‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 31 sur 98 · IO · texte numérisé non relu

IO

SOLNESS

Si, je le nie, certes !

HILDE, le regarde avec dédain.

Ah ! vraiment.

(Elle se retourne et va lentement vers le poêle y où elle reste debout , le dos tourné y immobile , les mains derrière elle. Moment de silence.)

SOLNESS, s*avance discrètement derrière elle.

Mademoiselle Wangel?...

(Hilde se tait et ne bouge pas.)

Ne restez pas là comme un rocher. Cette histoire, vous avez dit que ce doit être une histoire que vous avez rêvée.

(Il lui pose la main sur le bras.)

Écoutez...

(Elle fait du bras un mouvement d'impatience.) SOLNESS, comme si une idée lui venait soudain.

Ou bien !... Attendez un peu !... Il y a là un dessous plus profond. Vous allez voir!

(Hilde ne bouge pas.)

SOLNESS, baisse la voix , mais appuie sur les mots.

J’ai dû penser tout cela. J’ai dû le vouloir . Je l’ai désiré. J’en ai eu envie. Et alors... Est-ce que ce ne serait pas cela?

(Hilde se tait toujours.)

SOLNESS, avec impatience.

Eh bien ! oui, oui, que diable..., alors je l’ai fait, allons !

HILDE, tourne un peu la tête , mais sans le regarder.

Alors, vous avouez maintenant?

SOLNESS

Oui. Tout ce que vous voudrez.

HILDE

Que vous m'avez prise dans vos bras?

SOLNESS

Mais oui !

HILDE

Que vous m’avez penchée en arrière?

SOLNESS

Très loin en arrière.

HILDE

Et que vous m'avez embrassée?

SOLNESS

Oui, je l’ai fait.

HILDE

Beaucoup de fois?

SOLNESS

Autant de fois que vous voudrez.

HILDE, se tourne vivement vers lui et a de nouveau ses yeux rayonnants.

Ah ! voyez-vous, j'ai fini par vous le faire avouer!

SOLNESS, esquisse un sourire.

Oui, pensez donc..., dire que j’ai pu oublier cela.

HILDE, de nouveau un peu boudeuse , s'éloigne légèrement.

Oh ! vous avez dû embrasser tant de femmes dans votre vie, je pense,

SOLNESS

Non, il ne faut pas croire cela de moi.

SOLNESS, ACTE PREMIER

HILDE

Quoi?

SOLNESS

Qu'est-il arrivé alors? Quelle a été la suite... de cette histoire entre nous deux?

Il n'y a rien eu de plus. Vous le savez bien. Car les autres invités sont arrivés, et alors..., zut !

SOLNESS

C'est juste. Les autres sont arrivés. Dire que j'ai pu oublier cela aussi.

HILDE

Oh ! vous n'avez certainement rien oublié. Vous avez eu seulement un peu honte. Ça ne s'oublie pas, ça, je pense.

SOLNESS

Non, ça ne devrait pas, il semble.

HILDE, animée de nouveau , le regarde*

Ou bien avez-vous peut-être aussi oublié quel jour c'était?

SOLNESS

Quel jour?

HILDE

Oui, quel jour avez-vous accroché la couronne à la tour? Allons? Dites-le tout de suite !

SOLNESS

Hm !..., le jour exact, ma foi, je l'ai oublié. Je sais seulement que c'était il y a dix ans. Vers la fin de l'automne.

HILDE, hoche lentement la tête plusieurs fois.

C’était il y a dix ans. Le dix-neuf septembre.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

SOLNESS

Oui, ça devait être à peu près ça. Vous vous le rappelez aussi, vous !

(Il s'arrête.)

Mais, attendez un peu!... Mais oui..., c'est aujourd'hui aussi, le dix-neuf septembre.

HILDE

Oui, c'est cela. Et les dix ans sont écoulés. Et vous n'êtes pas venu... comme vous me l'aviez promis.

Promis? Comme je vous en avais menacée, vous voulez dire?

HILDE

Il ne me semble pas qu'il y ait là de quoi faire peur.

SOLNESS

Eh bien !... que j'ai dit pour vous faire la nique.

HILDE

N'était-ce que cela que vous vouliez? Me faire la nique?

