‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 27 sur 98 · RÉALISME PLUS SYMBOLISME · texte numérisé non relu

RÉALISME PLUS SYMBOLISME

accueillie avec l'incompréhension habituelle. Le seul changement était que l'hostilité ancienne avait fait place à un hommage universel. Et le public était déconcerté comme la critique. On le vit bien lors de la représentation, car la pièce, jouée au « Théâtre de Christiania » le 8 mars 1893, n'obtint quun succès honorable : quinze représentations dans la saison, et treize l'année suivante. Et cependant la pièce était fort bien jouée, le compte rendu de Gunnar Heiberg apprécie fort l'acteur qui jouait Solness, et il est enthousiaste au sujet de MmeDybwad, l'étoile nouvelle qui se révélait dans le rôle de Hilde h L'article de Gunnar Heiberg ne cherche d'ailleurs aucunement à expliquer ou interpréter le drame : il s'en tient à l'analyse des caractères, comme il convient lorsqu'il s’agit du jeu des acteurs.

En 1894, Mme Andresen-Butenschon, sous le nom de Hélène Dickmar, publia une brochure intitulée : « Deux études littéraires. I. La littérature moderne ; IL Henrik Ibsen : Le Constructeur Solness. » En réalité, il n'y a là qu’une étude littéraire, la première partie étant une simple introduction à la seconde. L'auteur voulait situer l'œuvre d'Ibsen dans la littérature récente, et il y aura lieu de revenir sur ce sujet. Mais ici c'est de Solness considéré comme œuvre isolée qu'il s'agit, et c'est bien ainsi que le drame est examiné dans la seconde partie. Hélène Dickmar raconte l'évolution psychologique de Solness depuis sa jeunesse jusqu'au lever du rideau, puis elle suit ses émotions et sa transformation au cours de ses conversations avec Hilde, et elle montre combien tout est parfaitement logique et naturel. C'est, en somme, la méthode suivie dans ses analyses par Vasenius, du moins jusqu’au moment où Solness devient amoureux. Car, à partir de ce moment, il y a un changement.

On dirait vraiment que soudain résonne un ton nouveau, un étrange et clair son de harpe vibre, mêlé aux puissants accords fantastiques du drame ou au-dessus d'eux !

1 G. Heiberg, Ibsen og Bjôrnson paa scenen , p. 65.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

Ainsi se fondent, à partir de ce moment, poésie et réalité, passion terrestre et visions idéales, douleur humaine déchaînée, et aspiration à la sainte beauté de l'art... le tout dans une vaste harmonie. Et gens, actions et situations s’élèvent dans les régions à demi voilées de la poésie et du symbole 1 !

Ce passage d'un réalisme strict à une fin où l'imagination poétique prend son essor, et où le réalisme n'est plus conservé que dans le détail et la forme a sans doute beaucoup contribué à déconcerter maint lecteur. On peut d'ailleurs observer que si Hélène Dickmar a été amenée à présenter sa remarque à propos de Solness , elle aurait pu l'étendre à bon nombre d'autres drames d'Ibsen, en remontant même jusqu’à Catilina . Réaliste, Ibsen l'était d'instinct, et d'instinct, il n’était pas moins symboliste. Et sa nature ne le portait pas à choisir entre deux pareilles tendances, non plus qu'à chercher entre elles quelque compromis. Il s’efforçait d'être à la fois rigoureusement réaliste et profondément symboliste.

Je crois bien qu’au début, maint lecteur et auditeur norvégien n'était pas loin de penser ce que A. Schack a écrit plus tard : pour lui, le drame n'exprime aucune idée, les personnages sont des êtres anormaux et irréels, et les symboles de simples succédanés pour remplacer les idées qui manquent. Mme Solness représente la morale (le devoir) et Hilde la morale de bête fauve, c’est-à-dire l'absence de toute conscience. Ibsen les condamne toutes deux et ne met rien à la place. C'est « le scepticisme content de lui-même 2 ».

Mais la pièce ne tarda pas à être comptée comme l'un des chefs-d'œuvre ibséniens, notamment par Georg Brandès, qui même estima que Solness était un des points culminants dans la production d'Ibsen 3 .

Le public anglais a été complètement dérouté, précisément,

1 Hélène Dickmar, To litercere studier , p. 66.

f A. Schack, Om udviklingsgangen à Henrik Ibsens digtning, pp. 183-188.

a G. Brandès, H enrik Ibsen , p. 171.

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