéressé du docteur Wangel sera poussé jusqu'au bout.
On voit qu’Ibsen connaissait la puissance d'attraction de la mer à la fois par lui-même et par un exemple typique familier, et il était naturellement porté vers le sujet de La Dame de la Mer par ses réflexions tant sur des faits réels que sur des œuvres littéraires. Le scénario était contenu dans ces faits et ces œuvres. Et l'idée de la pièce le tentait, parce qu'il s'agissait du problème moral posé par l'invitation d'Edwin au comte à rendre sa liberté à sa femme, problème que Paul Heyse avait esquivé ou traité d'une façon banale. Ibsen n'avait donc pas besoin d'une saison au bord de la mer pour y trouver, par hasard, la suggestion d’une pièce nouvelle. Si, comme j'ai tendance à le croire, il pensait à l'écrire déjà en novembre 1886, lorsqu'il disait à Brandès son désir de passer l'été à Skagen, il voulait simplement, pour en méditer le plan, se placer dans l'ambiance la plus favorable. C'était un motif suffisant pour lui, car il attachait grande importance à l'influence du milieu et du paysage.
Dans les premiers jours de juillet, il alla directement non pas à Skagen, où il craignait de rencontrer certaines coteries d'artistes *, mais à Frederikshavn, port plus important, et y resta une dizaine de jours, pour aller finalement s'installer le 15 juillet dans la petite station balnéaire de Sæby, éloignée des routes des touristes, où il resta un mois et demi, et fut enchanté de son séjour. Le 13 août, il écrivait à Hegel :
Le Jylland est un pays charmant pour y passer l'été. Les gens sont accueillants et aimables ; nous voyons tous les jours la mer libre à proxi-
1 Francis Bull dans Hundreaarsutgave , XI, p. 18.
IBSEN A SÆBY
mité immédiate, et le temps, cette année, est le plus beau que Ton puisse désirer. Nous avons habité ici, à Sæby, depuis quatre semaines, et comptons y rester encore quelque temps
La mer libre, « ouverte » : ce n'était pas la mer telle qu’il la connaissait en Norvège, où la vue est presque toujours limitée par les îles du Skærgaard. C’est pourquoi il a pu dire que, cet été-là, il avait « découvert la mer », et dans sa pièce, dont l’action, bien entendu, est située en Norvège, à l’embouchure d’un fjord, son ondine se plaindra de n'avoir pas devant elle la vraie mer, la mer « ouverte ». Ibsen ne pouvait rassasier ses yeux de cette vue. Un correspondant écrivit à un journal : « On peut rencontrer parfois Ibsen dans les bois, mais surtout on est sûr, dans la matinée, de le rencontrer près du port, où il reste souvent debout, immobile, pendant des heures à regarder le Kattegat. Et pendant l'après-midi, il fait volontiers de nouveau une promenade vers le port f. » Des Danois qu’il ne connaissait pas venaient à Sæby tout exprès pour l’entrevoir, comme J. P. Kristensen Randers et Peder R. Môller, qui ont longuement causé avec lui et louent « son amabilité naturelle et sa simplicité 1 2 3 ». Il causait aussi avec les gens, et faisait des études sur les baigneurs et sur ce que signifie la saison pour les habitants d'une petite localité comme Sæby. Une jeune Danoise qui aimait rester des heures assise sur la plage à rêver tout en travaillant à quelque ouvrage, a raconté plus tard qu'elle avait souvent remarqué « un petit homme aux larges épaules, à favoris gris et en lunettes. Debout, tenant la main au-dessus de ses yeux, il contemplait la mer. Il avait une canne sur laquelle il s’appuyait lorsqu'il sortait un calepin où il écrivait. A la distance d’où je l'observais, je croyais qu’il dessinait la mer ». Ibsen aussi l’avait vue, et avait remarqué son beau regard enthousiaste. On entra peu
1 L. C. Nielsen, op. cit ., II, p. 382.
2 Dagbladet, 1887, n° 290.
3 Tüskueren , 1917» PP- 504-51 1.
à peu en conversation, elle dit son désir de voyager et son goût du théâtre, où elle entra, en effet, par la suite, et il lui annonça qu’elle aurait place dans sa prochaine pièce ; et lorsque, plus tard, ils se rencontrèrent par hasard dans la rue, à Kristiania, il paraît même qu’il l’appela « ma Hilde ». « Il est bien possible, dit Francis Bull, que certaines répliques de Hilde Wangel dans La Dame de la Mer proviennent des conversations d’Ibsen avec Engelke Wulff à Sæby1. »
William Archer, revenant de Norvège, fit un détour pour rendre visite à Ibsen à Sæby, où il le trouva installé à l’hôtel dans un appartement composé d’un très vaste salon et de deux chambres. Ibsen s'était beaucoup plu à Frederikshavn, où il causait avec les matelots et passait de pleines journées au bord de la mer, dont il trouvait le voisinage, disait-il, « favorable à la contemplation et à la pensée constructive ». A Sæby, la mer était un peu moins accessible, mais Mme Ibsen ne trouvait pas de promenades agréables à Frederikshavn, et le séjour à Sæby était « une sorte de compromis entre elle et lui ». William Archer passa toute une journée à Sæby, et Ibsen lui dit qu’il espérait avoir une « fantaisie » achevée l’année suivante. Le critique anglais résume ainsi ce qui paraît l’avoir le plus intéressé dans la conversation :
Il semble que l'idée d'une pièce se présente généralement avant les personnages et la fable, bien que, lorsque je le lui dis en propres termes, il le nia. Il semble pourtant résulter de ses dires qu'il y a un certain stade de l'incubation de ses pièces où elle pourrait aussi bien donner un essai qu'un drame. Il a, pour ainsi dire, à incarner les idées en personnage et fable, avant que l'on puisse dire vraiment commencé le travail de création proprement dit. Il reconnaît que plusieurs plans et idées s'entremêlent souvent, et que la pièce finalement écrite s'écarte parfois beaucoup de l'intention du début 2.
