EN SUÈDE ET EN ALLEMAGNE
En Suède, Robinson est d'accord avec Herman Bang : à ses yeux, Hedda représente le vide tragique, mortel pour l’existence de qui ne peut aimer rien d'autre que soi ; faute des vertus chrétiennes, dit-il, sa vie devient l'enfer vide de l'ennui1. Et la critique suédoise est généralement très défavorable. Georg Gôthe, tout en admirant la facture, trouve l'œuvre très obscure ; elle lui semble aboutir à ceci que la vie est impossible pour les gens qui ont vraiment une valeur un peu supérieure, ceux-là n'ont qu'à se jeter dans la cascade du moulin où à se tirer un coup de pistolet Et C. D. af Wirsén dit que la bizarrerie n’atteint pas la profondeur en s’en donnant l'apparence. Mais, ajoute-t-il, « nous sommes persuadé que cette fois encore, beaucoup de gens loueront « le nouveau costume de l’empereur » qui n'existe pas, et que mainte personne croira trouver dans cette chambre obscure bien des choses qui n’y sont pas 3. »
L'accueil réservé à Hedda Gabier en Allemagne fut tout différent. La première au Lessing Theater de Berlin, le 10 février 1891, fut un magnifique succès.- Ibsen, présent, fut rappelé douze fois, d'autant plus ardemment qu'une minorité s'affirmait, qui n'était pas négligeable4. Même atmosphère de bataille à Munich, où la première eut lieu le 31 janvier. Bravos et sifflets. Les bravos l’ont emporté lorsque Ibsen s'est montré sur la scène 5. En Allemagne on se passionnait pour ou contre lui, tandis que ce stade était dépassé dans les pays Scandinaves.
Les premières de Munich et de Berlin ont précédé celles de Kristiania et Copenhague. Londres vint ensuite, avec un retard de quelques semaines seulement. Hedda Gabier fut joué le 20 avril, moins d'un mois après la représentation des Reve-
> Axel Forsstrôm, Urban von Feilitzen, p. 365.
2 Georg Gôthe, dans Nordisk Tidsskrift , 1891, pp. 171-175.
3 C. D. af Wirsén, Kritiker , pp. 103-109,
4 Morgenbladet, 1891, n° 90, d’après la Kôlnische Zeitung.
5 Morgenbladet , 1891, n° 68.
nants , au « Vaudeville Theatre », avec miss Elizabeth Robins qui fut excellente dans le rôle de Hedda, et la pièce fut très bien accueillie par le public, tandis que la presse se déchaîna contre elle. Voici quelques spécimens de ses jugements : « Quelle horrible histoire! Quelle affreuse pièce! » (Daily Telegraph). « Pessimiste à l'extrême dans son ennuyeux chaos de gredins et d’imbéciles» (Peopie). « Insidieuse grossièreté d’études photographiques de vice et de morbidesse » (Saturday Review). «Voilà du réalisme exhibé sous sa forme la plus extravagante et peut-être la plus éhontée » (Quarterly Review). Etc., etc. h La France, comme d’habitude, fut plus en retard, mais moins que d’habitude. Hedda Gabier fut joué au Vaudeville le 17 décembre 1891 avec Réjane. C’était la première fois qu’une pièce d’Ibsen était donnée en France sur un théâtre régulier. La salle comble n’était pas composée de partisans, mais l’auditoire suivit avec une attention tendue la représentation qui fut assez bonne, et ce fut un succès très honorable, dit un correspondant norvégien *. Un autre note : ensemble excellent, Tesman parfait, Hedda un peu monotone, mais passable, public attentif et satisfait, vifs applaudissements et rappels1 * 3. Quant à la critique 4, elle a surtout observé que la pièce, par certains côtés, est plus proche de la littérature française que la plupart des œuvres d’Ibsen, et que pourtant on la sent étrangère, sans doute parce que la Norvégienne serait plus cérébrale (?) que la femme française. Celle-ci pêche par le cœur ou par la chair, celle-là par l’esprit seulement. Et plusieurs critiques font un rapprochement entre Hedda et Emma Bovary, notamment Jules Lemaître, dans la conférence où il
1 C. B. Burchardt, Norwegian Life and Literature , pp. 141-142.
9 Dagbladet, 1891, n° 437.
3 Aftenposten , 1891, n° 856.
4 V. les extraits donnés par A. Dikka Reque dans sa thèse, Trois autextrs Scandinaves : Ibsen , Bjôrnson , Strindberg, devant la critique française, 1889-1901, PP- 125-133.