‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 23 sur 98 · LE SYMBOLISME DANS « SOLNESS · texte numérisé non relu

LE SYMBOLISME DANS « SOLNESS

Hilde produit chez Solness l'exaltation dont il est victime, ce n'est là qu’une condensation dans le temps, inhérente à la technique dramatique, et dont le lecteur ou le spectateur s'aperçoit à peine.

Et cependant beaucoup de lecteurs et spectateurs ont été déconcertés par ce drame. Georg Brandès paraît l'avoir été aussi, et il en parle en homme qui a cherché à se rendre compte de ce qui l’avait gêné. Il insiste sur la réplique où Hilde demande à Solness s'il est vrai qu'il « n'ose pas... ne peut pas monter aussi haut qu'il bâtit »? C'est, dit Brandès, la réplique centrale de la pièce, et cela signifie que Hilde ne peut supporter l'idée que son grand homme ne soit pas, dans sa propre vie, à la hauteur de son idéal. Seulement, le vertige ajoute une image à l'idée. C'est un symbole. Et contre ce symbole, Brandès élève une objection ;

Beaucoup d'art est, en effet, nécessaire pour nous faire croire complètement au symbole, en sorte qu'il ne donne pas l'impression de pur symbole. Ibsen, pour maintenir le lecteur dans l'atmosphère de la pièce, a dû, avec un soin merveilleux, boucher toutes les portes et fenêtres de façon à empêcher tout souffle de saine raison humaine de la vie quotidienne de pénétrer. Car si cela se produisait, la magie serait rompue. Si un seul des personnages de la pièce soulignait une seule fois le fait que la disposition ou la non-disposition au vertige n'est tout de même pas une mesure de la grandeur d'un constructeur, l'émotion et le symbolisme seraient brisés. Mais toute allusion de ce genre est écartée.

Je ne crois pas que le défaut de rapport entre le talent de T architecte et sa disposition au vertige gêne le lecteur autant que le croit Brandès. Mais certainement c'est le caractère symbolique de l'œuvre qui déconcerte maint lecteur. Ou plutôt, non. Ce n'est pas le symbole lui-même. C'est la forme particulière qu'Ibsen, à son ordinaire, donne au symbole, qui a sa valeur comme tel, et qui, en même temps, n'exclut pas une explication toute réaliste. Ibsen, en cette matière, comme en tant d’autres, ne cherche pas un compromis entre deux tendances inconciliables. Il veut être complètement réaliste et

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pleinement symboliste. Après que Hilde s’est apitoyée sur le sort de Mme Solness, il ne reste plus à l’exaltation commune de Hilde et de Solness que le refuge dans le « château de nuage », et Brandès cite ces répliques :

— Le seul édifice que je crois pouvoir abriter du bonheur humain, je vais le bâtir maintenant.

— Maître..., vous pensez à nos châteaux de nuage.

— Les châteaux de nuage, oui.

— Je crains que vous ayez le vertige avant que nous soyons à michemin.

— Alors, que je vous voie libre et haut en l’air I

Et Brandès d’ajouter :

En quoi une interprétation est-elle ici nécessaire? Tout est là en termes clairs, et tout si judicieux que cela peut se comprendre à la lettre, produire un effet saisissant sur un enfant, et tout est transparent, et à double sens, dans la double exaltation de Hilde et de Solness *.

On sait combien Ibsen avait coutume de protester contre la tendance des critiques à discuter les idées qu’ils croyaient voir exprimées dans ses œuvres, au lieu d’en apprécier la valeur littéraire et dramatique. Il avait cherché, disait-il, à peindre des hommes et à conter des destinées humaines. Il n'a pas manqué de le dire aussi à propos de Solness. Pourtant, par exception, il lui est arrivé de dire que la pièce devait être comprise « symboliquement * ». Mais lorsqu'il a vu à la scène une interprétation où le côté symbolique du drame était mis en évidence, représentation dont il était d’ailleurs satisfait, il a trouvé qu’on y avait mis trop de symbolisme 1 2 3 . Il voulait évidemment que la pièce fût jouée de façon réaliste, comme si les acteurs ne se doutaient pas qu’elle avait un double sens.

1 G. Brandès, Henrik Ibsen , pp. 166-169.

2 MorgenbladeC, 1892, n° 124, article attribué au professeur Monrad. (Voir D. A. Seip, dans Hundreaarsutgaven, XII, p. 25.)

» Morgenbladet , 20 juillet 1897.

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