Ibsen avait également reçu, à Frederikshavn, la visite de
1 Hundreaar$u*gave , XI, p. 24.
- William Archer, « Ibsen as I knew him », dans The monthly Review , juin 1906, pp. 12-13.
A DD A RAVNKILDE
Henrik Jæger, enfin venu pour recueillir des renseignements en vue de la biographie d’Ibsen qu’il préparait, et Ibsen lui dit que la mer jouerait un rôle dans son prochain ouvrage l.
De tels propos, tenus au bout de quelques semaines passées en contemplation de la mer danoise « ouverte » et paisible, rendent difficile de croire que la pièce dont il parlait n’avait pas été conçue avant son arrivée, car il n’avait pas coutume de parler de ses projets avant qu’ils fussent mûris. Et l’idée d’introduire Mlle Wulff dans sa pièce paraît montrer un état déjà passablement avancé.
Il s’enquit aussi d’une jeune fille singulière, Adda Ravnkilde, qui avait vécu à Sæby et s’y était suicidée à vingt et un ans en 1883, après une vie de hautes aspirations déçues par l’étroitesse du milieu provincial, et à la suite d’une lutte vaine pour surmonter, semble-t-il, l’amour que lui avait inspiré un homme qu’elle jugeait indigne d’elle, et c’est pourquoi elle avait mis fin à ses jours d’une triple façon : en absorbant un poison, se coupant l’artère du poignet, et se tirant un coup de revolver dans la tempe. Elle laissait les manuscrits de trois romans qui ont été publiés peu après sa mort, le premier avec une préface de G. Brandès, et qui méritaient de l’être, car on y découvre une nature artiste des plus douées, mais dont la qualité essentielle était l’intelligence, si bien que ces ouvrages d’une si jeune fille témoignent d’une invraisemblable maturité d'esprit. Ibsen a lu ses livres et s’est vivement intéressé à son histoire, au point de visiter sa maison et d’aller sur sa tombe 2. Il fut sans doute frappé de voir qu’elle traitait, en somme, les mêmes problèmes que lui, et un peu dans le même esprit, opposant, par exemple, dans « Une victoire à la Pyrrhus », l’idée traditionnelle d’un mari qui veut que tout se rapporte à lui dans le ménage, au désir qu’a sa jeune femme d’avoir,
1 Francis Bull, H undrear sut gave, XI, pp. 23-24.
2 Francis Bull, dans Hundrearsutgave, XI, p. 24.
comme écrivain, une vie personnelle. Et il n’est pas impossible que cela ait suggéré à Ibsen l’ingénu égoïsme masculin de Lyngstrand. Mais c’est surtout la vie d’Adda Ravnkilde qui a sans doute inspiré à Ibsen ce qu’il dit dans ses notes de l’étroitesse de l’existence dans une petite ville comme Sæby (P. 244).
Au total, on ne peut pas dire que le séjour d’Ibsen dans le Jylland ait compté beaucoup pour La Dame de la Mer , à part la forte impression du contraste entre la mer danoise « ouverte » et la mer norvégienne, où la vue est presque partout bornée. Tous les éléments importants de la pièce étaient acquis avant le voyage, et Sæby n’a même fourni que peu de détails.
Ibsen quitta Sæby le 29 août pour retourner à Frederikshavn, où il prit le bateau le 8 septembre, pour se rendre à Gôteborg, où un banquet fut organisé en son honneur, le 12 septembre, par la société Gnistan (« L’étincelle »), et il y prononça un discours.
Remerciant pour la sympathie qu’on lui avait témoignée, il dit que « il savait d’autant plus apprécier cette sympathie que ses tendances polémiques étaient en décroissance, et il sentait que son œuvre était en train de prendre des formes nouvelles ; pour acquérir la disposition à cela nécessaire, l’amitié, et une sympathie qui montrait qu’on le comprenait, avaient la portée d’une aide, et il remerciait pour l'accueil utile à cet égard » h
Puis, il se rend à Stockholm par les canaux, en compagnie d’Anne Charlotte Leffler, qu’il avait rencontrée au banquet, et il a en route une longue conversation avec Urban von Feilitzen (Robinson), qu’il avait fait prévenir, parce qu’il désirait faire sa connaissance personnelle4. A Stockholm, nouvelles fêtes. Le 22 septembre, dîner en son honneur chez Mme Edgren, où
1 Compte rendu suédois cité par Francis Bull dans Hundreaa; sut gaven, XI, p. 12.
2 Sur Urban von Feilitzen, v. tome XIII, pp. 467-8.