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LA CRITIQUE FRANÇAISE

il semble, par le symbolisme ibsénien, et la critique fut résolument et unanimement hostile.

En France, le comte Prozor, dans la préface de sa traduction, a prévenu les critiques de tout ce que la pièce contenait d'autobiographique, sous une forme symbolique, et terminait par cette phrase : « Solness est, je crois, la première confession qu’un poète nous ait faite au théâtre. » Et les critiques ont tenu compte de cet avis, mais leurs opinions furent singulièrement dispersées. Maeterlinck voyait dans Solness « le plus étrange des drames étranges d’Ibsen », et le trouvait très nouveau : « Il règne dans ce drame somnambulique je ne sais quelles puissances nouvelles. Tout ce qui s’y dit cache et découvre à la fois les sources d’une vie inconnue. » Édouard Schuré estimait qu’Ibsen y « apporte un nouveau concept de la vie. » Par contre, Henry Fouquier pense avoir bien compris le symbolisme de la pièce. « Il ne faut, pour cela, que ne pas s’arrêter trop aux maladresses de la composition et aux incohérences de la forme. » Le critique du Figaro a cru qu’Ibsen avait traité plus lourdement le cas du personnage orgueilleux de Pailleron dans La Souris . Henry Bauer, thuriféraire habituel d’Ibsen, est déçu : « Tous ces éléments qui viennent d’ouvrages antérieurs, notamment de Rosmersholm , sont agités et combinés dans une action un peu confuse, au cours de trois actes qui n’ajoutent certainement rien à la gloire d’Ibsen. » Et pour Sarcey, « de tous les ouvrages qu’on nous a donné de Henrik Ibsen, celui-là est sans contredit le plus médiocre ; il est à la fois obscur et puéril. Le second acte n’est presque tout entier qu’une longue conversation entre Solness et Hilde. Je défie bien les plus subtils abstracteurs de quintessence de savoir, après qu’ils ont parlé, ce qu’ils ont voulu dire. C’est du pur galimatias *. »

Mais ce fut avec la troupe de l’Œuvre que Solness obtint son

1 Citations d’après Dikka Reque, op. cit. y pp. 93-107,

ŒUVRES DE KRISTIANIA

premier grand succès à la scène. Non pas à Paris, le 3 avril 1894, où la critique, ainsi qu’on vient de le voir, fut très partagée, mais à Kristiania, où Lugné Poë emmena sa troupe pour jouer Rosmersholm et Solness devant le public norvégien assez méfiant.

Edvard Brandès a rendu compte assez dédaigneusement de cette équipée audacieuse. Son article commence par un éloge d’Antoine, véritable introducteur d’Ibsen en France, puis ironise au sujet de la suffisance de Lugné Poë, qui, arrivé le matin, fait l’après-midi une conférence pleine d’impertinences, et joue Rosmersholm le soir avec une troupe médiocre, des costumes ridicules, et un Ulrik Brendel déplorable. Représentation ennuyeuse, dit-il. Toutefois, Edvard Brandès admet que la représentation de Solness a eu une réelle valeur. Il loue Bady comme Hilde, et trouve que Lugné Poë, qui était bon dans le rôle de Rosmer, a été, dans celui de Solness, meilleur qu’Emil Poulsen, le grand acteur de Copenhague 1 2 .

Tout différent est le récit de Herman Bang, conseiller toujours fidèle de l’Œuvre pour les pièces d’Ibsen. Il accompagna Lugné Poë dans sa visite chez Ibsen, le lendemain de la représentation de Rosmersholm , à laquelle le Maître avait assisté. L’entrevue eut lieu en allemand, et Ibsen « scanda » cette phrase, dont Lugné Poë fut très frappé : « Les comédiens français sont plus aptes que bien d’autres à jouer mes pièces. On ne le comprend pas assez : un auteur de passion doit être joué avec passion, point autrement. » Ibsen, par cette parole, « avait modifié tout le caractère, jusque-là languissant et un peu chantant de notre interprétation », dit Lugné Poë 3 . Ibsen promit d’assister à la représentation, qui eut lieu le 5 octobre 1894, et Bang raconte :

