‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 22 sur 98 · IBSEN MODÈLE DE SOLNESS · texte numérisé non relu

IBSEN MODÈLE DE SOLNESS

éprouvés, indique bien qu’il lui était resté un esprit chrétien, spécialement sous la forme piétiste qui était si répandue à Skien.

Solness aussi a des scrupules de conscience. Il a été croyant, a construit des églises avec un enthousiasme religieux, et il a perdu la foi. Mais il s’adresse à Dieu pour lui dire qu'il n'a plus foi en lui. Cependant il n’accuse pas ce Dieu de lui avoir donné une conscience malade, comme Julien le reprochait au christianisme. C’est Hilde qui exprime l'idée du César sur le point d’apostasier. Elle dit que les Vikings, eux, avaient la « conscience robuste ». C’est bien l'équivalent du : « Tes dieux sont loin. » Et ce christianisme qui conserve prise sur l'esprit de celui qui a cessé d’y croire, objet ancien des méditations d'Ibsen, l'a sans doute particulièrement occupé à son retour en Norvège, alors qu'il paraît avoir été plus ou moins en froid avec sa femme, et a dû être en proie à la maladie du scrupule, parce que sa vive amitié pour Hildur Andersen donnait quelque motif à la jalousie de Susanna.

Tout cela se trouve dans le personnage si complexe de Solness, et Ibsen a eu l’occasion de passer en revue la plupart de ses idées et la plupart de ses œuvres, et de les considérer sous un aspect nouveau. Une fois de plus, il s'est « érigé en tribunal de soi-même ». Et s'il l’a fait, ce n’est pas parce que le sujet de son drame l’y amenait, c'était parce qu'il y était conduit par les circonstances de sa vie, et ce sont ses méditations qui ont modifié le drame qui l'occupait dès avant son retour à Kristiania. Les modifications décisives sont intervenues pendant la « crise », entre le printemps et le commencement d'août 1892» mais on ne peut dire en quoi elles ont consisté, puisque l'on n’a pas de manuscrits antérieurs au brouillon commencé en août. J'aurais tendance à croire que le thème des scrupules de conscience et l’histoire de la fente dans le tuyau de cheminée ont été l'addition dernière au plan établi, avant l’écriture du brouillon que nous avons. Mais cela ne peut être qu'une hypothèse.

Quoi qu’il en soit, il est certain que Le Constructeur Solness

ŒUVRES DE KRISTIANIA

occupe une place un peu à part dans la production d’Ibsen. Il avait coutume de donner quelques traits de lui-même à ses personnages principaux, mais il n’était que très partiellement leur modèle. Cette fois non plus, il n’a pas fait son propre portrait. Pour cela, il manque à Solness, notamment, la crainte du scandale, si caractéristique chez Ibsen. Mais Solness approche du portrait plus qu’aucun autre personnage de son théâtre. Il le savait, et l’a même reconnu : « C’est un homme à qui je suis un peu apparenté, » a-t-il dit quelques années plus tard. Jules Claretie a interviewé Ibsen en 1897, et lui a dit que, parmi ses œuvres, c’était Solness qu’il préférait, ce qui plut fort à Ibsen, qui lui déclara : « C’est la pièce où j’ai pris le plus de moi-même h » Elle est en quelque sorte le résultat d’un examen de conscience qui englobait toute sa vie.

Mais comment tout cela s'agence-t-il en drame? L’action, en somme, se réduit à montrer comment Solness s'est résolu à monter une seconde fois en haut d’une tour. Au premier acte, on apprend qu’il l’a fait autrefois, en un moment, pour lui, solennel. Au second acte, on apprend qu’il est sujet au vertige, qu’il n’ose pas « monter aussi haut qu’il bâtit », si bien que son ascension ancienne était un exploit mémorable dans sa vie, et cependant on le voit vaguement tenté de recommencer. Au troisième acte, son amour pour Hilde le met dans un tel état d'exaltation qu’il gravit l’échafaudage, et tombe.

La pièce est de facture très classique. L’action simple se passe en vingt-quatre heures, non, il est vrai, toute au même endroit, mais dans la même maison, en trois décors.

La pièce est réaliste par le dialogue coupé, par le soin qu’a pris Ibsen de conserver à chaque personnage son style personnel, selon son caractère et sa profession, par le naturel des réactions psychologiques de tous au cours de la conversation. S’il y a quelque invraisemblance dans la rapidité avec laquelle

1 Morgenbladet , 20 juillet 1897, d’après le Figaro.

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