‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 97 sur 169 · LES GRANDES INTERPRÈTES DE HEDDA · texte numérisé non relu

LES GRANDES INTERPRÈTES DE HEDDA

avait présenté le drame lors de la première au Vaudeville.

On peut remarquer que les critiques ont généralement parlé du rôle de Hedda de façon presque exclusive, tandis que Lœvborg avait été peut-être, tout d'abord, dans la pensée d'Ibsen, le personnage principal. Georg Brandès observe avec raison que Lœvborg est placé entre Hedda et Thea comme Catilina entre Furia et Aurélia, comme Gudmund entre Margit et Signe, comme Sigurd entre Hjordis et Dagny *. Mais il est vrai que Hedda est devenue la grande héroïne du drame, et son rôle a excité l'ambition de nombreuses actrices. Elles l'ont joué de manières très diverses. Tandis que Mme Hennings, à Copenhague, avait fait de Hedda une exaltée hystérique, une personnification de la poésie malade, « décadente », que l'on voyait alors dans la pièce, Mme Betty Nansen, au contraire, à la reprise de 1917, a donné une Hedda naturaliste, complètement maîtresse d’elle-même, lucide, froide et calme *. Ce rôle fut un des triomphes d’Eleonora Duse, qui remporta en 1898 un énorme succès à Milan, où la pièce avait d’abord complètement échoué 1 2 3. Plus tard, Eleonora Duse vint jouer Hedda à Kristiania, où le public se montra très méfiant, mais fut conquis. Elle donnait une Hedda pleine de vie intense, de désir de vie personnelle, dont la conduite provient de ce que ses facultés d’action et d’influence sur les gens sont en elles atrophiées et disloquées, et l'on se mit à discuter cette interprétation 4. A la reprise de 1932 au Théâtre national d'Oslo, Mme Gerd Egede Nissen produisit grand effet en donnant une Hedda amoureuse, qui voudrait se livrer à sa passion, sans réserve, et a honte de ne pas l'oser, parce qu’elle n’a confiance en personne, surtout pas en elle-même 5. « La tragédie dans Hedda Gabier

1 Georg Brandes, Henrik Ibsen , p. 155.

2 Christian] R[imestad] dans Kôbenhavn> 31 octobre 1917.

3 Aftenposten, 15 mai 1898.

* G[ina] K[rog], Eleonora Duse Ibsenforestillinger, dans Nyl<znde> 1906, p. 6o*

6 Dagbladel, 15 février 1932.

est le fâcheux contraste entre le courage indomptable et le calcul mesquin, en quoi Ibsen se montre plein d'ironie à l'égard de lui-même l 2. »

Telle est la variété des interprétations. Une question domine : Hedda est-elle amoureuse de Lœvborg? Et même : Est-elle capable d'amour? Des critiques français en ont douté, et un freudien norvégien a considéré cette impuissance comme le sujet même du drame. Elle a, dit-il, une peur de la vie sexuelle en même temps qu'elle en a le désir et la curiosité, d'où proviennent sa névrose et sa recherche de compensations. Et Tesman, d'après lui, serait un autre exemple de cette anomalie â. Mais Ibsen a nettement spécifié lui-même dans ses notes : « L’attraction sexuelle est en elles, mais elles ont peur du scandale » (p. 559), et c'est bien évidemment de Hedda qu’il s’agit. C'est la peur du scandale qui est déterminante. Hedda marque une époque où la femme n'était plus l'humble servante de son mari, mais où elle était toujours l'esclave des usages, ou, comme dit Ibsen, de « la convention ».

Selon Albert Dresdner, auteur allemand dont Gerhard Gran a fait grand éloge, Hedda est une des figures les plus nettes et les plus claires qu'Ibsen ait créées, « bien qu’aucune de ses figures n'ait été aussi mal comprise ». Il blâme particulièrement la conception courante qui veut faire de Hedda la « femme incomprise ». Et lui-même dit qu’Ibsen « en réalité représente la nihiliste esthétique, le cadavre vivant, dans l'âme duquel ne peut même pas avoir lieu une lutte, parce que tout y est vide 3 », et Gran, qui avait autrefois renoncé à comprendre le drame, se rallie à cette interprétation 4.

1 Paul Giesdahl dans Tidens Tegn , 17 févrire 1932.

2 Ingjald Nissen, Sjelelige knser i menneskets liv . Henrik Ibsen ogden moderne psykologi, chap. vi, pp. 142-183.

3 Albert Dresdner, Henrik Ibsen som Nordmand og Europceer . pp. 68-69.

* Gerhard Gran, Henrik Ibsen. Liv og Vcerker , II, p. 279.

HEDDA GABLER

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