SOLNESS

Enfin, pour plaisanter un peu avec vous, alors ! Je ne me rappelle pas, Dieu me pardonne. C'est que vous n'étiez qu'une enfant, dans ce temps-là.

HILDE

Oh ! peut-être tout de même pas si enfant. Pas une gamine, comme vous croyez.

SOLNESS, la regarde d'un air scrutateur.

Avez-vous cru sérieusement que je reviendrais?

HILDE, cache un sourire à demi taquin.

Oui, bien sûr ! J’attendais cela de vous.

SOLNESS

Que je reviendrais chez vous et vous emmènerais?

HILDE

Tout à fait comme un trold, oui.

SOLNESS

Et que je vous ferais princesse?

HILDE

Vous me l’aviez promis.

SOLNESS

Et que je vous donnerais un royaume encore?

HILDE, regarde au plafond.

Pourquoi pas? Il n'était d’ailleurs pas nécessaire que ce fût un royaume ordinaire, un vrai.

SOLNESS

Mais quelque chose d’aussi bon?»

HILDE

Oui, au moins aussi bon.

(Elle le regarde un peu.)

Puisque vous saviez bâtir les plus hautes tours du monde, vous deviez sûrement aussi pouvoir construire quelque sorte de royaume..., voilà ce que je pensais.

SOLNESS, hoche la tête.

Je ne parviens pas à bien vous comprendre, mademoiselle Wangel.

T. xv.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE

Vous ne parvenez pas? Il me semble que c'est si simple, moi.

SOLNESS

Non, je ne peux saisir si vous pensez vraiment tout ce que vous dites. Ou si vous badinez seulement...

HILDE, sourit.

Si je fais la nique, peut-être? Moi aussi?

SOLNESS

Oui, précisément. La nique. A nous deux.

(Il la regarde.)

Y a-t-il longtemps que vous savez que je suis marié?

HILDE

Oui, je Fai su tout le temps. Pourquoi me le demandezvous?

SOLNESS, négligemment.

Non, non, c'est seulement une idée qui m'est venue.

(Il la regarde gravement et dit à voix basse :)

Pourquoi êtes-vous venue?

HILDE

Parce que je veux avoir mon royaume. Le délai est écoulé.

SOLNESS, rit malgré lui .

Ah ! vous êtes bonne, vous !

HILDE, gaiement.

Sortez-moi mon royaume, maître !

(Elle frappe du doigt sur la table.)

Le royaume sur la table !

SOLNESS, ACTE PREMIER

ÏI5

SOLNESS, rapproche le siège à bascule et s'assied .

Sérieusement..., pourquoi êtes-vous venue? Que voulezvous faire ici, au juste?

HILDE

Oh! tout d’abord, je veux aller voir tout ce que vous avez bâti.

SOLNESS

Alors il vous faudra courir de tous côtés.

HILDE

Oui, vous avez construit énormément.

SOLNESS

C'est vrai, surtout en ces dernières années.

HILDE

Beaucoup de tours d'églises aussi? D’une hauteur formidable?

SOLNESS

Non. Je ne construis plus de tours d’église. Ni d’églises non plus.

HILDE

Que construisez-vous alors?

SOLNESS

Des foyers pour les gens.

HILDE, songetise.

Ne pourriez-vous pas bâtir un... un bout de tour d’église au-dessus des foyers aussi?

SOLNESS, surpris.

Qu’entendez-vous par là?

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Il6 ŒUVRES DE KRISTIANIA

HILDE

Je veux dire... quelque chose qui pointe... qui monte comme librement en l’air. Avec la girouette prodigieusement haute.

SOLNESS, réfléchit un peu.

C’est curieux que vous disiez cela. Car c’est surtout ce que je voudrais.

HILDE, impatiente.

Mais pourquoi ne le faites-vous pas, alors?

SOLNESS, branle la tête .

Non, car les gens n’en veulent pas.

HILDE

Comment..., ils n'en veulent pas!

SOLNESS, d’un ton plus alerte.

Mais je me construis maintenant un nouveau foyer. Ici, en face.

HILDE

Pour vous-même?

Oui. Il est presque achevé. Et au-dessus, il y a une tour.

HILDE

Une haute tour?

SOLNESS

Oui.

HILDE

Très haute?

SOLNESS

Les gens diront sûrement qu’elle est trop haute. Pour une tour qui surmonte un foyer.

SOLNESS, ACTE PREMIER

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