J'avoue que de la représentation de Rosmersholm il ne me reste aucun souvenir, car tout notre intérêt allait vers Le Constructeur . Cela se comprenait. L'étrange pièce de la connaissance de soi n'avait produit aucun

1 Edvard Brandès, dans Samtiden, V, pp. 369-377.

2 Lugné Poë, Ibsen , pp. 80 et 81.

l'œuvre a kristiania

effet sur les scènes nordiques, et c’était l’espoir secret des Français de ressusciter la pièce par une interprétation qui transforme aussitôt l’œuvre et en fait le duel d’amour du génie, ce qu'elle est, à mon avis.

Tout paraît justifier cette interprétation. Elle seule rend naturel et fait comprendre d’un seul coup toutes les concessions et les aveux du constructeur. Saisi par l’amour, son âme cède à un irrésistible besoin de confession. Passé, avenir, angoisse, espoir, souffrances lointaines, rêves de bonheur ; ce qui est caché et ce qui est entrevu ; ce sur quoi l’on a médité et ce que l’on n’a jamais compris... tout cela, à l’éveil et au grandissement de l’amour, jaillit des lèvres en paroles qu’on est obligé de prononcer. Solness voit Hilde et il aime Hilde. Et, tandis que l’amour l'enveloppe d’une étincelante fumée dorée, il montre à l’aimée, dans une merveilleuse extase, son âme toute entière..., l’âme et les abîmes du génie jusqu’en leurs ultimes profondeurs. Dans ce chant d’amour qui monte et monte, les « symboles » disparaissent et les « paradoxes » deviennent évidents, comme la manifestation d'un cœur qui veut tout offrir à l’aimée...

D’un homme qui offre tout et... meurt. Car Solness est vieilli. Ce bonheur est un fardeau qu'il peut saisir, mais qu’il ne peut plus sou lever, ne peut plus porter. [...]

Le soir venu, Ibsen était dans sa loge. Pendant le premier acte, il fut, comme d'habitude, immobile, et personne n'aurait pu dire si seulement il voyait et écoutait. Il me sembla pourtant, vers la fin de l'acte, que son attention s’était éveillée. Mais au cours du second acte, Ibsen se dressa. Au fond de sa loge, debout, appuyé contre le mur, il suivit des yeux chaque mouvement des acteurs. Et comme si le regard du maître eût prêté aux comédiens une puissance et un talent accrus, le chant d’amour s’amplifia sur la scène et gronda de plus en plus comme un orage jusqu’à la chute du rideau.

Pendant le troisième acte, Ibsen resta penché par-dessus la rampe de sa loge. Je vis et sus alors que Lugné Poë et Mme Bady avaient triomphé. Dans une joie débordante je criai aux étudiants norvégiens qui avaient joué le rôle de figurants : « Messieurs, courez dehors acclamer le maître. » Et ces jeunes gens se précipitèrent, formèrent la haie, et saluèrent le constructeur à son passage.

Quand je retournai au Grand Hôtel, Henrik Ibsen vint au-devant de moi. je ne l’ai vu qu'une fois ému, et ce fut à ce moment-là. Il me tendit ses deux mains, qui étaient glaciales, comme encore réfrigérées par l’émotion, et il me dit : « Ça été la résurrection de ma pièce h »

1 Die N eue Rundschau, 1906, pp. 1498-1499.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

Ibsen a témoigné sa vive reconnaissance à Lugné Poë en lui faisant remettre peu après une décoration en or qu'il obtint pour lui d’Oscar II, et plus tard, en lui conférant des droits sur les représentations de ses pièces en France.

LE CONSTRUCTEUR SOLNESS

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